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Enfants de pub

Alec Castonguay   20 décembre 2003 
Les gamins ne sont pas à l’abri de cette puissante machine qu’est le marketing. Sollicités de toute part, tant par la publicité que dans les magasins, les jeunes comme Maxime Vilier-Faguy deviennent des consommateurs de plus en plus tôt.
Photo : Jacques Nadeau
Les gamins ne sont pas à l’abri de cette puissante machine qu’est le marketing. Sollicités de toute part, tant par la publicité que dans les magasins, les jeunes comme Maxime Vilier-Faguy deviennent des consommateurs de plus en plus tôt.
Les jeunes sont aujourd'hui des consommateurs à fidéliser, à convaincre, à manipuler. Et le Québec n'échappe pas à ce phénomène. À la grandeur de la planète, les entreprises, sans le moindre scrupule, accélèrent le pas et s'attaquent à ce lucratif marché de 600 milliards $US par année.

L'enfance n'est plus un territoire sacré. Les jeunes de quatre à douze ans sont devenus des cibles. Des consommateurs à fidéliser, à convaincre, à manipuler. Ils représentent une force de persuasion sans limite sur leurs parents et eux-mêmes commencent leurs emplettes avant l'âge de 10 ans. On savait que le marketing et ses tentacules visaient de plus en plus jeunes. Mais depuis un peu plus d'un an, les compagnies enfoncent l'accélérateur. Il n'y a aucun tabou, ce marché de 600 milliards $US est devenu trop alléchant pour s'en priver.

Les exem-ples se multiplient partout sur la planète. Aux États-Unis, une entente avec 40 % des écoles primaires dans tout le pays permet à Channel One de diffuser dans les classes un bulletin de nouvelles de 10 minutes destiné aux jeunes, «à la condition que les enfants regardent deux minutes de publicité». C'est écrit dans le contrat. Les compagnies, qui payent 195 000 $US pour 30 secondes de publicité à Channel One, peuvent ainsi rejoindre 12 millions de gamins.

En France, la banque Dexia a soulevé un tollé cet automne avec une série de publicités qui donnaient des trucs aux enfants pour soutirer plus d'argent de poche à leurs parents. L'institution financière avait aussi créé un programme qui permettait à chaque petit de toucher de l'argent, près de un euro, chaque fois qu'il comptait un but au soccer, à la condition d'avoir un compte chez Dexia.

À l'échelle mondiale, le chef de file de la publicité vers les jeunes, McDonald's, a lancé en novembre dernier la gamme de produits McKids. Vêtements, jeux vidéo, livres, DVD... Les enfants pourront être entourés des arches dorées à longueur d'année.

D'autres poussent plus loin, comme l'entreprise américaine Belly Washers, qui a associé une quinzaine d'enfants à son comité de direction, avec la bénédiction des parents. Le but: comprendre plus facilement ce que demandent les gamins et «initier les enfants de huit à douze ans aux affaires», comme l'affirme sans rire le président Lionel Wolberg. Belly Washers a créé cette année les premiers jus à collectionner. Surmontées de l'effigie de personnages célèbres comme Batman, Scooby-doo, Spiderman et les Looney Tunes, les bouteilles sont produites en quantité limitée, pour que les jeunes se les arrachent. Et ça marche. Depuis cet automne, Belly Washers, sans publicité, se place juste derrière les géants Coke et Pepsi en matière de vente.

Chacun peut trouver son exemple. De la pratique du Canadien de Montréal Danone-Saputo destinée aux jeunes, en passant par Kinder Surprise qui attire les enfants avec un code d'accès pour des jeux sur Internet, jusqu'aux petits paniers «client en formation» présents dans les enseignes de l'empire Loblaw-Provigo, les enfants n'ont jamais été aussi sollicités.

Et cela n'a rien d'un hasard, puisque les 4-12 ans représentent un fort potentiel pour les entreprises. «C'est clair que les enfants sont maintenant une cible privilégiée pour beaucoup de compagnies», soutient Claude Cossette, professeur en publicité à l'Université Laval et fondateur du Groupe Cossette, la plus grosse boîte de marketing au Canada.

Beaucoup d'entreprises ne s'en cachent plus. «On me demande souvent de m'adresser directement aux jeunes et c'est de plus en plus courant», souligne Jean-François Bernier, directeur de la création chez Alfred, une agence de publicité montréalaise. C'est lui qui a créé la célèbre pub de Familiprix, ainsi que celle des tubes, les yogourts en bâton de Yoplait, un produit conçu pour les jeunes. «Les entreprises ont des experts en marketing qui réfléchissent sur la façon d'atteindre les enfants.»

Il souligne entre autres les pubs «Ah! Ah!» de Familiprix, qui sont passées sur Télétoon, la chaîne pour enfants. «On savait que c'était drôle et que les enfants comprennent l'humour au premier degré, dit Jean-François Bernier. Les jeunes allaient imiter l'annonce dans les cours d'école, ce qui augmente la notoriété de la marque. On visait les jeunes familles et c'était une façon d'atteindre les parents.»

Atteindre les parents

Toucher par la bande les parents et leur pouvoir d'achat est souvent l'objectif des compagnies, bien avant l'enfant lui-même. Les gamins possèdent une énorme influence sur ce qui est consommé à la maison. Une étude du Crioc, en Belgique, conclut que 84 % des produits achetés à l'épicerie sont directement reliés au goût ou à la demande des enfants. Chez nos voisins du Sud, une visite sur trois dans un fast-food est due à l'insistance des petits.

Au Canada, le phénomène est peu étudié, contrairement à l'Europe et aux États-Unis, où les statistiques sont plus nombreuses. Une recherche de la Texas A&M University conclut que les 4-12 ans nécessitent des dépenses directes de 30 milliards $US par année. Une goutte d'eau par rapport aux 600 milliards $US que les enfants contribuent à orienter.

«Les enfants de quatre, cinq, six ou sept ans peuvent influencer les achats au point où c'est payant pour les entreprises de s'adresser à eux. C'est très volontaire», explique Claude Cossette. Particulièrement dans le domaine agroalimentaire, le secteur, avec celui des jouets, qui draine le plus d'argent en marketing dirigé vers les enfants. Selon une étude américaine du Center for Science in the Public Interest publiée en novembre dernier, le budget publicitaire en nourriture dédié aux gamins est passé de 6,9 milliards $US en 1992 à plus de 15 milliards en 2002.

Fidéliser l'enfant à une marque

Les compagnies cherchent également à fidéliser le futur acheteur, puisque les deux tiers des produits consommés durant l'enfance le seront aussi à l'âge adulte. «C'est prouvé qu'une personne qui boit du Coke très jeune ne changera pas d'un coup pour du Pepsi à 18 ans», mentionne Claude Cossette.

C'est aussi la raison pour laquelle Coca-Cola a modifié l'allure du père Noël en 1931 dans une vaste campagne publicitaire, question de lui donner les couleurs blanche et rouge de la marque, ainsi que son air sympathique pour les enfants.

Peu importe la compagnie, les pubs, les machines distributrices et les autres techniques de marketing se multiplient dans les écoles américaines, où la réglementation est plus souple qu'au Québec. Alors qu'ici la sollicitation envers les jeunes du primaire ne fait que débuter dans les établissements scolaires, la valeur des «programmes éducationnels» fournis par les entreprises aux État-Unis est passée de cinq millions de dollars en 1965 à 500 millions en 1999.

Dans les centres commerciaux, les entreprises ont aussi flairé la bonne affaire. Le marché est suffisamment lucratif pour justifier des enseignes autrefois dédiées aux adultes. Les magasins de type La Senza Girl, Jacob Jr. ou GAP Kids qui s'adressent aux petits prolifèrent.

Sous la pression croissante des entreprises, les publicitaires québécois s'intéressent davantage au phénomène depuis quelques années. Le 26 février dernier, un colloque d'une journée organisé par Infopresse, la publication de référence dans le milieu du marketing, s'intitulait «Décoder les jeunes». Dans le guide de présentation de l'événement, les organisateurs s'adressaient ainsi à leurs collègues publicitaires: «Les jeunes sont une cible marketing aussi convoitée que compliquée à rejoindre et même à définir. Les enfants deviennent des ados de plus en plus tôt.»

Rien ne semble plus arrêter les compagnies dans leur marche de séduction vers ces «cibles marketing». «Les critères économiques prennent de plus en plus de place, surtout chez les décideurs, estime Claude Cossette. La morale est contextuelle. Comme pour les écoles par exemple, qui ont besoin de plus en plus de fonds. L'argent de la pub est tentant. Dans tous les domaines, ça va se poursuivre à l'infini. La quantité de publicité et de marketing dirigée vers les enfants va croître rapidement.»






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  • Philippe Raymond
    Inscrit
    samedi 20 décembre 2003 09h22
    La publicité, un véritable cancer !
    « La publicité destinée aux enfants est une véritable honte. Profiter de leur naïveté relève de la manipulation idéologique totale des entreprises et des agences de publicité. On abuse un peu là, vous ne pensez pas ?

    Pour ma part, ce sont les publicités en général qui me rendent malade. Elles tentent constamment de créer des besoins que la majorité des gens ne pourra jamais combler. S'en suit un complexe d'infériorité pour plusieurs, un sentiment de ne pouvoir faire comme tout le monde. Moi ça me met de mauvaise humeur. De plus en plus longue et de plus en plus fortes à la télévision, ces publicités m'obligent à passer mon temps à couper le son.

    Et les mensonges qu'on peut y dire, c'est aberrant! On nous prend pour des imbéciles, et pas à peu près. On associe n'importe quel produit au bonheur et à la liberté. On tente de nous hypnotiser, de contrôler notre esprit en nous martelant de messages fabriqués pour qu'on s'en rappelle. Ne vous êtes-vous jamais surpris à chantonner une chanson de pub ridicule entendue des dizaine de fois, souvent deux fois de suite ?

    Nous devrions massivement porter plainte au CRTC ou ailleurs quand nous voyons une publicité mensongère, manipulatrice et non fondée. Et Dieu sait quelles sont nombreuses.

    À quand des télévisions qui s'éteindront automatiquement lors de ces invasions dans nos salons ? La pub me lève le coeur! »

  • Ginette Desmarais
    Abonné
    samedi 20 décembre 2003 12h34
    Que sont les parents devenus ?
    « La progéniture actuelle se trouve donc livrée à l'avidité des marchands, non seulement à la télévision, mais dans ce milieu protégé que devrait être l'école, et dont le rôle majeur est de développer la pensée. De retour à la maison après avoir été influencés par quelques messages mercantiles, les jeunes se ruent sur Internet et naviguent d'un site douteux à l'autre, sans surveillance, ou regardent défiler à la télévision des images vulgaires, entrecoupées de pubs débiles, dans une langue abâtardie, pendant que les parents exténués par la « rat race » quotidienne, ne se rendent compte de rien.

    Par la passivité incroyable des parents, des professeurs et de l'état devant ceux et celles qui façonnent le cerveau de leurs enfants sans demander leur avis, les adultes démontrent de façon éclatante qu'ils sont devenus, eux aussi, de purs producteurs-consommateurs, incapables de réflexion, trop gavés eux-mêmes de pubs pour réagir, trop fatigués, complètement dépassés. À la limite, on pourrait affirmer qu'ils ont engendré leurs enfants, mais que la suite du programme ne leur appartient plus. Ils s'en remettent à l'école, qui, elle-même, s'en remet aux entreprises, car l'État n'est plus en mesure de subvenir convenablement aux besoins des institutions.

    Et pourtant, les solutions existent. Elles se trouvent dans le champ des solidarités sociales et demandent un renversement de vapeur. Curieusement, personne ne crie ou descend dans la rue pour dénoncer la situation décrite dans votre article. Au Québec maintenant, chaque communauté défend ses intérêts propres. Mais dans le cas des jeunes, cette façon de voir ne peut absolument pas s'envisager, pour la simple raison que ce sont.des jeunes ! Ce n'est pas aux jeunes à s'occuper d'eux-mêmes. Ils ont besoin d'être protégés, de connaître les limites acceptables de leurs comportements, et d'être éduqués par des adultes désintéressés qui ont en vue leur épanouissement personnel et social. Or, laisser le champ libre aux marchands traduit une démission incompréhensible du rôle des parents, des professeurs, du gouvernement, bref de l'autorité tout court. C'est bien de faire la chasse aux pédophiles, mais qui fait la chasse aux marchands pour protéger cette jeunesse du "brave new world" ? »

  • esa ouing
    Inscrite
    dimanche 21 décembre 2003 03h14
    Parents absents
    « De l'article comme de la vie de leurs enfants. »

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