Vingt-cinq cinéastes dénoncent - Le cinéma d'auteur est menacé
Deux politiques récentes de Téléfilm Canada sont en contradiction flagrante avec sa mission de soutien de la diversité culturelle
Paule Baillargeon, Manon Briand, Denis Chouinard, Jeanne Crépeau, Guylaine Dionne, Bernard Émond
16 décembre 2003
Les récents succès de box-office des films québécois masquent des problèmes profonds qui risquent à court terme d'appauvrir la qualité et la diversité du cinéma national.
Au Québec et au Canada, avoir un cinéma national est un choix collectif. À cause de la taille de notre marché et malgré des budgets de production modestes (le tiers des budgets moyens français et le dixième des budgets moyens américains), nos films ne peuvent que très exceptionnellement rentrer dans leurs frais et ne peuvent exister qu'avec le soutien de l'État. L'État finance le cinéma national, comme il finance la télévision, la chanson ou l'édition parce que la logique du marché ne peut garantir l'existence de la culture nationale dans toute sa diversité.
Deux politiques récentes de Téléfilm Canada sont en contradiction flagrante avec sa mission de soutien de la diversité culturelle. De plus en plus, cet organisme abandonne le destin du cinéma national à la logique du marché. Et il le fait de façon perverse, en socialisant les coûts à même les fonds de l'État (ce qui est sa mission), mais en privatisant les profits (qui reviennent à quelques grosses maisons de production et de distribution). À terme, ces politiques risquent de faire disparaître le cinéma d'auteur, en favorisant un cinéma de plus en plus commercial dans la même logique qui a abêti la télévision nationale dans sa consternante course aux cotes d'écoute et au plus bas dénominateur commun.
Prime au box-office
La première politique est celle des enveloppes de performance. Cette année, Téléfilm Canada pourrait attribuer jusqu'à 75 % de son investissement à travers ces enveloppes, qui sont octroyées automatiquement aux producteurs des films qui ont fait des succès de box-office. Les producteurs peuvent réinvestir ces sommes dans le développement et la production de films sans avoir à soumettre leurs projets à Téléfilm. Un producteur qui dispose d'une enveloppe de performance peut investir dans le pire scénario comme dans le meilleur, il sera seul juge de l'utilisation qu'il fait des fonds publics. Évidemment, rien n'exclut qu'un producteur décide d'investir dans une oeuvre d'auteur à faible potentiel commercial, mais il le fera contre son intérêt économique.
Des films comme Gaz Bar Blues, Post Mortem, Mariages, Le Neg', La Moitié gauche du frigo, Clandestins, L'Ange de goudron, La femme qui boit, 20h17 rue Darling, Maelström, Un crabe dans la tête, tous primés, louangés par la critique d'ici, sélectionnés dans les plus importants festivals internationaux, ne feraient pas assez d'entrées en salle pour valoir à leurs producteurs une enveloppe de performance cette année. La maison de production qui s'engage dans ce type de projet sait qu'elle le fait à ses risques. Si elle dispose d'une enveloppe de performance, elle risque de la voir diminuer dans les années suivantes. Si elle n'en dispose pas, elle se met sur les rangs avec les autres maisons qui soutiennent des films moins commerciaux pour disputer les 25 % des fonds qui restent aux concours comparatifs, la seule instance où les agents de Téléfilm Canada peuvent encore exercer un choix dans l'attribution des fonds publics. Et le comble est que rien n'empêche les producteurs qui disposent d'une enveloppe de performance de compléter le financement de leurs projets en les présentant aux concours comparatifs.
Nous l'avons dit, un producteur qui dispose d'une enveloppe à la performance peut s'en servir pour financer un film d'auteur. Mais compter sur la générosité et la vertu pour assurer la survie du cinéma d'auteur est faire preuve de naïveté. Il restera bien sûr des producteurs qui défendront ce genre de films, mais il faut bien voir qu'une logique économique implacable est à l'oeuvre, et qu'elle risque de faire disparaître les petites maisons de production et de créer une situation de quasi-monopole. Produire des films d'auteur, c'est risquer de ne plus produire de films du tout. Produire des films commerciaux, c'est s'assurer de pouvoir en produire d'autres.
Et la tendance lourde sera de produire des films de plus en plus commerciaux, de viser le plus bas dénominateur commun, de s'aligner de plus en plus sur les vedettes et le style de la télévision parce que c'est ce qui fait vendre. Les succès récents de certains films d'auteur ne doivent pas nous cacher ce qui vient: nous allons vers un paysage cinématographique où les films commerciaux domineront sans partage.
Qu'on nous comprenne bien: nous n'avons rien contre les comédies et les films légers. Un cinéma populaire intelligent et de qualité doit exister. On ne doit pas laisser le divertissement aux seuls américains. Mais à côté de ce cinéma populaire, il doit continuer à y avoir des films moins commerciaux qui tentent de fouiller sans complaisance l'humanité et l'histoire des gens d'ici. Or, la politique des enveloppes de performance favorise une tendance lourde vers un cinéma exclusivement commercial.
Distribution à risque
Une deuxième politique de Téléfilm Canada vient consolider cette tendance. Depuis quelques années, Téléfilm a modifié ses programmes d'aide à la distribution. Le soutien à l'acquisition des films a été annulé et les distributeurs n'ont maintenant plus droit qu'à des enveloppes basées sur la performance (lire encore: le nombre d'entrées en salles). Le résultat global est que le risque est plus grand et que les distributeurs sont devenus extrêmement réticents à acquérir des films qui ont peu de potentiel commercial. Or, l'engagement d'un distributeur est obligatoire pour un producteur qui présente une demande de financement en production.
Si les enveloppes de performance ne sonnent pas le glas du cinéma d'auteur, les politiques actuelles de distribution vont lui faire son affaire. Quelques grosses maisons de distribution occupent maintenant la presque totalité du marché québécois. Il leur arrive de soutenir des films plus risqués, mais ce n'est pas leur raison d'être: ce sont des entreprises commerciales. Quant aux petits distributeurs qui demeurent, ils risquent beaucoup à soutenir des films non commerciaux. Ils ont beau aimer le cinéma et les cinéastes, ils ne peuvent pas fonctionner indéfiniment à perte. Ici encore, c'est la logique du marché et du profit qui domine, mais, faut-il le rappeler, dans un secteur en grande partie financé par les deniers publics.
On nous dira: «C'est la loi du marché, vous n'avez qu'à faire des films qui se vendent.» Nous répondons que nos films marchent et que les films d'auteurs américains («les indépendants») qui font des box-offices proportionnellement semblables aux nôtres (sur un marché 60 fois plus grand que le nôtre) sont commercialement viables. Si nos gouvernements défendent l'«exception culturelle», c'est pour permettre à la culture nationale d'exister malgré la petitesse de notre marché. Or, nous le répétons, les politiques récentes de Téléfilm Canada vont à l'encontre de la politique de l'exception culturelle et s'en remettent à la logique du marché.
Faut-il le rappeler, on ne peut pas juger de la qualité d'un film à la seule aune du box-office. Depuis quelques années, des films de qualité se voient retirés de l'affiche après quelques semaines (parfois deux ou trois) parce qu'ils ne marchent pas immédiatement. Dans la plupart des cas, ces films n'ont pas profité du battage médiatique et publicitaire que s'offrent les grosses maisons de distribution quand elles «croient» à un film. Ces films sont abandonnés par les exploitants de salles avant que le public puisse en juger et avant que le «bouche à oreille» puisse fonctionner. Ce système ne fait pas appel à l'intelligence du public, à sa sensibilité, à sa possible ouverture à des oeuvres plus difficiles.
Évidemment, ce système médiatique et promotionnel peut occasionnellement servir des oeuvres de qualité, mais il exclut invariablement des films plus difficiles ou dépourvus de sujets-chocs ou de réalisateurs et de comédiens-vedettes et appauvrit le cinéma national dans son ensemble.
Cette situation ne peut plus durer. Nous croyons que le financement public du cinéma national doit favoriser la culture nationale dans sa diversité et non pas financer les profits des grosses maisons de production et de distribution en étouffant le cinéma d'auteur. Le jour où le cinéma national sera un calque sur grand écran de ce qu'on peut déjà voir à la télévision sera un jour de deuil. Nous exigeons la fin de la politique des enveloppes de performance et le rétablissement d'un soutien à la distribution conséquent pour le cinéma national.
Au Québec et au Canada, avoir un cinéma national est un choix collectif. À cause de la taille de notre marché et malgré des budgets de production modestes (le tiers des budgets moyens français et le dixième des budgets moyens américains), nos films ne peuvent que très exceptionnellement rentrer dans leurs frais et ne peuvent exister qu'avec le soutien de l'État. L'État finance le cinéma national, comme il finance la télévision, la chanson ou l'édition parce que la logique du marché ne peut garantir l'existence de la culture nationale dans toute sa diversité.
Deux politiques récentes de Téléfilm Canada sont en contradiction flagrante avec sa mission de soutien de la diversité culturelle. De plus en plus, cet organisme abandonne le destin du cinéma national à la logique du marché. Et il le fait de façon perverse, en socialisant les coûts à même les fonds de l'État (ce qui est sa mission), mais en privatisant les profits (qui reviennent à quelques grosses maisons de production et de distribution). À terme, ces politiques risquent de faire disparaître le cinéma d'auteur, en favorisant un cinéma de plus en plus commercial dans la même logique qui a abêti la télévision nationale dans sa consternante course aux cotes d'écoute et au plus bas dénominateur commun.
Prime au box-office
La première politique est celle des enveloppes de performance. Cette année, Téléfilm Canada pourrait attribuer jusqu'à 75 % de son investissement à travers ces enveloppes, qui sont octroyées automatiquement aux producteurs des films qui ont fait des succès de box-office. Les producteurs peuvent réinvestir ces sommes dans le développement et la production de films sans avoir à soumettre leurs projets à Téléfilm. Un producteur qui dispose d'une enveloppe de performance peut investir dans le pire scénario comme dans le meilleur, il sera seul juge de l'utilisation qu'il fait des fonds publics. Évidemment, rien n'exclut qu'un producteur décide d'investir dans une oeuvre d'auteur à faible potentiel commercial, mais il le fera contre son intérêt économique.
Des films comme Gaz Bar Blues, Post Mortem, Mariages, Le Neg', La Moitié gauche du frigo, Clandestins, L'Ange de goudron, La femme qui boit, 20h17 rue Darling, Maelström, Un crabe dans la tête, tous primés, louangés par la critique d'ici, sélectionnés dans les plus importants festivals internationaux, ne feraient pas assez d'entrées en salle pour valoir à leurs producteurs une enveloppe de performance cette année. La maison de production qui s'engage dans ce type de projet sait qu'elle le fait à ses risques. Si elle dispose d'une enveloppe de performance, elle risque de la voir diminuer dans les années suivantes. Si elle n'en dispose pas, elle se met sur les rangs avec les autres maisons qui soutiennent des films moins commerciaux pour disputer les 25 % des fonds qui restent aux concours comparatifs, la seule instance où les agents de Téléfilm Canada peuvent encore exercer un choix dans l'attribution des fonds publics. Et le comble est que rien n'empêche les producteurs qui disposent d'une enveloppe de performance de compléter le financement de leurs projets en les présentant aux concours comparatifs.
Nous l'avons dit, un producteur qui dispose d'une enveloppe à la performance peut s'en servir pour financer un film d'auteur. Mais compter sur la générosité et la vertu pour assurer la survie du cinéma d'auteur est faire preuve de naïveté. Il restera bien sûr des producteurs qui défendront ce genre de films, mais il faut bien voir qu'une logique économique implacable est à l'oeuvre, et qu'elle risque de faire disparaître les petites maisons de production et de créer une situation de quasi-monopole. Produire des films d'auteur, c'est risquer de ne plus produire de films du tout. Produire des films commerciaux, c'est s'assurer de pouvoir en produire d'autres.
Et la tendance lourde sera de produire des films de plus en plus commerciaux, de viser le plus bas dénominateur commun, de s'aligner de plus en plus sur les vedettes et le style de la télévision parce que c'est ce qui fait vendre. Les succès récents de certains films d'auteur ne doivent pas nous cacher ce qui vient: nous allons vers un paysage cinématographique où les films commerciaux domineront sans partage.
Qu'on nous comprenne bien: nous n'avons rien contre les comédies et les films légers. Un cinéma populaire intelligent et de qualité doit exister. On ne doit pas laisser le divertissement aux seuls américains. Mais à côté de ce cinéma populaire, il doit continuer à y avoir des films moins commerciaux qui tentent de fouiller sans complaisance l'humanité et l'histoire des gens d'ici. Or, la politique des enveloppes de performance favorise une tendance lourde vers un cinéma exclusivement commercial.
Distribution à risque
Une deuxième politique de Téléfilm Canada vient consolider cette tendance. Depuis quelques années, Téléfilm a modifié ses programmes d'aide à la distribution. Le soutien à l'acquisition des films a été annulé et les distributeurs n'ont maintenant plus droit qu'à des enveloppes basées sur la performance (lire encore: le nombre d'entrées en salles). Le résultat global est que le risque est plus grand et que les distributeurs sont devenus extrêmement réticents à acquérir des films qui ont peu de potentiel commercial. Or, l'engagement d'un distributeur est obligatoire pour un producteur qui présente une demande de financement en production.
Si les enveloppes de performance ne sonnent pas le glas du cinéma d'auteur, les politiques actuelles de distribution vont lui faire son affaire. Quelques grosses maisons de distribution occupent maintenant la presque totalité du marché québécois. Il leur arrive de soutenir des films plus risqués, mais ce n'est pas leur raison d'être: ce sont des entreprises commerciales. Quant aux petits distributeurs qui demeurent, ils risquent beaucoup à soutenir des films non commerciaux. Ils ont beau aimer le cinéma et les cinéastes, ils ne peuvent pas fonctionner indéfiniment à perte. Ici encore, c'est la logique du marché et du profit qui domine, mais, faut-il le rappeler, dans un secteur en grande partie financé par les deniers publics.
On nous dira: «C'est la loi du marché, vous n'avez qu'à faire des films qui se vendent.» Nous répondons que nos films marchent et que les films d'auteurs américains («les indépendants») qui font des box-offices proportionnellement semblables aux nôtres (sur un marché 60 fois plus grand que le nôtre) sont commercialement viables. Si nos gouvernements défendent l'«exception culturelle», c'est pour permettre à la culture nationale d'exister malgré la petitesse de notre marché. Or, nous le répétons, les politiques récentes de Téléfilm Canada vont à l'encontre de la politique de l'exception culturelle et s'en remettent à la logique du marché.
Faut-il le rappeler, on ne peut pas juger de la qualité d'un film à la seule aune du box-office. Depuis quelques années, des films de qualité se voient retirés de l'affiche après quelques semaines (parfois deux ou trois) parce qu'ils ne marchent pas immédiatement. Dans la plupart des cas, ces films n'ont pas profité du battage médiatique et publicitaire que s'offrent les grosses maisons de distribution quand elles «croient» à un film. Ces films sont abandonnés par les exploitants de salles avant que le public puisse en juger et avant que le «bouche à oreille» puisse fonctionner. Ce système ne fait pas appel à l'intelligence du public, à sa sensibilité, à sa possible ouverture à des oeuvres plus difficiles.
Évidemment, ce système médiatique et promotionnel peut occasionnellement servir des oeuvres de qualité, mais il exclut invariablement des films plus difficiles ou dépourvus de sujets-chocs ou de réalisateurs et de comédiens-vedettes et appauvrit le cinéma national dans son ensemble.
Cette situation ne peut plus durer. Nous croyons que le financement public du cinéma national doit favoriser la culture nationale dans sa diversité et non pas financer les profits des grosses maisons de production et de distribution en étouffant le cinéma d'auteur. Le jour où le cinéma national sera un calque sur grand écran de ce qu'on peut déjà voir à la télévision sera un jour de deuil. Nous exigeons la fin de la politique des enveloppes de performance et le rétablissement d'un soutien à la distribution conséquent pour le cinéma national.
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