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Ressources naturelles - La saignée africaine

25 juin 2002 
Ils sont près de 900 à avoir sacrifié leur premier week-end estival pour s'enfermer dans les amphithéâtres sombres et frisquets de l'université de Calgary. Neuf cents venus écouter studieusement des orateurs provenant des quatre coins du globe leur exposer ce qui ne sera pas dit pendant le sommet officiel du G8, qui débute demain à Kananaskis. Ces «secrets», ce sont les zones d'ombre du NEPAD, le fameux plan de développement de l'Afrique qui sera au coeur des discussions des huit chefs d'État et de gouvernement, ses silences et ses prémisses idéologiques. Le Devoir vous propose un survol des discussions tenues lors du Sommet parallèle, qui prend fin aujourd'hui.

Calgary — La participation de l'Afrique dans le commerce mondial compte pour à peine 1,2 % et son lien principal avec l'économie planétaire repose sur l'exploitation de ses ressources naturelles: diamants, or, pétrole, bois précieux, chocolat. Une activité économique qui, loin d'améliorer le sort des citoyens, contribue davantage à leur appauvrissement, a-t-on entendu ce week-end à l'université de Calgary où s'est tenu le sommet parallèle à celui du G8, le G6B. C'est le paradoxe des ressourcesÉ

Les trois quarts de la production mondiale de diamants provient d'Afrique, principalement de la Sierra Leone, d'Angola et de la République démocratique du Congo, mais cette lucrative industrie est tombée sous le contrôle de rebelles, qui l'utilisent pour financer leurs guerres. On estime à 700 millions de dollars, ou 5 à 10 % du marché mondial, la valeur des diamants de la guerre, dit Ian Smillie, responsable de la recherche à Partenariat Afrique Canada. «Et il n'en coûte que 5 à 10 $ pour s'acheter une kalachnikov.»

Le scénario est similaire pour la coupe de bois au Libéria. Les milices s'emparent de la ressource pour financer leurs conflits, ou alors des groupes profitent de la guerre pour s'emparer de la ressource et faire des gains personnels. L'année dernière, la valeur nette des exportations de bois frisait les 106 millions $ US, selon l'ONG londonienne Global Witness, mais le ministère des Finances n'en a retiré que six millions, la différence étant allée dans les poches des groupes armés.

«Typiquement, des bateaux chargés d'armes arrivent au Libéria et ils repartent avec du bois à destination de la Chine, de la France, mais aussi de l'Italie, de la Grande-Bretagne et de la Grèce», explique Alice Blondel, de Global Witness. Les ports du pays sont souvent contrôlés par les compagnies forestières elles-mêmes, qui ont aussi leurs milices dans certains cas. «La Oriental Timber Company [de Singapore] a ses propres prisons et on rapporte des cas d'exécutions extrajudiciaires», dit Mme Blondel.

Or jaune, or noir et chocolat

En Tanzanie, le gouvernement avait instauré un programme d'encouragement des prospecteurs d'or artisanaux, avec pour résultat un bond dans les exportations du gouvernement (de 1 à 30 millions entre 1989 et 1994) et de l'emploi. Mais dans les années 1990, encouragé par les institutions financières internationales, ce dernier a ouvert les portes aux compagnies minières étrangères. En 1996, l'arrivée de la canadienne Barrick Gold a mené à l'expropriation de 30 000 mineurs et, prétendent certains témoins, à la mort d'une cinquantaine de personnes. «Ces gens n'ont eu que 24 heures pour partir. Ils n'ont pas reçu de compensation. C'est l'histoire de l'investissement étranger dans mon pays», a lancé l'avocat Tundu Lissu.

Au Soudan, le gouvernement aurait commis des violations des droits de la personne pour protéger les investissements étrangers dans le secteur pétrolier, indique Bénédicte Goderiaux, d'Amnistie internationale. Elle soutient que les citoyens auraient été déplacés, des villages incendiés et des gens bombardés par le gouvernement pour permettre la construction de pipelines. Le gouvernement fédéral a reçu il y a moins de deux ans un rapport sur les activités de la compagnie canadienne Talisman au Soudan et sa contribution indirecte aux conflits civils. «La présence des compagnies étrangères donne une légitimité au gouvernement soudanais sur la scène internationale», déplore Mme Goderiaux.

Quant au chocolat, environ 70 % de la production mondiale de cacao provient d'Afrique, surtout de Côte d'Ivoire. La chute des prix de la ressource s'est soldée par une augmentation du travail des enfants et ses corollaires, l'esclavage et le trafic d'enfants, précise Anita Sheth du groupe Aide à l'enfance. Les enfants sont enrôlés au Mali et au Burkina Faso avec des promesses de jours meilleurs, puis sont envoyés sur les plantations de Côte d'Ivoire, obligés de travailler jusqu'à 12 heures par jour, parfois sans eau et sans nourriture adéquate. Certains se font lacérer les pieds pour empêcher toute fuite.

Lien direct entre ressources et pauvreté

Dans son rapport Extractive Sectors and the Poor publié l'automne dernier, Oxfam America concluait que «la dépendance envers le pétrole et les ressources minières est fortement associée à des conditions de vie particulièrement mauvaises pour les pauvres».

Tableaux à l'appui, on découvre que la très grande majorité des 25 pays les plus dépendants de leurs ressources minières et pétrolières arrivaient en queue du classement de l'ONU sur le développement humain. La Sierra Leone, dont l'exploitation des ressources minières représente 28,9 % du produit intérieur brut (la deuxième plus grande dépendance juste derrière le Botswana), arrive bon dernier au classement de l'ONU. Quant au pétrole, c'est l'Angola qui en dépend le plus sur toute la planète (68,5 % du PIB) et il se classe 160e sur 174. Malgré leurs richesses naturelles, les deux pays sont quand même considérés comme des pays pauvres très endettés.

Le rapport mentionne aussi qu'un pays dépendant de ses ressources a 46 fois plus de risques d'être le théâtre d'une guerre civile qu'un pays au profil similaire qui ne dépend pas de ses ressources. Cause ou conséquence, ces mêmes pays financent beaucoup plus leur armée que les autres et, nécessairement, moins leurs programmes sociaux.

«Plus grande est la dépendance envers les ressources naturelles, plus lente est la croissance économique, résume Mark Freid d'Oxfam Canada. Et quand on compare ces pays à d'autres pays ayant les mêmes niveaux de revenus mais qui ne dépendent pas des ressources minières, ils obtiennent des résultats bien pires en santé, en éducation, dans la lutte contre la pauvreté, en matière de développement économique et quant aux risques de guerres civiles. Statistiquement, ils font pire. Alors il doit bien y avoir quelque chose [de tordu] à propos de l'industrie des ressources.»

On demande ainsi à la Banque mondiale et autres institutions financières internationales de revoir leur évaluation des projets d'exploitation minière, jusqu'à présent très prisés parce que prometteurs de bons retours sur l'investissement. Mais le G8, qui se réunit demain, doit aussi se prononcer. «Peut-on parler de l'Afrique sans parler des guerres qui y font rage? C'est pourtant ce que le NEPAD fait!», déplore M. Freid.

Des solutions pointent toutefois à l'horizon. Le processus de Kimberly a abouti et un système international de certification des diamants devrait être mis en place en 2003. Le secteur du chocolat s'en inspire d'ailleurs, indique Anita Sheth. L'industrie manufacturière a signé cet automne un protocole visant l'élimination de l'esclavage des enfants d'ici quatre ans. «Nous ne croyons pas aux boycotts, précise Mme Sheth. Nous croyons aux droits des enfants qui travaillent.»

Quant à l'éthique des entreprises occidentales lorsqu'elles sont présentes dans les pays en développement, là encore, l'OCDE a mis de l'avant des principes de gouvernance corporative en vertu desquels des plaintes peuvent être formulées, chaque pays, dont le Canada, ayant une personne-contact. Mark Fried déplore que le mécanisme soit encore inconnu. Oxfam a déposé la première plainte touchant un consortium canado-suisse qui avait acheté une mine publique de cuivre en Zambie. La plupart des employés ont été licenciés, mais comme ils vivaient sur les terres de la compagnie, ils sont devenus des «squatters» qu'on voulait chasser. Des contacts ont été établis par le biais du ministère des Affaires étrangères avec les compagnies concernées et, finalement, une entente a été conclue avec les résidants. «On ne sait pas si c'est le fruit de notre démarche, convient humblement M. Freid. Mais le G8 pourrait publiquement appuyer ce mécanisme, dire qu'il existe, que les gens peuvent porter plainte. Ça lui donnerait du poids.»
 
 
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