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    Le curé et la pendue

    Sous la direction de Jean Beaudin, Nouvelle-France adapte librement l'histoire de la Corriveau. Une énorme production de 30 millions, tournée dans trois pays.

    4 décembre 2003 |Odile Tremblay | Cinéma
    «Nouvelle-France m’a rappelé Le Retour de Martin Guerre où mon personnage était pendu en 1560, dit Gérard Depardieu. Elle m’a rappelé aussi Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller. Là comme dans le film de Beaudin, des femmes étaient accus
    Photo: Jacques Grenier «Nouvelle-France m’a rappelé Le Retour de Martin Guerre où mon personnage était pendu en 1560, dit Gérard Depardieu. Elle m’a rappelé aussi Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller. Là comme dans le film de Beaudin, des femmes étaient accus
    Un curé en soutane aux cheveux filasse, malheureux en diable malgré ses accointances avec le Très Haut, exhorte une femme, bientôt pendue, à offrir son âme à Dieu. Il est incarné par nul autre que Gérard Depardieu, dans un film tourné sur nos terres.

    Une foule de figurants en costume déambulent dans les anciens entrepôts de la Dominion Bridge, à Lachine. Le décor du studio se révèle impressionnant: un mélange de la place Royale de Québec et de Louisbourg. L'enseigne du Chien d'or est au poste, rongeant son os, comme dans le Vieux-Québec. L'action se déroule au milieu du XVIIIe siècle. La corde fatale enserre le cou d'une jeune femme prisonnière d'une cage de fer, Marie-Loup Carignan (incarnée par Noémie Godin-Vigneau).

    Nous sommes sur le plateau de Nouvelle-France, réalisé par Jean Beaudin, une coproduction de 30 millions simultanément tournée en deux langues: anglais et français, avec 60 % d'intérêts financiers canadiens, 30 % anglais, 10 % français. Soixante jours de tournage dans trois pays: ici, en France et en Angleterre. Il s'agit pour tout dire du plus gros film québécois jamais réalisé, adapté librement de l'histoire de la Corriveau, cette femme jugée sorcière, empoisonneuse de mari et condamnée à mort à Québec au début du Régime anglais. Il y a deux ans et demi, Depardieu a lu le scénario et déclaré: «Je veux jouer le curé.»

    Depardieu avoue aimer jouer les curés. Il avait été un remarquable prêtre visionnaire dans Sous le soleil de Satan, de Pialat, adapté du roman de Bernanos. Il précise apprécier l'ambiguïté, les contradictions des personnages d'ecclésiastiques. Celui qu'il incarne dans Nouvelle-France est amoureux de l'héroïne; il trahit et les tourments moraux sont au poste. «Je ne suis pas allé à l'école. L'histoire, je la vis à travers mes rôles, précise celui qui fut Balzac, Napoléon, le comte de Monte-Cristo, Jean Valjean, Rodin, Cyrano et compagnie, personnages fictifs ou réels confondus à travers les époques diverses. «Et puis j'aime aussi les films populaires qui racontent de vraies histoires, pas les oeuvres d'intellos... » Il a pourtant joué pour Godard...

    À son avis, Nouvelle-France va intéresser les Français parce que ceux-ci connaissent mal l'histoire du Canada et ignorent avoir abandonné nos arpents de neige en 1759. «Les Français ont beaucoup lâché leurs colonies», reconnaît-il. Le grand acteur français dit adorer jouer au Québec, bien davantage qu'en Ontario. «Je préfère nettement l'esprit québécois.» Pour lui, Jean Beaudin est un cinéaste qui aime les acteurs et les fait passer avant tout le reste. Cinéaste et acteur sont devenus copains dès leur première rencontre.

    «Nouvelle-France m'a rappelé Le Retour de Martin Guerre, où mon personnage était pendu en 1560. Elle m'a rappelé aussi Les Sorcières de Salem d'Arthur Miller. Là comme dans le film de Beaudin, des femmes étaient accusées de sorcellerie. Ç'a recommencé avec les talibans... L'histoire se répète.» Il a découvert aussi cette dynamique étrange, alors que les Anglais acceptaient de laisser les francophones de la Nouvelle-France conquise parler leur langue mais les traitaient de haut quant au reste.

    Depardieu, boulimique de travail, en est à son 160e rôle et il les enchaîne à la queue leu leu. Il trouve la vraie vie plus éprouvante que celle des plateaux, évoque sa séparation d'avec Carole Bouquet, mais non ses démêlés infernaux avec son fils Guillaume. Comme on lui offre de jouer sans cesse, il joue.

    Jean Beaudin réalise la plus grosse production de sa carrière. Un an de préparation, cent actrices rencontrées pour le rôle principal. Le cinéaste de J. A. Martin, photographe a retravaillé le scénario de Pierre Billon pour le mettre à sa main. Le tournage lui-même, bilingue, est un long processus, les lieux de tournage, multiples, les costumes, les décors sont lourds à gérer. «Mais je fais avant tout un film axé sur l'émotion, intimiste même, affirme le cinéaste. L'histoire d'amour entre l'héroïne et sa fille occupe beaucoup de place.»

    La distribution québécoise: Noémie Godin-Vigneau, David La Haye (l'amoureux de l'héroïne), Pierre Lebeau, Isabelle Blais, Monique Mercure et quelques autres. Du côté français: Depardieu bien sûr, Vincent Pérez, en intendant Bigot, Irène Jacob en Angélique de Méloises. Dans le camp britannique, de gros noms aussi: Tim Roth en William Pitt et Jason Isaacs en Benjamin Franklin. Luc Plamondon va écrire la chanson-thème du film sur la musique du compositeur britannique Patrick Doyle. La production rêve de voir Céline Dion l'interpréter, comme elle rêve que Nouvelle-France soit lancé à Cannes (et se voit retenu pour faire l'ouverture du festival peut-être). Mais Jean Beaudin jure que le film ne sera pas prêt à temps. «J'ai deux films à monter, un en anglais, l'autre en français.» D'ailleurs, hier, Noémie Godin-Vigneau passait la journée à être pendue jusqu'à ce que mort s'ensuive dans les deux langues. «C'est difficile de garder la concentration», confiait l'interprète Noémie Godin-Vigneau, dont la patience est mise à rude épreuve, mais ce rôle principal pour une jeune comédienne québécoise constitue un vrai cadeau de la vie. D'autant plus que le personnage la touche. Intimidant, de jouer aux côtés d'un acteur géant? «Sur le plateau, le géant est devenu Gérard... », répond-elle.

    Drôle d'aventure que celle de Nouvelle-France. Il est tout arrivé sur cette production: un cinéaste qui s'est désengagé (Yves Simoneau), pas trop certain que les sources de financement allaient être dégotées pour cette énorme machine. Mais le producteur Richard Goudreau rappelle qu'il avait d'abord approché Beaudin sur le projet, alors qu'il n'était pas libre. Quand Simoneau a lâché prise, avec tous les délais de production, Beaudin pouvait en prendre la barre. Juste avant le tournage, ses partenaires anglais, mal en point financièrement, se désengageaient. Il fallut se démener de nouveau. Précisons aussi qu'au départ, l'idée d'adapter à l'écran l'histoire de la Corriveau était celle de Gilles Carle, qui s'est battu longtemps et en vain à partir de 1989 pour concrétiser sa télésérie. Il fallut payer les droits au producteur de Gilles Carle, mais le cinéaste de La Mort d'un bûcheron déniait que celui-ci avait les droits. Autres complications.

    Depardieu coûte cher, mais tout coûtait cher sur Nouvelle-France: décors, figurants en costumes (ils sont 12 000 en tout), le tout dans trois pays: ici, en France, en Angleterre. «Tourner sur la place Royale aurait commandé de fermer la place pour trois mois et il y a là-bas beaucoup de commerçants. Ça ne pouvait pas se faire», explique Richard Goudreau. Pour libérer Irène Jacob de ses obligations, le producteur a acheté tous les billets (200) d'une représentation théâtrale à Paris et l'a fait venir au Québec. À la guerre comme à la guerre! «Je ne m'attendais jamais à ce que ce soit aussi difficile», confiait-il hier.

    Richard Goudreau avait été derrière Les Boys 1, 2, 3 et Les Dangereux, le naufrage de l'an dernier. Nouvelle-France est un projet autrement ambitieux. Il a d'ailleurs engagé ses propres fonds dans l'aventure. «Ce fut également difficile de garder des Québécois dans des premiers rôles, dit-il. Les Européens réclamaient des stars. Mais j'ai tenu mon bout.» À suivre, donc, sur les écrans de Cannes ou d'ailleurs.












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