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Entre l'arbre et l'écorce

Manon Cornellier   26 juin 2002 
Ces deux dernières années, Paul Martin avait un plan de match bien précis. Pendant qu'il continuait son travail de ministre des Finances, son organisation collectait des fonds, recrutait des membres, prenait le contrôle de diverses instances du Parti libéral du Canada et élaborait un plan de communication pour une course au leadership qui devait avoir lieu fin 2003 ou début 2004. Lui-même consultait penseurs et analystes pour étayer ses positions sur un ensemble de sujets sur lesquels il devrait ou souhaiterait se prononcer.

Il s'y préparait, comme d'autres ministres, parce que le premier ministre Jean Chrétien avait fait comprendre à plusieurs personnes — il l'a lui-même publiquement avoué deux jours avant d'écarter l'ancien ministre des Finances du cabinet — qu'il comptait prendre sa retraite en 2003. Jean Chrétien a changé d'avis ce printemps et demandé à tous les prétendants au trône de cesser de faire campagne. Paul Martin a refusé, il a été évincé.

Cette succession d'événements a complètement changé la donne politique pour le Parti libéral et Paul Martin. Le PLC devait tenir, en vertu de sa constitution, un vote de révision du leadership en mars 2002. À la demande du premier ministre, on a retardé d'un an le congrès et le fameux vote qu'on espérait éviter. Celui-ci aura finalement lieu en février prochain, peu importe les risques de division qui y sont rattachés.

Pour Paul Martin, cela change la signification de sa campagne. Il n'y a plus de course au leadership mais un vote de confiance à l'endroit du premier ministre. S'il continue à faire tournée et discours, le fait-il pour déloger le premier ministre ou en vue d'une future campagne au leadership? Il refuse de le préciser mais les pressions sur lui augmentent.

Ses troupes se mobilisent, mot d'ordre ou pas, mais de plus en plus de gens veulent savoir pourquoi. Les idées différentes qu'on lui attribue suscitent aussi la curiosité. Nombreux sont ceux qui voudraient qu'il commence à les dévoiler maintenant qu'il n'est plus lié par la solidarité ministérielle.

Dans l'entourage de Paul Martin, on dit faire face à un dilemme. Qu'il s'agisse du vote de février ou de ses futures politiques, Paul Martin ne peut se prononcer sans se nuire, et ce, peu importe ce qu'il dira. La raison en est toute simple. On n'avait pas envisagé une bataille contre le chef mais une lutte à quatre pour le leadership. Le contexte a changé, mais pas les munitions.

Quand Paul Martin sollicitait des appuis, il ne demandait pas aux gens de choisir entre lui et Jean Chrétien ni de s'engager à renverser le premier ministre. Il leur demandait de choisir entre John Manley, Allan Rock, Sheila Copps et lui. Présenté ainsi, le choix était facile pour beaucoup de militants libéraux. Il ne l'est plus autant.

La liberté de parole acquise avec son expulsion du cabinet a aussi ses inconvénients. Son organisation avait élaboré une stratégie de communication pour les 90 premiers jours d'une campagne au leadership. Cette stratégie comprenait le dévoilement en cascade de ses positions. Son équipe est consciente que le nouveau contexte l'oblige à ouvrir son jeu, mais on veut attendre l'automne car se démarquer dès maintenant donnerait l'impression de désavouer et de nuire au gouvernement. Cependant, s'il attend trop ou s'il est trop prudent, on le confondra avec le reste des aspirants au leadership.

L'ex-ministre est en quelque sorte coincé et les fidèles de Jean Chrétien le savent, interprétant ses gestes à leur manière et le poussant à répliquer. Les ministres Stéphane Dion et Denis Coderre l'ont d'ailleurs mis au défi de clarifier ses intentions. Sinon, on l'accusera, comme l'a averti M. Dion, de préparer un «coup» contre le chef. Et voilà une image que bien des libéraux ne peuvent pas accepter, attachés qu'ils sont à leur tradition de loyauté. Les partisans de Jean Chrétien le savent et jouent cette carte de la fidélité à chaque détour.

(Par contre, quand on leur rappelle le sort que le chef actuel a réservé à son prédécesseur John Turner, ils répliquent que ce n'était pas la même chose. M. Turner avait essuyé deux défaites et était chef de l'opposition, pas premier ministre.)

Mais cette notion de loyauté est forte, et Paul Martin fait tout pour ne pas se faire apposer l'étiquette assassine de comploteur. Plus populaire que son chef au sein du parti et dans la population, il veut de toute évidence préserver ses appuis mais en évitant de dire clairement quel objectif il poursuit. Il donne l'impression de souffrir d'indécision alors qu'il a préparé le terrain avec méthode. Il contrôle des pans entiers de la machine libérale et son organisation n'a jamais cessé de recueillir de l'argent et de recruter des membres.

Ces derniers joueront un rôle central car il y aura deux votes de confiance d'ici février. Le premier, qui aura lieu de novembre à février, impliquera tous les membres du parti. Le second se tiendra parmi les délégués au moment du congrès de février. Les deux résultats seront connus en même temps.

S'il n'y avait que les délégués à contrôler, la partie serait plus facile pour Jean Chrétien. Il pourrait intimider ministres et députés pour qu'ils fassent élire des délégués favorables au chef, mais il en va autrement des membres. En fait, ce sont plutôt ces derniers qui exercent des pressions inverses sur les députés, au point d'en pousser certains, comme Hélène Scherrer, à demander le départ de M. Chrétien.

Et une fois le vote terminé, Jean Chrétien ne saura pas quel député blâmer puisqu'on ne connaîtra le résultat que pour l'ensemble du pays. Pas question de les donner par circonscription. L'équipe Martin a veillé au grain. Au cas où...
 
 
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