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    Littérature canadienne

    Écriture-thérapie, fiction ou vérité vraie?

    28 mars 2015 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Roman
    Voluptés ou la réalité de l’écriture de soi
    Marianne Apostolides
    Traduit de l’anglais par Madeleine Stratford
    La Peuplade
    Chicoutimi, 2015, 226 pages

    L’auteure Marianne Apostolides n’avait pas seulement besoin de connaître l’histoire de son vétérinaire de grand-père, assassiné dans cette Grèce déchirée de la deuxième grande guerre. Elle avait besoin aussi de la raconter. De soigner ce que le silence de sa famille sur le sujet avait imprimé en elle, de colmater cette sorte de blessure originelle qui, à l’adolescence, s’est métamorphosée en troubles boulimiques. Elle entreprendra ainsi un long travail d’entretiens avec son père septuagénaire, qui aboutit en 2010 avec le roman The Lucky Child (inédit en français).

     

    Quel prix doivent payer ceux qui sacrifient leur mémoire sur l’autel de la littérature et de la guérison ? C’est l’éternelle question qui traverse Voluptés ou la réalité de l’écriture de soi, premier livre traduit en français de la Torontoise. « Pendant sept ans, je lui ai posé des questions, lui arrachant des souvenirs. Pendant dix ans, j’ai tenté de tisser une trame à même ses souvenirs, d’écrire un seul récit cohérent qui capture l’histoire de son enfance. J’ai échoué pendant dix ans », constate-t-elle en évoquant son paternel dans le premier des neuf récits qui constituent le recueil.

     

    Campé dans un bordel du Nevada, le second texte continue d’interroger les limites du langage. Alors étudiante à Princeton, Apostolidesmitraille de questions une prostituée dans l’espoir d’accéder à l’authentique personne derrière cette façade de sourires enjôleurs. Prétexte académique, contexte surréaliste. Le dialogue s’envenimera rapidement, se transformera en duel entre la jeune femme et son sujet, pour qui mettre des mots sur sa détresse tient plus de la torture que du délestage.

     

    Écriture-thérapie?

     

    Inventaire d’anecdotes, réflexions sur le roman, transcriptions de conversations ; Marianne Apostolides aligne différents épisodes de sa vie (son enfance, son divorce, son boulot de danseuse du ventre) qui n’ont d’autres liens entre eux qu’une quête par la littérature et le langage de la vérité vraie. Le livre est hétérogène, mais pas fourre-tout. Même lorsqu’elle contemple à la lumière des dialogues socratiques (!) la nature du courage de son père, l’auteure garde le cap sur l’objectif de cette investigation très intime des désirs de réparation auxquels carbure son écriture.

     

    Dans un ultime texte lumineusement subversif, Apostolides rend la parole à un vieil homme, interrogé en amont de l’écriture de son roman sur le grand-père. « Je t’ai donné mes histoires […], lui dira-t-il. Quatre : un nombre limité, un petit nombre. Elles étaient à moi avant que tu demandes à m’entendre là-bas, aux abords de la chute. Toi et moi et ton père, ensemble. Toi entre nous deux, qui aspirais à connaître l’histoire, la grande tragédie de la guerre civile grecque. N’est-ce pas ? C’est bien ce que tu voulais ? La tragédie grecque que tu pourrais mener à son apogée. Oui ? Grossier : c’était grossier de ta part de violer cette limite sacrée. »

     

    Les traducteurs disent qu’un texte perd un petit je-ne-sais-quoi lorsqu’il passe d’une langue à l’autre. Marianne Apostolides, elle, tente de mesurer ce que la densité d’une vie perd lorsqu’on l’encapsule dans un livre. Se raconter, ausculter ses douleurs enfouies, chercher dans la mémoire de ses parents des réponses à ses problèmes, tout ça mène-t-il à la rédemption ? Peut-être pas. À cette époque qui brandit le récit de soi comme sauf-conduit vers la résilience, l’écrivaine renvoie un sain constat d’échec.

    Voluptés ou la réalité de l’écriture de soi
    Marianne Apostolides, traduit de l’anglais par Madeleine Stratford, La Peuplade, Chicoutimi, 2015, 226 pages












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