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Doit-on abandonner les enfants en très grande détresse?

23 décembre 2003 
La présente fait suite à la lettre de Richard E. Tremblay intitulée «Le retour des enfants sauvages» et parue dans Le Devoir du samedi 13 décembre dernier. Il se dégage de cet article une impression selon laquelle il faudrait moins investir auprès des enfants en très grande détresse, et ce, au profit d'investissements supplémentaires à consacrer au chapitre de la prévention.

Pourquoi opposer encore la prévention et le traitement alors que les deux approches sont essentielles et complémentaires? D'ailleurs, il ne nous viendrait jamais à l'idée de réduire les services du centre hospitalier Sainte-Justine au profit de la prévention dans le domaine de la santé chez les enfants. Jamais, comme société, nous n'accepterions de ne pas offrir des services de qualité à des enfants atteints du cancer. Jamais, comme société, nous ne devrions accepter que des enfants en très grande détresse ne reçoivent pas les services que requiert leur situation.

Il faut simultanément investir davantage dans la prévention au chapitre des services offerts par les CLSC, les CPE, les écoles et les organismes communautaires ainsi que dans le traitement d'enfants en très grande détresse. Il faut investir auprès de l'enfance: c'est là un choix de société porteur d'avenir.

Par ailleurs, l'auteur terminait son article en se demandant: «Où sont les études scientifiques du CJM [Centre jeunesse de Montréal] qui justifient d'attendre que les enfants les plus en difficulté aient six ans avant de leur offrir le maximum de ressources et qui justifient d'investir ces ressources dans le traitement en internat?»

Établissons tout de suite que les cliniciens et les chercheurs du Centre jeunesse de Montréal - Institut universitaire (CJM-IU) et de son centre de recherche, l'Institut de recherche pour le développement social des jeunes (IRDS), sont convaincus de l'importance des interventions auprès des jeunes enfants en difficulté. Au cours des deux dernières années, le CJM-IU a réorganisé ses services de façon à allouer des ressources supplémentaires aux enfants en difficulté de moins de 12 ans, favorisant ainsi une intervention plus soutenue auprès d'eux et de leurs familles, et ce, en ayant pris en compte les données probantes de la recherche.

Notons également les nombreux travaux de recherche autour du lien d'attachement réalisés à l'IRDS et qui ont contribué à l'élaboration du programme «À chaque enfant son projet de vie». L'objectif de ce programme est de prévenir la dérive de projets de vie d'enfants de zéro à cinq ans en situation de risque d'abandon, évitant ainsi à plusieurs une détérioration de leur situation.

Les souffrances des 6-11 ans

Il est clair que nous souhaitons intervenir le plus tôt possible et de la façon la plus soutenue qu'il soit auprès de jeunes enfants qui présentent des risques élevés de développer des problèmes psychosociaux et de santé mentale. Mais nous nous devons aussi d'intervenir auprès d'enfants de 6 à 11 ans qui présentent des difficultés importantes.

Depuis quelques années, plusieurs enfants de 6 à 11 ans très souffrants, ayant des parcours de vie que le commun des mortels ne peut imaginer, nous sont référés en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse. Bien que nous soyons d'avis de l'importance de l'intervention préventive auprès de plusieurs enfants, nous devons également fournir à des enfants en grande difficulté des services de qualité en mettant à contribution à la fois le savoir de nos cliniciens et les données probantes de la recherche. Il fallait leur offrir, par l'entremise des unités d'internat, un cadre thérapeutique approprié à leur état. D'ailleurs, il faut déplorer le fait qu'en l'absence de ressources en santé mentale dans la communauté, certaines familles doivent s'adresser à la Direction de la protection de la jeunesse pour obtenir des services.

Nous sommes actuellement à revoir l'organisation et la nature des services à leur offrir, de même que le type de ressources qui conviendrait le mieux à leur situation. Cliniciens et chercheurs sont impliqués dans cette démarche. Il ne s'agit pas de reconstruire les centres d'antan, bien que nous puissions nous en inspirer fortement; il s'agit bien plus de trouver de nouvelles solutions en déterminant les pratiques professionnelles les plus appropriées à leurs besoins.

Nous sommes à reconstruire sur la base d'une expertise nouvelle car il faut se rendre compte que plusieurs de ces enfants de 6 à 11 ans présentent de graves problèmes de santé mentale associés à des troubles de comportement. Il y a quelques années, ils auraient été desservis par le réseau de la santé mentale. par ailleurs, il faudra assurer la stabilité du personnel qui intervient auprès de ces enfants en lui procurant des conditions de pratique adéquates.

Ceci dit, je veux en terminant insister sur l'importance d'investir davantage dans des stratégies de prévention et dans le développement de la recherche sociale. L'espérance de vie des citoyens a augmenté le jour où les conditions d'hygiène ont été meilleures; il en va de même dans le domaine social. Investissons davantage dans l'hygiène sociale, c'est-à-dire dans les conditions dans lesquelles évoluent nos enfants et leurs familles, mais ne le faisons surtout pas au détriment des investissements qui doivent être consentis au chapitre des services à offrir à des enfants lourdement affectés sur les plans affectif et social. Il y a un équilibre à préserver dans les investissements que nous faisons car il en va de la qualité de vie et de la santé de plusieurs enfants.

Enfin, rappelons-nous que ce sont des enfants pour lesquels nous devons conserver l'espoir d'un avenir meilleur, et ce, en travaillant toujours plus fort, à la fois comme cliniciens et comme chercheurs.






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