Se dévoiler
Josée Boileau
22 décembre 2003
Le rapport Stasi sur la laïcité déposé en France il y a dix jours et endossé par le président Jacques Chirac n'est-il, vu d'ici, que curiosité républicaine ou source d'inspiration? L'analyse juridique penche vers la curiosité, mais la nécessité de réaffirmer l'égalité entre les sexes plaide pour la deuxième option.
En France, ça craquait de partout: des voiles plein les écoles; des époux qui chipotent aux urgences parce que de mâles médecins veulent se pencher sur leur femme malade; des étudiantes qui refusent de passer l'oral devant un prof; des employés qui contestent leurs patronnes; des collègues qui ne veulent plus serrer la main des personnes du sexe opposé...
Il fallait réagir, réaffirmer la laïcité inscrite dans la Constitution, d'où la création d'une commission de réflexion. Le président Jacques Chirac en attendait «des propositions concrètes», et du concret, il y en aura: toutes les versions du hidjab seront bannies des écoles, plus question de refuser des soins pour des motifs religieux et les activités sportives ou communautaires seront pratiquées en commun! Le rapport Stasi a beau saluer à deux reprises la norme «d'accommodement raisonnable» appliquée au Québec, il a néanmoins débouché sur une solution bien française, inscrite dans la tradition républicaine.
Ici, l'histoire, la géopolitique, les instruments juridiques, la nature des relations civiques — mélange de tolérance, d'ignorance et d'indifférence bien anglo-saxon — rendent hautement improbable toute proclamation laïque du même ordre que celle lancée par le président Chirac. Par exemple, même en les déconfessionnalisant, le Québec a maintenu aux écoles publiques le devoir de «faciliter le cheminement spirituel de l'élève», selon le libellé de la Loi sur l'instruction publique. Les Français récuseraient une telle exigence.
Néanmoins, le rapport Stasi amène à se poser la question: est-ce que ça craque aussi au Québec? Le voile fut un sujet brûlant il y a dix ans, mais les avis du Conseil du statut de la femme et de la Commission des droits de la personne, en 1995, avaient réussi à faire triompher une analyse très équilibrée: postulons que porter le voile est un acte volontaire, donc à respecter; postulons aussi que l'école publique sera plus forte que toute velléité intégriste. Une fille voilée sera donc bien mieux à l'école qu'à l'écart.
La règle tient toujours. Fort bien. Mais ce qui n'était que phénomène marginal en 1994, au moment où «l'affaire du hidjab» éclatait, s'est banalisé. Les quelque 70 jeunes filles portant alors le voile et recensées par le Conseil du statut de la femme se sont multipliées, notamment à la faveur de la montée de l'immigration musulmane. Le Québec compte maintenant près de 110 000 personnes de confession musulmane, contre quelque 40 000 au début des années 90.
Or c'est dans cette période que le projet politique que recouvre l'islamisme a pris le pas sur son aspect religieux. Les modérés d'Égypte, d'Algérie, du Maroc, de Turquie ont vu avec désolation, dès les années 70, les ravages du fondamentalisme qui, sous couvert d'affirmation identitaire et de retraditionnalisation, aliénait de plus en plus les femmes. C'est la même démarche qui est maintenant à l'oeuvre en Occident. C'est donc dans ce contexte que l'éclosion du voile doit être réévaluée, dans ce contexte que l'égalité des sexes doit être réaffirmé.
Certes, les religions monothéistes s'assoient toutes sur la soumission des femmes, mais c'est la confusion entre les croyances spirituelles et la gestion de la Cité qui les rend dangereuses pour elles. Malheureusement, l'islam en est là, même en Amérique du Nord. Aux États-Unis, on voit de jeunes musulmanes se priver du bal de graduation et célébrer entre elles la fin de leurs études pour ne pas danser devant des garçons. À Montréal, la semaine dernière, seuls des hommes participaient à une séance publique pour défendre une mosquée. En Ontario, des militants réclament un tribunal officiel pour appliquer la charia. Et là comme au Québec, des tribunaux clandestins existent déjà.
De même, au détour d'une conversation, on apprend que les relations sont souvent tendues entre les musulmans les plus fervents et les Québécoises, toutes religions confondues, dès que celles-ci doivent exercer un rapport d'autorité. Nulle ne se plaint et tout se gère sur une base individuelle: il n'y a pas ici le poids du nombre que vit la France et qui compliquerait un fonctionnement institutionnel. Mais la vigilance s'impose: passe encore pour la banalisation du voile, celle des comportements serait toutefois injustifiable.
C'est pourquoi le rapport Stasi sonne comme un réveil. L'égalité des sexes est la donne première, la mixité en est le corollaire, et l'invisibilité des femmes — enfermées chez elles ou sous un hidjab, interdites de parole ou de pouvoir — doit, sans gêne aucune, être dénoncée.
jboileau@ledevoir.ca
En France, ça craquait de partout: des voiles plein les écoles; des époux qui chipotent aux urgences parce que de mâles médecins veulent se pencher sur leur femme malade; des étudiantes qui refusent de passer l'oral devant un prof; des employés qui contestent leurs patronnes; des collègues qui ne veulent plus serrer la main des personnes du sexe opposé...
Il fallait réagir, réaffirmer la laïcité inscrite dans la Constitution, d'où la création d'une commission de réflexion. Le président Jacques Chirac en attendait «des propositions concrètes», et du concret, il y en aura: toutes les versions du hidjab seront bannies des écoles, plus question de refuser des soins pour des motifs religieux et les activités sportives ou communautaires seront pratiquées en commun! Le rapport Stasi a beau saluer à deux reprises la norme «d'accommodement raisonnable» appliquée au Québec, il a néanmoins débouché sur une solution bien française, inscrite dans la tradition républicaine.
Ici, l'histoire, la géopolitique, les instruments juridiques, la nature des relations civiques — mélange de tolérance, d'ignorance et d'indifférence bien anglo-saxon — rendent hautement improbable toute proclamation laïque du même ordre que celle lancée par le président Chirac. Par exemple, même en les déconfessionnalisant, le Québec a maintenu aux écoles publiques le devoir de «faciliter le cheminement spirituel de l'élève», selon le libellé de la Loi sur l'instruction publique. Les Français récuseraient une telle exigence.
Néanmoins, le rapport Stasi amène à se poser la question: est-ce que ça craque aussi au Québec? Le voile fut un sujet brûlant il y a dix ans, mais les avis du Conseil du statut de la femme et de la Commission des droits de la personne, en 1995, avaient réussi à faire triompher une analyse très équilibrée: postulons que porter le voile est un acte volontaire, donc à respecter; postulons aussi que l'école publique sera plus forte que toute velléité intégriste. Une fille voilée sera donc bien mieux à l'école qu'à l'écart.
La règle tient toujours. Fort bien. Mais ce qui n'était que phénomène marginal en 1994, au moment où «l'affaire du hidjab» éclatait, s'est banalisé. Les quelque 70 jeunes filles portant alors le voile et recensées par le Conseil du statut de la femme se sont multipliées, notamment à la faveur de la montée de l'immigration musulmane. Le Québec compte maintenant près de 110 000 personnes de confession musulmane, contre quelque 40 000 au début des années 90.
Or c'est dans cette période que le projet politique que recouvre l'islamisme a pris le pas sur son aspect religieux. Les modérés d'Égypte, d'Algérie, du Maroc, de Turquie ont vu avec désolation, dès les années 70, les ravages du fondamentalisme qui, sous couvert d'affirmation identitaire et de retraditionnalisation, aliénait de plus en plus les femmes. C'est la même démarche qui est maintenant à l'oeuvre en Occident. C'est donc dans ce contexte que l'éclosion du voile doit être réévaluée, dans ce contexte que l'égalité des sexes doit être réaffirmé.
Certes, les religions monothéistes s'assoient toutes sur la soumission des femmes, mais c'est la confusion entre les croyances spirituelles et la gestion de la Cité qui les rend dangereuses pour elles. Malheureusement, l'islam en est là, même en Amérique du Nord. Aux États-Unis, on voit de jeunes musulmanes se priver du bal de graduation et célébrer entre elles la fin de leurs études pour ne pas danser devant des garçons. À Montréal, la semaine dernière, seuls des hommes participaient à une séance publique pour défendre une mosquée. En Ontario, des militants réclament un tribunal officiel pour appliquer la charia. Et là comme au Québec, des tribunaux clandestins existent déjà.
De même, au détour d'une conversation, on apprend que les relations sont souvent tendues entre les musulmans les plus fervents et les Québécoises, toutes religions confondues, dès que celles-ci doivent exercer un rapport d'autorité. Nulle ne se plaint et tout se gère sur une base individuelle: il n'y a pas ici le poids du nombre que vit la France et qui compliquerait un fonctionnement institutionnel. Mais la vigilance s'impose: passe encore pour la banalisation du voile, celle des comportements serait toutefois injustifiable.
C'est pourquoi le rapport Stasi sonne comme un réveil. L'égalité des sexes est la donne première, la mixité en est le corollaire, et l'invisibilité des femmes — enfermées chez elles ou sous un hidjab, interdites de parole ou de pouvoir — doit, sans gêne aucune, être dénoncée.
jboileau@ledevoir.ca
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