Le retour des enfants sauvages
Pour nous rappeler les événements du 6 décembre 1989, il aurait été difficile de choisir un sujet plus approprié que le reportage «Enfants en détresse» d'Isabelle Paré dans Le Devoir de samedi dernier. On y découvre qu'en 2003 le Centre Jeunesse de Montréal place des enfants de six ans en internat de rééducation parce qu'ils sont trop agressifs, hyperactifs et oppositionnels.
La description du cas du petit Jérémie donne le goût de vomir et de crier: «C'est assez!» Comment comprendre qu'à Montréal, en 2003, on retrouve trois enfants de moins de cinq ans attachés à leur lit, et apparemment négligés depuis leur naissance? Si on doit créer des internats pour placer ces enfants, c'est qu'il ne s'agit pas de cas isolés. Comment comprendre qu'on doive attendre que les enfants maltraités aient six ans avant de leur donner accès à des spécialistes?
L'explication se résume, semble-t-il, à un mot: la désinstitutionnalisation. Il y a dix ans, bien après d'autres sociétés «modernes», on a fermé les internats pour enfants de six à douze ans. La réouverture de ces institutions permettra de «guérir» ces enfants si les institutions peuvent réussir à avoir un personnel stable. Mais on précise: «Il y a plusieurs postes vacants dans nos unités car le roulement est grand.» Comment convaincre les spécialistes de donner plus de stabilité à ces enfants qui n'en ont jamais eu? Avec de l'argent, évidemment!
Et la prévention, alors?
L'abolition des internats pour les enfants de six à douze ans peut-elle être la cause des problèmes de ces enfants? Les spécialistes interviewés disent clairement que ces enfants sont devenus ainsi parce qu'ils ont été maltraités par leurs parents pendant la petite enfance. On doit donc conclure que les enfants «sauvages» de six ans existent parce qu'ils n'ont pas reçu de services adéquats pendant leur petite enfance. Pourquoi augmenter les services dispendieux à partir de six ans?
Il y a 13 ans, le ministre de la Santé et des Services sociaux créait un groupe de travail pour les jeunes. Le rapport des experts montrait clairement l'importance d'investir plus de ressources dans les interventions de prévention en petite enfance. L'article de Mme Paré démontre que les services de prévention adéquats à la petite enfance n'ont pas été mis en place. Les enfants maltraités au point d'être qualifiés d'enfants «sauvages» ne sortent pas soudainement d'une boîte à surprise à six ans.
Les parents à risques de maltraiter à ce point leurs enfants peuvent être identifiés dès la grossesse, et ils peuvent être aidés par des interventions intensives et soutenues pendant la petite enfance. S'il est clair que les parents n'arrivent pas à donner les soins appropriés pour le développement de leur enfant, ce dernier doit être placé dans une famille d'accueil. Dans la majorité des cas, l'incapacité de donner des soins adéquats est évidente pendant la grossesse ou dès la première année après la naissance.
Les enfants qui ont un retard de développement doivent être confiés à des familles d'accueil de très haute qualité, et ces familles doivent bénéficier d'un soutien exceptionnel. Dans les cas les plus difficiles, les familles d'accueil doivent être composées de parents qui ont reçu une formation d'éducateur spécialisé, et ces derniers doivent être très bien soutenus par des experts. Tous les enfants de familles à haut risque devraient fréquenter un Centre de la petite enfance de haute qualité dès la première année de vie. Ces enfants devraient être vus par un pédiatre au moins tous les six mois, et leur développement (physique, cognitif, social et émotionnel) devrait être évalué au moins annuellement. [...]
Le piège du curatif
Les ressources que l'on a choisi d'investir pour recréer des internats de rééducation sont des ressources en moins pour les 0-5 ans. Cette décision revient à dire: attendons que les 0-5 ans aient des problèmes «sérieux» entre six et douze ans pour leur donner le maximum de ressources spécialisées. Les enfants sauvages de deux-trois ans sont plus faciles à ignorer que ceux de six ans. Pourquoi? Parce qu'ils sont tellement petits qu'ils ne peuvent blesser personne, et ils sont à l'abri du regard public dans le logement de leurs parents. Par contre, les six ans doivent fréquenter l'école et leurs conditions pitoyables dérangent les autres enfants et les adultes.
L'ouverture d'internats de rééducation pour les 6-12 ans est également incompréhensible, je dirai même inacceptable, parce qu'il n'y a aucune démonstration scientifique que ces interventions sont plus efficaces que les interventions en famille d'accueil. En fait, il y a de plus en plus de démonstrations scientifiques des effets néfastes du regroupement d'enfants qui ont des problèmes de comportement. Il ne faut pas se le cacher, les internats pour enfants agressifs sont équivalents aux centres de détention pour adolescents et adultes violents: on force ces individus à vivre quotidiennement avec des pairs déviants et violents.
Les autorités de l'internat ont confié à Mme Paré qu'il y avait plusieurs postes vacants parce que «c'est un travail difficile, où il faut parfois contenir physiquement les enfants, entendre leurs cris. Ce ne sont pas des cris normaux, ce sont des hurlements très troublants, même pour ceux qui y sont habitués». S'il est difficile pour des spécialistes de passer 35 heures par semaine avec ces enfants, on peut imaginer ce qu'est la vie pour ces enfants qui doivent se côtoyer 24 heures par jour, 365 jours par année, souvent pendant 12 ans! Comment peut-on parler de thérapie et de guérison?
Créer un système qui apprend
Si le Centre Jeunesse de Montréal avait décidé de faire une expérience pour comparer les effets du meilleur placement en internat et du meilleur placement en famille d'accueil, on pourrait espérer apprendre comment améliorer les services pour ces enfants. Mais il semble bien qu'on ne fasse que suivre le mouvement du balancier et, après 10 ans de tâtonnements, on retourne à l'ère de l'institutionnalisation, avec «plusieurs postes vacants dans nos unités car le roulement est grand».
En fait, nous avons au Québec beaucoup plus de spécialistes du travail en institution avec les 6-18 ans que de spécialistes du travail avec les 0-5 ans. Comment alors ne pas céder aux pressions de ceux qui disent connaître la solution pour les 6-18 ans [...]. Toutes les régions du Québec vont vouloir suivre la mode sans aucune évaluation des effets pour les enfants qui reçoivent ces services. Il n'y aura pas plus d'évaluation des effets sur les plus jeunes qui seront privés de services de qualité en attendant qu'ils soient suffisamment «sauvages» pour les mériter. Comme le soulignent les éducateurs interviewés par Mme Paré, plusieurs de ces enfants seront placés en institution jusqu'à l'âge de 18 ans. Par la suite, ils auront le choix entre la prison, le pénitencier, l'hôpital psychiatrique et le suicide.
[...] En 1801, Jean Itard, celui qui tentait depuis un an de rééduquer Victor, l'enfant sauvage de l'Aveyron, concluait: «Cette supériorité morale, que l'on dit être naturelle à l'homme, n'est que le résultat de la civilisation qui l'élève au-dessus des autres animaux par un grand et puissant mobile [...] les facultés imitatives. [...] cette force imitative [...] très énergique et très active dans les premières années de la vie, s'affaiblit rapidement par les progrès de l 'âge... » (1801, p. 186). Cinq ans plus tard, il écrivait au ministre de l'Intérieur: «On ne peut s'empêcher de conclure, 1. que [...] l'éducation de ce jeune homme est encore et doit demeurer à jamais incomplète; 2. que [...] les moyens les plus puissants s'usent à obtenir les plus petits effets.»
Il y a 200 ans, Jean Itard prenait les meilleurs moyens scientifiques de l'époque pour évaluer les effets de ses interventions, et il avait la modestie de rendre publics ses échecs. Où sont les études scientifiques du Centre Jeunesse de Montréal qui justifient d'attendre que les enfants les plus en difficulté aient six ans avant de leur offrir le maximum de ressources et qui justifient d'investir ces ressources dans le traitement en internat?
La description du cas du petit Jérémie donne le goût de vomir et de crier: «C'est assez!» Comment comprendre qu'à Montréal, en 2003, on retrouve trois enfants de moins de cinq ans attachés à leur lit, et apparemment négligés depuis leur naissance? Si on doit créer des internats pour placer ces enfants, c'est qu'il ne s'agit pas de cas isolés. Comment comprendre qu'on doive attendre que les enfants maltraités aient six ans avant de leur donner accès à des spécialistes?
L'explication se résume, semble-t-il, à un mot: la désinstitutionnalisation. Il y a dix ans, bien après d'autres sociétés «modernes», on a fermé les internats pour enfants de six à douze ans. La réouverture de ces institutions permettra de «guérir» ces enfants si les institutions peuvent réussir à avoir un personnel stable. Mais on précise: «Il y a plusieurs postes vacants dans nos unités car le roulement est grand.» Comment convaincre les spécialistes de donner plus de stabilité à ces enfants qui n'en ont jamais eu? Avec de l'argent, évidemment!
Et la prévention, alors?
L'abolition des internats pour les enfants de six à douze ans peut-elle être la cause des problèmes de ces enfants? Les spécialistes interviewés disent clairement que ces enfants sont devenus ainsi parce qu'ils ont été maltraités par leurs parents pendant la petite enfance. On doit donc conclure que les enfants «sauvages» de six ans existent parce qu'ils n'ont pas reçu de services adéquats pendant leur petite enfance. Pourquoi augmenter les services dispendieux à partir de six ans?
Il y a 13 ans, le ministre de la Santé et des Services sociaux créait un groupe de travail pour les jeunes. Le rapport des experts montrait clairement l'importance d'investir plus de ressources dans les interventions de prévention en petite enfance. L'article de Mme Paré démontre que les services de prévention adéquats à la petite enfance n'ont pas été mis en place. Les enfants maltraités au point d'être qualifiés d'enfants «sauvages» ne sortent pas soudainement d'une boîte à surprise à six ans.
Les parents à risques de maltraiter à ce point leurs enfants peuvent être identifiés dès la grossesse, et ils peuvent être aidés par des interventions intensives et soutenues pendant la petite enfance. S'il est clair que les parents n'arrivent pas à donner les soins appropriés pour le développement de leur enfant, ce dernier doit être placé dans une famille d'accueil. Dans la majorité des cas, l'incapacité de donner des soins adéquats est évidente pendant la grossesse ou dès la première année après la naissance.
Les enfants qui ont un retard de développement doivent être confiés à des familles d'accueil de très haute qualité, et ces familles doivent bénéficier d'un soutien exceptionnel. Dans les cas les plus difficiles, les familles d'accueil doivent être composées de parents qui ont reçu une formation d'éducateur spécialisé, et ces derniers doivent être très bien soutenus par des experts. Tous les enfants de familles à haut risque devraient fréquenter un Centre de la petite enfance de haute qualité dès la première année de vie. Ces enfants devraient être vus par un pédiatre au moins tous les six mois, et leur développement (physique, cognitif, social et émotionnel) devrait être évalué au moins annuellement. [...]
Le piège du curatif
Les ressources que l'on a choisi d'investir pour recréer des internats de rééducation sont des ressources en moins pour les 0-5 ans. Cette décision revient à dire: attendons que les 0-5 ans aient des problèmes «sérieux» entre six et douze ans pour leur donner le maximum de ressources spécialisées. Les enfants sauvages de deux-trois ans sont plus faciles à ignorer que ceux de six ans. Pourquoi? Parce qu'ils sont tellement petits qu'ils ne peuvent blesser personne, et ils sont à l'abri du regard public dans le logement de leurs parents. Par contre, les six ans doivent fréquenter l'école et leurs conditions pitoyables dérangent les autres enfants et les adultes.
L'ouverture d'internats de rééducation pour les 6-12 ans est également incompréhensible, je dirai même inacceptable, parce qu'il n'y a aucune démonstration scientifique que ces interventions sont plus efficaces que les interventions en famille d'accueil. En fait, il y a de plus en plus de démonstrations scientifiques des effets néfastes du regroupement d'enfants qui ont des problèmes de comportement. Il ne faut pas se le cacher, les internats pour enfants agressifs sont équivalents aux centres de détention pour adolescents et adultes violents: on force ces individus à vivre quotidiennement avec des pairs déviants et violents.
Les autorités de l'internat ont confié à Mme Paré qu'il y avait plusieurs postes vacants parce que «c'est un travail difficile, où il faut parfois contenir physiquement les enfants, entendre leurs cris. Ce ne sont pas des cris normaux, ce sont des hurlements très troublants, même pour ceux qui y sont habitués». S'il est difficile pour des spécialistes de passer 35 heures par semaine avec ces enfants, on peut imaginer ce qu'est la vie pour ces enfants qui doivent se côtoyer 24 heures par jour, 365 jours par année, souvent pendant 12 ans! Comment peut-on parler de thérapie et de guérison?
Créer un système qui apprend
Si le Centre Jeunesse de Montréal avait décidé de faire une expérience pour comparer les effets du meilleur placement en internat et du meilleur placement en famille d'accueil, on pourrait espérer apprendre comment améliorer les services pour ces enfants. Mais il semble bien qu'on ne fasse que suivre le mouvement du balancier et, après 10 ans de tâtonnements, on retourne à l'ère de l'institutionnalisation, avec «plusieurs postes vacants dans nos unités car le roulement est grand».
En fait, nous avons au Québec beaucoup plus de spécialistes du travail en institution avec les 6-18 ans que de spécialistes du travail avec les 0-5 ans. Comment alors ne pas céder aux pressions de ceux qui disent connaître la solution pour les 6-18 ans [...]. Toutes les régions du Québec vont vouloir suivre la mode sans aucune évaluation des effets pour les enfants qui reçoivent ces services. Il n'y aura pas plus d'évaluation des effets sur les plus jeunes qui seront privés de services de qualité en attendant qu'ils soient suffisamment «sauvages» pour les mériter. Comme le soulignent les éducateurs interviewés par Mme Paré, plusieurs de ces enfants seront placés en institution jusqu'à l'âge de 18 ans. Par la suite, ils auront le choix entre la prison, le pénitencier, l'hôpital psychiatrique et le suicide.
[...] En 1801, Jean Itard, celui qui tentait depuis un an de rééduquer Victor, l'enfant sauvage de l'Aveyron, concluait: «Cette supériorité morale, que l'on dit être naturelle à l'homme, n'est que le résultat de la civilisation qui l'élève au-dessus des autres animaux par un grand et puissant mobile [...] les facultés imitatives. [...] cette force imitative [...] très énergique et très active dans les premières années de la vie, s'affaiblit rapidement par les progrès de l 'âge... » (1801, p. 186). Cinq ans plus tard, il écrivait au ministre de l'Intérieur: «On ne peut s'empêcher de conclure, 1. que [...] l'éducation de ce jeune homme est encore et doit demeurer à jamais incomplète; 2. que [...] les moyens les plus puissants s'usent à obtenir les plus petits effets.»
Il y a 200 ans, Jean Itard prenait les meilleurs moyens scientifiques de l'époque pour évaluer les effets de ses interventions, et il avait la modestie de rendre publics ses échecs. Où sont les études scientifiques du Centre Jeunesse de Montréal qui justifient d'attendre que les enfants les plus en difficulté aient six ans avant de leur offrir le maximum de ressources et qui justifient d'investir ces ressources dans le traitement en internat?
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