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Le terme de 40 années de vie politique - Jean Chrétien et le Québec

12 décembre 2003 
La fin est prévue depuis un an et demi, mais c'est ce matin que Jean Chrétien vit ses dernières heures, ses dernières minutes à titre de premier ministre, marquant ainsi le terme de 40 années de vie politique. Pour souligner ce départ, Le Devoir a demandé à deux ministres — l'un encore en poste à ce jour et l'autre qui l'était tout récemment —, aux vues bien opposées mais connus pour la rigueur de leurs analyses, de tracer leur bilan du politicien Jean Chrétien. Stéphane Dion et Joseph Facal ont accepté sans hésiter de partager leurs réflexions avec nos lecteurs.

Jean Chrétien se reconnaît plus spontanément Canadien français que Québécois, semblable en cela à bien des Québécois francophones de sa génération. Il reste que son parcours politique fait ressortir les attaches québécoises de ce grand Mauricien.

Sa plus grande réalisation a sans doute été le fait que lors de la décennie Chrétien, le Canada est passé de la queue à la tête du G7 dans à peu près tous les domaines de la vitalité économique, notamment le solde budgétaire des gouvernements, la croissance du PIB et la croissance de l'emploi. Quand l'économie internationale a ralenti, au début des années 80 et 90, le Canada a été durement frappé par la récession, alors qu'au début des années 2000, il a formidablement bien résisté grâce à tout ce qui a été fait pour rendre l'économie canadienne plus forte et innovatrice. Depuis 1996, le revenu familial moyen a recommencé à croître au Canada tandis que la proportion des familles à faible revenu s'est mise à baisser. Tous les Canadiens peuvent se féliciter de ce redressement économique spectaculaire, mais s'il fallait seulement en nommer trois artisans, ce serait trois Québécois: Jean Chrétien, Paul Martin et Marcel Massé (qui a piloté la revue de programme).

Lorsque Jean Chrétien a annoncé, en août 2002, qu'il quitterait ses fonctions un an et demi plus tard, j'ai prédit que loin d'être un canard boiteux, il accomplirait encore de grandes choses («Il va encore nous étonner... », La Presse, 22 août 2002). Il m'a donné raison: le refus de participer à la guerre en Irak, la ratification du protocole de Kyoto, la poursuite de l'initiative africaine, la Loi sur le financement des partis politiques, le plan d'action pour les langues officielles... Il est frappant de constater à quel point toutes ces initiatives ont été particulièrement populaires au Québec.

D'ailleurs, Jean Chrétien a été populaire dans sa province natale lors de la plus grande partie de sa longue carrière politique. Il fut un ministre apprécié des Québécois sous Pierre Elliott Trudeau. Contrairement à ce que l'on entend souvent dire, la Loi constitutionnelle de 1982 n'a pas amoindri sa popularité au Québec. Un sondage Léger-Léger de novembre 1986 le plaçait bon premier en matière de popularité parmi 35 personnalités politiques fédérales ou provinciales, devançant nettement les René Lévesque, Jacques Parizeau et Bernard Landry. Le contenu de la Loi constitutionnelle de 1982 a toujours reçu un large appui auprès des Québécois, notamment avec la Charte des droits et libertés et le renforcement du statut de la langue française au Canada.

Plus récemment, la loi sur la clarté n'a aucunement nui à la cote de Jean Chrétien auprès des siens. C'est en vain que les chefs indépendantistes ont déployé tous leurs efforts pour diaboliser les auteurs de cette loi et la faire passer pour antiquébécoise. Les Québécois ont compris, dans leur grande majorité, que Jean Chrétien s'est porté à la défense de leur droit d'être des Canadiens tant qu'ils n'auront pas clairement décidé de cesser de l'être. Et comme ils sont tellement nombreux à vouloir être à la fois Québécois et Canadiens, ils ont apprécié que cet enjeu soit clarifié.

En fait, il n'y a qu'une seule des décisions de Jean Chrétien qui lui a beaucoup nui au Québec, et il l'a payée très cher. Il s'agit, bien sûr, de son refus d'appuyer l'accord du Lac-Meech entre 1987 et 1990. Depuis ce temps, les chefs indépendantistes et quantité d'intellectuels nationalistes répètent sur tous les tons, souvent injurieux, que Jean Chrétien a fait sa carrière politique contre les Québécois, «sur leur dos», selon l'expression infamante consacrée. Moi qui étais d'accord avec Meech, je n'ai jamais accepté cette hargne contre les Québécois qui s'y sont opposés.

Jean Chrétien avait des préoccupations vis-à-vis de cet accord, notamment à propos du statut de la Charte des droits et libertés. Lorsque ses préoccupations ont trouvé une réponse satisfaisante à ses yeux, il a appuyé l'accord de Charlottetown. Son attitude n'a aucunement été antiquébécoise; elle a plutôt été inspirée par les valeurs libérales qui sont les siennes et dont il n'a jamais fait mystère.

«L'insulte est l'arme des faibles», a toujours répondu Jean Chrétien aux attaques les plus injustes. Jamais n'a-t-il lui-même rétorqué par une insulte personnelle. Par là aussi, il a été un grand Québécois. Maintenant qu'un autre Québécois va devenir premier ministre du Canada, on verra bien si les chefs indépendantistes chercheront de nouveau à diaboliser Paul Martin comme ils ont tenté de le faire avec Trudeau et Chrétien. Peut-être n'ont-ils pas encore compris que l'appui des Québécois ne se gagne pas par de telles tentatives futiles de dénigrement personnel.

Certains Québécois se lancent dans la politique active ou font carrière dans l'administration publique afin de développer les institutions qui nous appartiennent en propre. D'autres choisissent plutôt de mettre leurs talents au service des institutions que nous partageons avec tous les Canadiens. Ces deux choix sont légitimes et complémentaires. Jean Chrétien a choisi la voie fédérale et il y a servi le Canada tout entier en fier Mauricien, en fier Québécois, en fier Canadien. Nul doute que sa vie et son oeuvre inspireront des générations de Québécois qui déploieront leurs talents et leur culture afin d'améliorer toujours davantage cette formidable aventure humaine qu'est le Canada. Après tout, nous savons bien, nous Québécois, que les autres Canadiens n'y arriveraient pas sans nous!






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