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    Divertissement ou insatiable désir d'être consolé

    Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. -- Pascal

    8 décembre 2003 |Jannick Deslauriers - Étudiante, Collège Marie-Victorin
    Depuis quelques années, Le Devoir est partenaire du concours Philosopher organisé par les professeurs de philosophie dans une majorité de collèges du Québec. Le 21 novembre dernier était dévoilé le nom des lauréats du concours, dont celui de la gagnante du premier prix, Jannick Deslauriers, étudiante au collège Marie-Victorin de Montréal. La question soumise aux élèves cette année était la suivante: le divertissement est-il le nouvel opium du peuple?

    L'homme dépendant de la religion est, d'après Marx, sous l'effet d'un charme dont il a besoin pour supporter sa condition misérable. La religion empêche l'homme d'être le maître du monde car elle aliène et crée une dépendance qui masque la nécessité de la révolution, laquelle pourrait seule l'en sortir. Plutôt que de se tourner vers les causes réelles de sa misère, l'homme s'en détourne et préfère à l'action résolue la promesse d'une indemnisation imaginaire.

    La religion agit par conséquent à la manière de l'opium, elle anesthésie, elle hypnotise, elle console et à défaut de transformer la réalité, elle permet au moins d'en rêver une. C'est donc en ce sens que Marx écrit: «La misère religieuse est à la fois l'expression de la misère réelle, et la protestation contre cette misère réelle. [...] C'est l'opium du peuple...»

    Pour nous, aujourd'hui, il est très certainement possible de reconnaître que ce que Marx disait de la religion peut être dit du «divertissement». Mais que ce soit religion ou divertissement, la question fondamentale de laquelle il ne faut pas se détourner c'est celle de la nécessité à laquelle répondent religion et divertissement.

    Force est de constater que dans la société contemporaine, l'effet apaisant de la religion n'opère plus beaucoup. On pense ici au mot de Nietzsche, «Dieu est mort». Ainsi, on pourrait faire dire à l'homme occidental: «Je comprends maintenant, en toute clarté, ce que l'on cherchait jadis quand on cherchait des professeurs de vertu. C'est un bon sommeil que l'on cherchait et des vertus où fleurit le pavot.» Mais cet homme-là qui peut se vanter d'être désintoxiqué, à quoi donc s'éveille-t-il maintenant que Dieu ne répond plus, sinon à une totale absence de sens, à une incertitude radicale quant à sa destination dans l'univers? Ne se trouve-t-il pas alors prédestiné à la rechute? Ne lui faut-il pas une fois encore se détourner de la conscience de sa misère? Ne lui faut-il pas, dès lors, un «nouvel opium»?

    C'est en ce sens que le divertissement impose sa nécessité, car par définition le divertissement est une «occupation qui détourne l'homme de penser aux problèmes essentiels qui devraient le préoccuper». C'est donc dire qu'il permet à l'homme de fuir la réalité, et comme ce besoin est inextinguible chez l'homme, la consommation du divertissement entraîne une dépendance propre à celle de l'opium. Il est donc possible de dire que le divertissement est non pas le substitut de la religion, mais le genre dont la religion est une espèce, et ce, dans la mesure où la religion naît aussi d'un détournement. En somme, par l'hypnose du divertissement, qui maquille la réalité, l'homme se détourne de cette dernière pour consommer l'illusoire.

    Rêve et réalité

    Cependant, les techniques de communications dont dispose la société contemporaine donnent au divertissement une extraordinaire puissance d'intoxication, en regard de laquelle la liturgie religieuse semble être un balbutiement. Pour saisir l'ampleur de cette force, il faut parler d'un divertissement généralisé ou d'une «société du spectacle» à l'intérieur de laquelle le sens de l'existence repose sur la complicité entre le spectateur et ce qui le divertit et qui, par le mimétisme propre à la société, entraîne de façon irrésistible les individus à correspondre aux images proposées.

    Ce qui explique le caractère totalitaire du divertissement compris comme «spectacle», c'est le besoin qu'a l'homme de se divertir. L'homme, en tant que ce spectateur, exploite donc autant l'image qu'il est exploité par elle, car dans cette réciprocité il trouve le lien social. C'est en ce sens que Guy Debord affirme que «le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre les personnes médiatisées par les images».

    Ce rapport est à la fois réel et irréel et tout comme le mangeur d'opium est réellement diverti, on retrouve dans cette relation les mêmes propriétés aliénantes de l'opium: le rêve apparaît plus réel que la réalité, ainsi, la réalité n'a d'autres sens que d'offrir les moyens pour lui échapper. Selon cette idée, Debord affirme que «dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux».

    Le spectacle, en tant que générateur d'images, conditionne l'agir humain, car le désir de l'homme, ce qui le met en mouvement, est dirigé à l'endroit d'un objet inconnu de l'homme et donc les télécommunications omniprésentes offrent en images ce qui doit satisfaire ce désir. Il faut cependant préciser que ces images convergent en un modèle auquel le spectateur se conforme pour appartenir à une norme de société imposée et uniforme, ce qui neutralise toute authenticité naturelle, toute autonomie d'être. Néanmoins, cela console l'homme car il consomme inlassablement le spectacle, s'en contente et s'en réjouit.

    Ainsi comme le laisse entendre Feuerbach, «notre temps... préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être...» Il apparaît donc que la force de conditionnement du spectacle est toute aussi puissante que le pouvoir hypnotique de l'opium et que la dépendance de l'homme au divertissement ou au spectacle, au sens où l'entend Debord, est toute aussi totalitaire que le spectacle lui-même puisqu'en dehors des repères, aussi hallucinés soient-ils, que le spectacle lui offre, l'individu de cette société est abandonné à l'absence de sens dont la fonction du divertissement est de l'en détourner.

    Se détourner de soi

    En outre, de la religion comme opium au divertissement comme opium, ce qui subsiste c'est le besoin d'opium. La persistance de ce besoin chez l'homme en montre la nécessité pour lui, de telle sorte qu'il peut sembler insensé de penser que l'homme a tort de se divertir, puisqu'il ne peut ne pas se divertir. Paradoxalement, cela voudrait-il dire qu'il ne pourrait pas vivre sans se détourner de lui-même? Cette supposition nous oblige à pousser plus loin notre réflexion pharmacologique.

    L'opium est une drogue qui serait «le paradigme du pharmakon»; or pharmakon (pharmacie) signifie à la fois remède et poison. Ainsi, l'opium qu'est le divertissement ne devrait-il pas être compris pleinement comme pharmakon? De ce point de vue, il faut avec Pascal reconnaître «la nécessité ontologique du divertissement». L'opium, et donc le divertissement, se trouvent être poisons comme nous l'avons démontré, mais ne pourraient-ils pas être remèdes?

    De fait, la vulnérabilité des hommes est la cause de bien des maux du domaine moral et social, et donc, comme nous le savons, l'être humain a besoin du divertissement pour se détourner de la conscience de sa misère. Conséquemment, Pascal écrit au sujet de l'homme: «Ce lui est une peine insupportable d'être obligé de vivre avec soi et de penser à soi. Ainsi tout son soin est de s'oublier soi-même.»

    Se divertir constitue en ce sens le remède à tous les problèmes de l'homme et comme le disait de façon poétique Baudelaire: «Chaque homme porte en lui sa dose d'opium naturel», donc par analogie, on peut présumer que l'homme détient en lui l'incitation, la tendance à se divertir pour se soulager de ce qui l'ennui. Ainsi, la misère des hommes en tant qu'elle soit la conscience de la mort mais aussi de l'ignorance et de la douleur, est selon Pascal «l'origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes et de ce que l'on appelle divertissement».

    Ce recours est nécessaire à l'homme, car il agit tel un antidote sur le malaise et l'incompréhension du sens de son existence et donc puisqu'il est impossible pour l'homme de trouver le bonheur dans sa nature, il lui faut le produire par des artifices. Précisons en ce sens que cette démarche est ce qui rend l'être humain considérablement grand, car, malgré la conscience de son impuissance, il tente de se donner une raison d'être et le divertissement constitue un de ses moyens. Le divertissement permet en somme de nous détourner de ce qui nous préoccupe pour nous tourner vers le bonheur qui seul devrait nous occuper.

    Fondement biologique

    Si nous pouvons, avec Pascal, apercevoir la «nécessité ontologique du divertissement», Freud nous entraîne dans les profondeurs du vivant jusqu'à son fondement biologique. En effet, le corps en tant qu'organisme réagit aux agressions du milieu ambiant et se mobilise pour «maîtriser les excitations» afin d'évacuer, de transférer les tensions qui perturbent le calme auquel il aspire.

    À cet égard, Freud pense que «le système nerveux est un appareil auquel est impartie la fonction d'écarter les excitations chaque fois qu'elles l'atteignent, de les ramener à un niveau aussi bas que possible». Ainsi, on peut comprendre que le divertissement est l'effet de cette fonction de l'appareil psychique opérant sur le plan symbolique et de même la société, pouvant être comprise comme organisme, comme «corps social», constitue un ensemble cherchant à transférer les tensions (problèmes de société) en ayant recours au divertissement, de telle sorte qu'il devient pharmakos, bouc émissaire.

    En définitive, on peut dire que non seulement le divertissement est un opium mais que le besoin physique d'opium et le besoin psychique de divertissement procèdent de la même source. Cette source est celle de la pulsion qui recherche le contentement obtenu lorsque cet «état d'excitation» ou de tension est neutralisé. Il est entendu que la misère de l'homme est une tension, alors l'homme ou le «corps social» auront recours au divertissement qui devient un pouvoir symbolique de transférer les tensions qui troublent l'esprit. Un opium qui apaise, et peut-être est-il sain qu'il en soit ainsi.

    Enfin, on en arrive à un paradoxe pour le moins pascalien, car tout comme la nature humaine est à la fois grande et misérable, le divertissement est à la fois remède et poison ou plus précisément, il est un remède dont l'abus est poison dans la mesure où l'image présentée devient si puissante que «le vrai est un moment du faux». Ainsi, le divertissement est un opium, car il détourne l'attention de ce qui préoccupe en créant un refuge illusoire dont la dépendance est pratiquement inévitable.

    De plus, si on étudie la nature de cette dépendance, on en vient à la conclusion qu'elle est une manifestation de la «nécessité ontologique du divertissement». Cette nécessité a aussi un fondement biologique, car il est ce à quoi recourt l'organisme pour se maintenir dans un état aussi neutre que possible. Cette analogie entre opium et divertissement peut aussi être expliquée par le fait que le besoin physique d'opium comme drogue et le besoin psychique de divertissement comme remède métaphysique, sont tous deux engendrés par le besoin de l'organisme de neutraliser autant que possible les stimulations dont il est l'objet.

    En somme, pour en revenir directement à la question, je répondrai que le divertissement n'est pas le nouvel opium du peuple, mais que le divertissement a toujours été nécessaire à l'homme. De ce fait, il faudrait maintenant s'interroger sur le danger que constitue le fait que soit limité, dans la société contemporaine, le divertissement aux médias de masse puisque nous sommes contraints d'en laisser la manipulation à ceux que Pierre Bourdieu appelle «maîtres du monde».












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