La stratégie du «faire-semblant»
Le jeu collectif des Québécois depuis plusieurs années est le «faire-semblant». Tout le monde s'y adonne car chacun feint la surprise, joue de son ignorance, de sa naïveté ou de sa fourberie selon ses intérêts, son idéologie, son militantisme ou son je-m'en-foutisme. Avec comme résultat ce qui alimente les grands titres des média, ces derniers temps.
Ainsi donc, alors qu'une proportion effarante de gens abandonnent littéralement leurs vieux parents ou leurs malades chroniques dans des foyers sous-financés, surpeuplés, sous-encadrés par du personnel sous-payé, sous-formé et surchargé, voilà que l'on joue les sépulcres blanchis, qu'on crie patronalement et syndicalement au scandale, à l'exploitation ou à l'ingratitude.
Depuis des années, les dirigeants politiques sabrent à la hache les budgets tout en affirmant maintenir le cap sur leurs objectifs de mieux-être collectif en jurant, non plus sur l'Évangile mais sur leur honneur défraîchi, que les services aux citoyens demeurent les mêmes. Bref, ils pratiquent la surréalité, ce concept qu'on appliquait en URSS, où l'on trafiquait les statistiques de la performance économique et où l'on proclamait la supériorité morale du système jusqu'à ce que le mur de Berlin s'effondre.
Les politiciens ne pouvaient pas ignorer la détérioration des services, donc de la qualité de notre vie à tous. Les syndicats dénonçaient uniquement lorsque leurs acquis territoriaux étaient menacés et les citoyens, pour éviter d'être accablés, ont fait comme s'ils croyaient à l'incroyable. Un bain par semaine pour leur père et leur mère? C'est terrible en principe, mais c'est acceptable lorsqu'on n'est pas là pour le voir. Des malades mentaux vivant dans des cloaques? Ça s'endure quand on s'arrange pour détourner notre regard et que l'on n'a pas à débourser un rond pour s'en occuper. Des listes d'attente durant des mois? Ça s'oublie lorsque enfin on reçoit des soins et qu'on est guéri.
***
Depuis des lunes existe une pratique syndicale, parallèle à l'officielle, cette dernière se voilant la face, menée par des terroristes intellectuels, des gros bras, des spécialistes de l'intimidation systématique régnant en rois-nègres ou en parrains mafieux, adulés par des clans qui considèrent les services publics où ils sévissent comme des services privés pour leur propre compte.
Aujourd'hui, il est de bon ton de faire semblant que le gouvernement nouvellement élu n'a pas annoncé son programme durant la campagne électorale, un programme qu'on caricature à l'envi. On fait semblant aussi que l'on vivait au paradis sous la gouverne du Parti québécois, comme si ce dernier n'avait pas contribué, avec ses propres politiques, à rétrécir la marge de manoeuvre gouvernementale. N'était-il pas question d'un projet non avoué de faire passer les garderies de 5 $ à 10 $? La maltraitance des faibles, la détérioration des soins, les difficultés croissantes mettant en péril nos institutions culturelles, la fermeture des fenêtres internationales du Québec qu'étaient les sept ou huit délégations qui sont passées dans la moulinette de la rationalité budgétaire, pourquoi feint-on de l'oublier en criant partout que le gouvernement actuel démantèle le Québec? Ce dernier a aussi été secoué terriblement par ceux-là mêmes qui affirment l'aimer plus et mieux que les autres.
Il est difficile de déconstruire un certain discours syndical qui donne à penser que notre avenir collectif se résume à un slogan: «Ne touchez pas aux acquis syndicaux.» Qui a le culot d'affirmer que les avantages accordés aux centrales syndicales par le gouvernement dans les années soixante-dix, alors qu'on négociait, revolver sur la tempe, dans les marathons nocturnes où l'alcool et la fatigue ajoutaient du zeste à l'affrontement, que ces acquis, donc, ont eu un effet d'entraînement sur la majorité des travailleurs qui, eux, répétons-le, ne sont pas syndiqués?
Ne faisons donc pas semblant de peindre le gouvernement Charest comme un fossoyeur au service de l'ultralibéralisme économique. Il existe des ténors du capitalisme sauvage, certes, mais ils ont peu de disciples chez nous, dans la population ou à l'Assemblée nationale. La compassion demeure un sentiment assez bien distribué malgré tout. La démocratie de la rue ne doit pas nous leurrer. Nous assistons ici à un déploiement de force en vue de ce grand théâtre d'affrontements que représentent les négociations collectives des employés de l'État. Le jeu du «faire-semblant» nous menace d'autant plus qu'il repousse vers l'ombre, pour ne pas dire les ténèbres, de vrais démunis, ceux qui, enfermés dans leur silence, leur tristesse et leur angoisse, ne font pas semblant mais croient vraiment que la fatalité s'impose à eux.
denbombardier@earthlink.net
Ainsi donc, alors qu'une proportion effarante de gens abandonnent littéralement leurs vieux parents ou leurs malades chroniques dans des foyers sous-financés, surpeuplés, sous-encadrés par du personnel sous-payé, sous-formé et surchargé, voilà que l'on joue les sépulcres blanchis, qu'on crie patronalement et syndicalement au scandale, à l'exploitation ou à l'ingratitude.
Depuis des années, les dirigeants politiques sabrent à la hache les budgets tout en affirmant maintenir le cap sur leurs objectifs de mieux-être collectif en jurant, non plus sur l'Évangile mais sur leur honneur défraîchi, que les services aux citoyens demeurent les mêmes. Bref, ils pratiquent la surréalité, ce concept qu'on appliquait en URSS, où l'on trafiquait les statistiques de la performance économique et où l'on proclamait la supériorité morale du système jusqu'à ce que le mur de Berlin s'effondre.
Les politiciens ne pouvaient pas ignorer la détérioration des services, donc de la qualité de notre vie à tous. Les syndicats dénonçaient uniquement lorsque leurs acquis territoriaux étaient menacés et les citoyens, pour éviter d'être accablés, ont fait comme s'ils croyaient à l'incroyable. Un bain par semaine pour leur père et leur mère? C'est terrible en principe, mais c'est acceptable lorsqu'on n'est pas là pour le voir. Des malades mentaux vivant dans des cloaques? Ça s'endure quand on s'arrange pour détourner notre regard et que l'on n'a pas à débourser un rond pour s'en occuper. Des listes d'attente durant des mois? Ça s'oublie lorsque enfin on reçoit des soins et qu'on est guéri.
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Depuis des lunes existe une pratique syndicale, parallèle à l'officielle, cette dernière se voilant la face, menée par des terroristes intellectuels, des gros bras, des spécialistes de l'intimidation systématique régnant en rois-nègres ou en parrains mafieux, adulés par des clans qui considèrent les services publics où ils sévissent comme des services privés pour leur propre compte.
Aujourd'hui, il est de bon ton de faire semblant que le gouvernement nouvellement élu n'a pas annoncé son programme durant la campagne électorale, un programme qu'on caricature à l'envi. On fait semblant aussi que l'on vivait au paradis sous la gouverne du Parti québécois, comme si ce dernier n'avait pas contribué, avec ses propres politiques, à rétrécir la marge de manoeuvre gouvernementale. N'était-il pas question d'un projet non avoué de faire passer les garderies de 5 $ à 10 $? La maltraitance des faibles, la détérioration des soins, les difficultés croissantes mettant en péril nos institutions culturelles, la fermeture des fenêtres internationales du Québec qu'étaient les sept ou huit délégations qui sont passées dans la moulinette de la rationalité budgétaire, pourquoi feint-on de l'oublier en criant partout que le gouvernement actuel démantèle le Québec? Ce dernier a aussi été secoué terriblement par ceux-là mêmes qui affirment l'aimer plus et mieux que les autres.
Il est difficile de déconstruire un certain discours syndical qui donne à penser que notre avenir collectif se résume à un slogan: «Ne touchez pas aux acquis syndicaux.» Qui a le culot d'affirmer que les avantages accordés aux centrales syndicales par le gouvernement dans les années soixante-dix, alors qu'on négociait, revolver sur la tempe, dans les marathons nocturnes où l'alcool et la fatigue ajoutaient du zeste à l'affrontement, que ces acquis, donc, ont eu un effet d'entraînement sur la majorité des travailleurs qui, eux, répétons-le, ne sont pas syndiqués?
Ne faisons donc pas semblant de peindre le gouvernement Charest comme un fossoyeur au service de l'ultralibéralisme économique. Il existe des ténors du capitalisme sauvage, certes, mais ils ont peu de disciples chez nous, dans la population ou à l'Assemblée nationale. La compassion demeure un sentiment assez bien distribué malgré tout. La démocratie de la rue ne doit pas nous leurrer. Nous assistons ici à un déploiement de force en vue de ce grand théâtre d'affrontements que représentent les négociations collectives des employés de l'État. Le jeu du «faire-semblant» nous menace d'autant plus qu'il repousse vers l'ombre, pour ne pas dire les ténèbres, de vrais démunis, ceux qui, enfermés dans leur silence, leur tristesse et leur angoisse, ne font pas semblant mais croient vraiment que la fatalité s'impose à eux.
denbombardier@earthlink.net
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