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Vaste programme!

Serge Truffaut   8 décembre 2003 
La Ligue arabe, une fois n'est pas coutume, vient de formuler un mea-culpa d'autant plus étonnant qu'il exige une remise en cause profonde de la culture politique des 21 États qu'elle représente. En proposant une séparation des pouvoirs, cette organisation s'attaque à la mosquée, cette gardienne de la Loi et directrice de la vie publique.

Lors de la conférence qu'ils tenaient ces jours-ci à Beyrouth, les notables de la Ligue arabe se sont livrés à un examen de conscience contrastant vivement avec les propos lénifiants auxquels ils nous avaient habitués jusqu'à présent. Pour une fois, peut-être bien pour la première fois, l'étranger, qu'il soit occidental ou asiatique, n'est plus le bouc émissaire de tous les maux qui affligent le monde arabe. À preuve, ce commentaire du prince Turqui al-Faycal, ancien patron des services de sécurité saoudiens et actuel ambassadeur à Londres, «avant de faire des reproches aux autres, nous devons faire notre propre autocritique».

Pour sa part, le secrétaire général de la Ligue, Amr Moussa, a fait de la surenchère en estimant que «nous sommes les premiers responsables de nos propres carences» avant de proposer que les mécanismes inhérents aux régimes démocratiques soient introduits afin d'élire un parlement arabe. Si ce souhait, partagé par tous les représentants de la ligue, devient réalité, alors il s'ensuivra un rude combat entre ses partisans et ses opposants islamistes qui ne sont pas du tout enclins à abandonner les pouvoirs qu'ils détiennent depuis le milieu des années 70.

À cet égard, que nous apprend l'histoire? Que depuis le choc pétrolier de 1973, l'Arabie saoudite inonde l'univers musulman de ses pétrodollars pour mieux imposer sa vision rigoriste de l'islam. Qu'en 1978, autrement dit pas hier, le général Zia ul-Haq a imposé la charia au Pakistan. Qu'un an après sa prise du pouvoir en 1979, l'ayatollah Khomeyni a introduit le Velayat-e Faqih qui consacre la primauté du clergé en politique. Que depuis sa fondation en 1982, le Hezbollah, le parti de Dieu, est un acteur incontournable de la vie politique au Liban. Que quinze ans après sa création, le Hamas, soit le pendant palestinien des Frères musulmans, est plus populaire que l'OLP d'Arafat. Qu'en effectuant son premier pèlerinage à la Mecque en 1991, l'ancien dictateur indonésien Suharto a encouragé l'islamisation de son pays. Et enfin que la moitié des provinces qui composent le Nigeria ont adopté la charia au cours des trois dernières années.

On le voit, après des débuts laborieux, l'islam intransigeant, l'islam puritain, dispose aujourd'hui d'une masse critique qui permet d'avancer que le rapport des forces est actuellement à son avantage. On en doute? Prenons Le Caire. On estime que la moitié au moins de ses 16 millions d'habitants sont des sympathisants des Frères musulmans. Autrement dit des adhérents à la conception politique du fondateur de ce mouvement Hassan al-Banna qui martelait: «L'islam est un ordre total qui embrasse tous les aspects de la vie. Il est donc à la fois État et patrie, gouvernement et nation; il est morale et force.» Après avoir médité sur cette conception, on comprendra mieux pourquoi ce triste sire avait emprunté aux faisceaux italiens de Mussolini leur mode d'organisation.

Cela étant, appeler de ses voeux l'implantation d'un système électoral et réclamer une séparation des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire va obliger tous ceux qui souhaitent cela à se poser la question suivante: est-ce que la démocratie est soluble dans le Coran? Rien n'est moins sûr. Car la mosquée n'abandonnera pas les prérogatives qui sont les siennes depuis des siècles sans batailler ferme. La mosquée fait la loi, dit la loi, impose une loi d'où toutes les valeurs faisant écho aux droits de la personne — ici on pense aux droits de la femme — sont gommées, car cela risquerait d'imprimer sur l'islamisme tout ce qui est considéré comme des vices occidentaux. Il y a pire.

La mosquée, il ne faut pas l'oublier, s'est réservée depuis des lunes et des lunes la fonction inhérente au concept de la umma, soit travailler à l'édification de la communauté-État des croyants, et restaurer après coup le califat avant de soumettre les dhimmis, soit les chrétiens et les juifs, à la loi coranique.

Vouloir un parlement arabe élu, souhaiter une séparation des pouvoirs, va obliger tous les responsables de la Ligue arabe à effectuer la pédagogie de la négation. Laquelle? Celle de cet islam qui s'est fondé sur la négation de l'Occident en général et de la modernité en particulier. Vaste programme!
 
 
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