Nouveau partenariat pour le développement africain - L'Afrique va-t-elle (enfin) s'en sortir?
Cette semaine, les pays africains pourront disposer de quelques heures pour convaincre les pays du G8, réunis dans un hôtel des Rocheuses, de la justesse de leur plan pour sortir le continent de la stagnation, voire de la misère.
Ce plan a un nom, le NEPAD, le Nouveau partenariat pour le développement africain — le New Economic Partnership for Africa en anglais — et une particularité: il a été conçu par des Africains, pour les Africains, et il sera mis en oeuvre par les Africains.
Cet énième plan va-t-il donner les résultats escomptés? Ses origines strictement africaines n'offrent à cet égard aucun gage de succès. Après tout, ce n'est pas la première fois que des Africains sont convaincus d'avoir trouvé LA solution. Rappelons-nous le «Socialisme à l'Africaine», la «Révolution panafricaine» et ces «Empereurs à vie» dont on nous disait à l'époque qu'ils correspondent si bien à l'âme africaine.
L'Afrique a fait son travail
Ce qu'il y a de nouveau cette fois, c'est d'abord cette volonté résolument africaine de pousser les pays du G8 au pied du mur et de répondre du tac au tac à leur bluff. Depuis des décennies en effet, les pays donateurs et les grandes agences multilatérales n'ont de cesse de dire aux Africains que tant qu'ils ne se prendront pas en main au lieu de toujours la tendre, il y a peu d'espoir qu'ils s'en sortent, et qu'en l'absence d'un plan cohérent, l'aide occidentale va continuer à fléchir et sans doute à se tarir à brève échéance. Cette fois, le plan est sur la table. Le malheur, c'est que les pays du G8 se sont déjà entendus sur une réaction avant même d'avoir écouté les représentants africains. Mais apparemment, c'est ainsi que les sommets du G8 fonctionnent. C'est cette semaine que l'on va savoir si les représentants africains ont encore un quelconque pouvoir de persuasion.
Une autre originalité du NEPAD tient à la volonté des Africains de ne pas vouloir présenter une simple liste d'épicerie de projets pour lesquels on demandera un financement aux pays du G8. Certes, on voudrait bien que les bailleurs synchronisent et augmentent leurs appuis, mais on ne se fait guère d'illusion à ce sujet. Même si l'aide publique au développement devait revenir au niveau de 1990, celle-ci ne représenterait toujours que 10 % — et sans doute moins car personne ne connaît les «vrais» chiffres — des besoins de l'Afrique.
Le financement, répète le plan du NEPAD, doit venir du secteur privé, qu'il soit africain ou étranger et, pour que ce dernier soit au rendez-vous, il faut que les futurs investisseurs puissent y trouver leur compte. Lors du Sommet du G8, les Africains vont donc venir dire aux pays riches qu'ils sont prêts à mettre en place ce que ces derniers réclament depuis tant d'années (et ne pratiquent pas toujours eux-mêmes): d'abord un État de droit permettant aux investisseurs d'envisager une présence à long terme, ensuite un cadre juridique et fiscal leur garantissant un minimum de flexibilité dans leurs opérations, et finalement des facteurs de production (énergie, communication) accessibles et exempts de la corruption et de «tatillonnage» bureaucratique.
Après Kananaskis
Il est acquis que le Sommet de Kananaskis sera qualifié de franc succès. Après tout, aucun sommet du G8 n'a jamais été considéré un échec. Mais par delà ces louanges, il faudra voir si les membres du G8 ont bien compris le sens de la démarche, à savoir que les pays africains n'étaient pas venus pour quémander, mais pour parler politique.
On dit que la conversation a été musclée entre Jean Chrétien et le président Wade du Sénégal, surtout lorsque ce dernier a fait savoir au premier ministre canadien qu'il était indispensable de privilégier les infrastructures, en particulier les routes et les équipements de transport. Pour Jean Chrétien, l'hôte du Sommet, il n'était pas question de se lancer dans l'asphalte et il fallait donner la priorité absolue à la pauvreté et au «social». En bout de piste (sic), il s'est sans doute rappelé que l'un des fondements de la vie démocratique se trouvait dans la capacité des élus africains à dire eux aussi «Votez pour mon parti et vous aurez des routes». C'est vilain, c'est terre-à-terre (dans tous les sens du terme), c'est ignoble, c'est prendre les électeurs pour de vulgaires clients. D'accord, mais pourquoi donc faudrait-il que les électeurs et les politiciens africains aient des motivations plus nobles et plus désincarnées que leurs équivalents occidentaux?
La politique suivra-t-elle?
Les Africains ont choisi leurs priorités. Celles-ci ont pour nom énergie, infrastructures, environnement, télécommunications, agriculture, etc. Rien de très original, dira-t-on, mais comment faire avec les pays qui ne rencontreront pas les critères de bonne gouvernance (élections libres, respect des droits humains, transparence)? La route qu'on s'apprête à construire à travers le Bénin devra-t-elle s'arrêter à la frontière du Togo, le pays voisin, sous prétexte que le président Eyadéma en est à sa 35e année de règne? Pourquoi pénaliser les paysans et les organisations communautaires béninoises qui comptent sur cette route pour vendre leurs produits aux consommateurs du Togo et qui, pour leur part, ne comprendront vraisemblablement pas pourquoi ils devraient payer pour le manque d'enthousiasme électoral de leur président?
Et comme si cette question de la bonne gouvernance ne suffisait pas, il faudra aussi identifier le niveau d'action où intervenir. Sauf exceptions, la majorité des pays africains demeurent très fortement centralisés. Ce sont les ministres en poste dans les capitales qui décident et, lorsqu'elles existent, les collectivités locales n'ont aucune ressource financière digne de ce nom. Et ce n'est pas tout. Aucune ville d'Afrique subsaharienne, même parmi les plus grandes, n'a accès au marché des capitaux. On en vient donc à demander aux maires africains de devenir de véritables forces de changement, mais sans avoir les moyens financiers pour passer à l'action. «Vous n'y pensez pas, répondra-t-on. Bon nombre de ces maires savent à peine lire ou écrire. Et vous voudriez leur confier des sommes importantes? Sans parler de leur éthique douteuse.»
C'est vrai qu'en Amérique du Nord et en Europe, la moralité de nos maires a toujours été au-dessus de tout soupçon! Au Québec par exemple, il n'existe aucun cas connu de petites villes devenues des banlieues prospères où le maire n'a pas cherché à assurer ses beaux jours tout en pensant au bien-être de ses concitoyens. De la «bonne gouvernance» oui, mais évitons de grâce d'exiger des Africains qu'ils se comportent comme si la politique n'existait pas.
Et Jean Chrétien vint
Par les temps qui courent, Jean Chrétien est sans doute à même d'apprécier à leur juste valeur les commentaires de ces leaders africains qui, lors de son dernier voyage sur le continent, n'ont eu de cesse de lui rappeler que la nature humaine est ce qu'elle est, surtout lorsqu'il s'agit de ministresÉ
Heureusement qu'il y a l'international. Trudeau, Nixon, Mitterrand, Reagan et Thatcher ont eu le même réflexe avant lui. Et puis, pourquoi pas? Est-il dit quelque part qu'un leader politique doit absolument assister impassible et en personne à sa propre exécution? D'ailleurs, à l'heure de la mondialisation, il n'est pas toujours facile de distinguer ce qui est du ressort de la politique interne de ce qui ne l'est pas. Peut-être apprendrons-nous un jour que l'un des sujets de désaccord entre Jean Chrétien et son ministre des Finances concernait l'effort financier additionnel que le Canada pourrait consentir en appui aux pays africains...
Jamais le moment n'aura été plus propice à une remise en cause de notre politique d'aide à l'Afrique. Pour une fois que les astres sont alignés et que le puck roule du bon bord! En effet, impossible de passer sous silence le rôle capital de Jean Chrétien dans la présence de représentants africains au Sommet du G8. De tous les membres de cet auguste club — sans doute un peu moins auguste depuis qu'un ancien dirigeant du KGB y siège — le premier ministre canadien fut sans doute le seul à comprendre tout l'intérêt de la proposition africaine.
Une fois le Sommet terminé, pourquoi le premier ministre ne s'attellerait-il pas — question de meubler ses soirées en attendant le prochain congrès au leadership — à repenser les pratiques canadiennes en matière d'aide au développement et à remettre sur ses rails l'Agence canadienne de développement qu'on a laissée dépérir depuis maintenant une décennie?
L'angélisme est-il toujours de mise?
Pour que le débat porte ses fruits, il faudra d'abord se débarrasser de cet angélisme qui nous colle si bien à la peau et dont on se sert pour faire oublier les coupures énormes qu'a connues l'aide canadienne au développement. Le traditionnel discours canadien sur notre absence de passé colonial ne leurre plus personne et, s'il est vrai que les dirigeants africains aiment bien le ressortir à l'occasion, c'est qu'ils savent que cela nous fait plaisir.
Rares sont les pays africains où le Canada n'est pas présent avec un programme d'aide minimale. Pendant longtemps, cette omniprésence a permis au Canada de jouer un certain rôle en présentant une autre image de ce que pouvait être l'aide au développement, du moins par rapport à l'aide américaine ou française. Mais les choses ont changé. Dans certains pays africains, le budget de l'aide canadienne est devenu à ce point invisible que les autorités nationales n'arrivent tout simplement plus à le caser dans leurs propres priorités. Le pire, c'est que le plus souvent, ce choix de priorités correspond à des analyses et à des propositions canadiennes auxquelles nous ne pouvons même pas participer faute de moyens. Le Canada en est ainsi réduit à littéralement quêter des projets auprès des gouvernements africains, des projets à la hauteur de nos moyens homéopathiques.
Le NEPAD et les nouvelles initiatives que le Canada s'apprête à lancer suite au Sommet du G8 vont peut-être permettre à l'aide canadienne de se donner les moyens de ses ambitions. À condition que l'on donne à l'ACDI les ressources pour remplir les multiples missions qu'on lui confie. Après une décennie de coupures et de non-renouvellement, il est encore étonnant que cette agence ait pu maintenir sa réputation.
Pour des raisons d'économie, les gouvernements ont laissé s'étioler l'expertise canadienne en Afrique. Il suffit de participer aux nombreux forums où l'on débat des enjeux africains pour réaliser à quel point le Canada est souvent appelé à improviser lorsqu'il est question d'intégration financière, de commerce interrégional, de caisses de stabilisation, de critères de convergence. Les spécialistes canadiens sont rares et, en l'absence d'une véritable orientation stratégique, on comprend que l'ACDI hésite à investir ses faibles ressources dans des compétences dont elle ne sait trop si elle en aura besoin dans cinq ou dix ans, quand les priorités et le ministre auront changé de nouveau.
Car voilà bien le drame: à tous les trois ou quatre ans la liste des priorités change. On trouve de nouveaux créneaux, mais afin de ne déplaire à personne, on conserve quand même les anciennes priorités. Aujourd'hui, la protection des enfants est à la mode. Hier, c'était les droits des femmes et avant-hier, l'environnement. Il n'est pas rare de lire des documents stratégiques où l'on tente le plus sérieusement du monde d'établir un lien entre l'érosion des sols et les droits des enfants, question de respecter tous les buzzwords, les anciens comme les plus récents.
L'économie et encore l'économie
Pour des raisons qui restent difficiles à comprendre, le Canada porte de moins en moins attention à l'économie dans ses programmes d'aide à l'Afrique. Tout se passe comme si on avait décidé que les Africains ne sont pas faits pour la richesse et que l'important est de rendre leur pauvreté la plus confortable possible. Les méchantes langues disent qu'à défaut de chercher du pétrole, les Canadiens se sont mis en tête d'identifier tous les gisements de pauvreté existant en Afrique. Et comme le disait un ancien spécialiste du développement: «À force de chercher la pauvreté, on finit non seulement par la trouver, mais aussi par l'attraper.»
Disons les choses franchement: le principal obstacle à un réajustement stratégique de nos priorités ne tient pas à un quelconque aveuglement des professionnels sur le terrain, mais à ce qu'il est convenu d'appeler l'industrie de la coopération. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le gouvernement canadien et l'ACDI ne gèrent pas directement les nombreux projets et programmes d'aide canadienne en Afrique. Cette tâche revient à une multitude d'organisations, d'entreprises et d'associations canadiennes qui font leur pain et leur beurre de cette coopération. L'humanitaire et les bonnes intentions y règnent en maître.
Prendre le virage de l'économie veut dire aider les Africains à reprendre confiance dans leurs capacités à tirer profit de leurs ressources et de leurs capacités pour occuper une juste place dans l'économie-monde. Nous sommes les champions toutes catégories du développement économique local et de la décentralisation. Des régions entières du Québec sont à se mettre au monde parce qu'elles ont compris que leur avenir passait par une mobilisation de toutes les énergies dans une volonté commune de créer de la richesse et du mieux-être. Tablons sur ces acquis et contribuons, à notre façon, à partager ce goût de l'action locale aux Africains. L'ambition est peut-être petite, elle correspond cependant à ce que les Africains voudraient bien nous voir faire.
Ce plan a un nom, le NEPAD, le Nouveau partenariat pour le développement africain — le New Economic Partnership for Africa en anglais — et une particularité: il a été conçu par des Africains, pour les Africains, et il sera mis en oeuvre par les Africains.
Cet énième plan va-t-il donner les résultats escomptés? Ses origines strictement africaines n'offrent à cet égard aucun gage de succès. Après tout, ce n'est pas la première fois que des Africains sont convaincus d'avoir trouvé LA solution. Rappelons-nous le «Socialisme à l'Africaine», la «Révolution panafricaine» et ces «Empereurs à vie» dont on nous disait à l'époque qu'ils correspondent si bien à l'âme africaine.
L'Afrique a fait son travail
Ce qu'il y a de nouveau cette fois, c'est d'abord cette volonté résolument africaine de pousser les pays du G8 au pied du mur et de répondre du tac au tac à leur bluff. Depuis des décennies en effet, les pays donateurs et les grandes agences multilatérales n'ont de cesse de dire aux Africains que tant qu'ils ne se prendront pas en main au lieu de toujours la tendre, il y a peu d'espoir qu'ils s'en sortent, et qu'en l'absence d'un plan cohérent, l'aide occidentale va continuer à fléchir et sans doute à se tarir à brève échéance. Cette fois, le plan est sur la table. Le malheur, c'est que les pays du G8 se sont déjà entendus sur une réaction avant même d'avoir écouté les représentants africains. Mais apparemment, c'est ainsi que les sommets du G8 fonctionnent. C'est cette semaine que l'on va savoir si les représentants africains ont encore un quelconque pouvoir de persuasion.
Une autre originalité du NEPAD tient à la volonté des Africains de ne pas vouloir présenter une simple liste d'épicerie de projets pour lesquels on demandera un financement aux pays du G8. Certes, on voudrait bien que les bailleurs synchronisent et augmentent leurs appuis, mais on ne se fait guère d'illusion à ce sujet. Même si l'aide publique au développement devait revenir au niveau de 1990, celle-ci ne représenterait toujours que 10 % — et sans doute moins car personne ne connaît les «vrais» chiffres — des besoins de l'Afrique.
Le financement, répète le plan du NEPAD, doit venir du secteur privé, qu'il soit africain ou étranger et, pour que ce dernier soit au rendez-vous, il faut que les futurs investisseurs puissent y trouver leur compte. Lors du Sommet du G8, les Africains vont donc venir dire aux pays riches qu'ils sont prêts à mettre en place ce que ces derniers réclament depuis tant d'années (et ne pratiquent pas toujours eux-mêmes): d'abord un État de droit permettant aux investisseurs d'envisager une présence à long terme, ensuite un cadre juridique et fiscal leur garantissant un minimum de flexibilité dans leurs opérations, et finalement des facteurs de production (énergie, communication) accessibles et exempts de la corruption et de «tatillonnage» bureaucratique.
Après Kananaskis
Il est acquis que le Sommet de Kananaskis sera qualifié de franc succès. Après tout, aucun sommet du G8 n'a jamais été considéré un échec. Mais par delà ces louanges, il faudra voir si les membres du G8 ont bien compris le sens de la démarche, à savoir que les pays africains n'étaient pas venus pour quémander, mais pour parler politique.
On dit que la conversation a été musclée entre Jean Chrétien et le président Wade du Sénégal, surtout lorsque ce dernier a fait savoir au premier ministre canadien qu'il était indispensable de privilégier les infrastructures, en particulier les routes et les équipements de transport. Pour Jean Chrétien, l'hôte du Sommet, il n'était pas question de se lancer dans l'asphalte et il fallait donner la priorité absolue à la pauvreté et au «social». En bout de piste (sic), il s'est sans doute rappelé que l'un des fondements de la vie démocratique se trouvait dans la capacité des élus africains à dire eux aussi «Votez pour mon parti et vous aurez des routes». C'est vilain, c'est terre-à-terre (dans tous les sens du terme), c'est ignoble, c'est prendre les électeurs pour de vulgaires clients. D'accord, mais pourquoi donc faudrait-il que les électeurs et les politiciens africains aient des motivations plus nobles et plus désincarnées que leurs équivalents occidentaux?
La politique suivra-t-elle?
Les Africains ont choisi leurs priorités. Celles-ci ont pour nom énergie, infrastructures, environnement, télécommunications, agriculture, etc. Rien de très original, dira-t-on, mais comment faire avec les pays qui ne rencontreront pas les critères de bonne gouvernance (élections libres, respect des droits humains, transparence)? La route qu'on s'apprête à construire à travers le Bénin devra-t-elle s'arrêter à la frontière du Togo, le pays voisin, sous prétexte que le président Eyadéma en est à sa 35e année de règne? Pourquoi pénaliser les paysans et les organisations communautaires béninoises qui comptent sur cette route pour vendre leurs produits aux consommateurs du Togo et qui, pour leur part, ne comprendront vraisemblablement pas pourquoi ils devraient payer pour le manque d'enthousiasme électoral de leur président?
Et comme si cette question de la bonne gouvernance ne suffisait pas, il faudra aussi identifier le niveau d'action où intervenir. Sauf exceptions, la majorité des pays africains demeurent très fortement centralisés. Ce sont les ministres en poste dans les capitales qui décident et, lorsqu'elles existent, les collectivités locales n'ont aucune ressource financière digne de ce nom. Et ce n'est pas tout. Aucune ville d'Afrique subsaharienne, même parmi les plus grandes, n'a accès au marché des capitaux. On en vient donc à demander aux maires africains de devenir de véritables forces de changement, mais sans avoir les moyens financiers pour passer à l'action. «Vous n'y pensez pas, répondra-t-on. Bon nombre de ces maires savent à peine lire ou écrire. Et vous voudriez leur confier des sommes importantes? Sans parler de leur éthique douteuse.»
C'est vrai qu'en Amérique du Nord et en Europe, la moralité de nos maires a toujours été au-dessus de tout soupçon! Au Québec par exemple, il n'existe aucun cas connu de petites villes devenues des banlieues prospères où le maire n'a pas cherché à assurer ses beaux jours tout en pensant au bien-être de ses concitoyens. De la «bonne gouvernance» oui, mais évitons de grâce d'exiger des Africains qu'ils se comportent comme si la politique n'existait pas.
Et Jean Chrétien vint
Par les temps qui courent, Jean Chrétien est sans doute à même d'apprécier à leur juste valeur les commentaires de ces leaders africains qui, lors de son dernier voyage sur le continent, n'ont eu de cesse de lui rappeler que la nature humaine est ce qu'elle est, surtout lorsqu'il s'agit de ministresÉ
Heureusement qu'il y a l'international. Trudeau, Nixon, Mitterrand, Reagan et Thatcher ont eu le même réflexe avant lui. Et puis, pourquoi pas? Est-il dit quelque part qu'un leader politique doit absolument assister impassible et en personne à sa propre exécution? D'ailleurs, à l'heure de la mondialisation, il n'est pas toujours facile de distinguer ce qui est du ressort de la politique interne de ce qui ne l'est pas. Peut-être apprendrons-nous un jour que l'un des sujets de désaccord entre Jean Chrétien et son ministre des Finances concernait l'effort financier additionnel que le Canada pourrait consentir en appui aux pays africains...
Jamais le moment n'aura été plus propice à une remise en cause de notre politique d'aide à l'Afrique. Pour une fois que les astres sont alignés et que le puck roule du bon bord! En effet, impossible de passer sous silence le rôle capital de Jean Chrétien dans la présence de représentants africains au Sommet du G8. De tous les membres de cet auguste club — sans doute un peu moins auguste depuis qu'un ancien dirigeant du KGB y siège — le premier ministre canadien fut sans doute le seul à comprendre tout l'intérêt de la proposition africaine.
Une fois le Sommet terminé, pourquoi le premier ministre ne s'attellerait-il pas — question de meubler ses soirées en attendant le prochain congrès au leadership — à repenser les pratiques canadiennes en matière d'aide au développement et à remettre sur ses rails l'Agence canadienne de développement qu'on a laissée dépérir depuis maintenant une décennie?
L'angélisme est-il toujours de mise?
Pour que le débat porte ses fruits, il faudra d'abord se débarrasser de cet angélisme qui nous colle si bien à la peau et dont on se sert pour faire oublier les coupures énormes qu'a connues l'aide canadienne au développement. Le traditionnel discours canadien sur notre absence de passé colonial ne leurre plus personne et, s'il est vrai que les dirigeants africains aiment bien le ressortir à l'occasion, c'est qu'ils savent que cela nous fait plaisir.
Rares sont les pays africains où le Canada n'est pas présent avec un programme d'aide minimale. Pendant longtemps, cette omniprésence a permis au Canada de jouer un certain rôle en présentant une autre image de ce que pouvait être l'aide au développement, du moins par rapport à l'aide américaine ou française. Mais les choses ont changé. Dans certains pays africains, le budget de l'aide canadienne est devenu à ce point invisible que les autorités nationales n'arrivent tout simplement plus à le caser dans leurs propres priorités. Le pire, c'est que le plus souvent, ce choix de priorités correspond à des analyses et à des propositions canadiennes auxquelles nous ne pouvons même pas participer faute de moyens. Le Canada en est ainsi réduit à littéralement quêter des projets auprès des gouvernements africains, des projets à la hauteur de nos moyens homéopathiques.
Le NEPAD et les nouvelles initiatives que le Canada s'apprête à lancer suite au Sommet du G8 vont peut-être permettre à l'aide canadienne de se donner les moyens de ses ambitions. À condition que l'on donne à l'ACDI les ressources pour remplir les multiples missions qu'on lui confie. Après une décennie de coupures et de non-renouvellement, il est encore étonnant que cette agence ait pu maintenir sa réputation.
Pour des raisons d'économie, les gouvernements ont laissé s'étioler l'expertise canadienne en Afrique. Il suffit de participer aux nombreux forums où l'on débat des enjeux africains pour réaliser à quel point le Canada est souvent appelé à improviser lorsqu'il est question d'intégration financière, de commerce interrégional, de caisses de stabilisation, de critères de convergence. Les spécialistes canadiens sont rares et, en l'absence d'une véritable orientation stratégique, on comprend que l'ACDI hésite à investir ses faibles ressources dans des compétences dont elle ne sait trop si elle en aura besoin dans cinq ou dix ans, quand les priorités et le ministre auront changé de nouveau.
Car voilà bien le drame: à tous les trois ou quatre ans la liste des priorités change. On trouve de nouveaux créneaux, mais afin de ne déplaire à personne, on conserve quand même les anciennes priorités. Aujourd'hui, la protection des enfants est à la mode. Hier, c'était les droits des femmes et avant-hier, l'environnement. Il n'est pas rare de lire des documents stratégiques où l'on tente le plus sérieusement du monde d'établir un lien entre l'érosion des sols et les droits des enfants, question de respecter tous les buzzwords, les anciens comme les plus récents.
L'économie et encore l'économie
Pour des raisons qui restent difficiles à comprendre, le Canada porte de moins en moins attention à l'économie dans ses programmes d'aide à l'Afrique. Tout se passe comme si on avait décidé que les Africains ne sont pas faits pour la richesse et que l'important est de rendre leur pauvreté la plus confortable possible. Les méchantes langues disent qu'à défaut de chercher du pétrole, les Canadiens se sont mis en tête d'identifier tous les gisements de pauvreté existant en Afrique. Et comme le disait un ancien spécialiste du développement: «À force de chercher la pauvreté, on finit non seulement par la trouver, mais aussi par l'attraper.»
Disons les choses franchement: le principal obstacle à un réajustement stratégique de nos priorités ne tient pas à un quelconque aveuglement des professionnels sur le terrain, mais à ce qu'il est convenu d'appeler l'industrie de la coopération. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le gouvernement canadien et l'ACDI ne gèrent pas directement les nombreux projets et programmes d'aide canadienne en Afrique. Cette tâche revient à une multitude d'organisations, d'entreprises et d'associations canadiennes qui font leur pain et leur beurre de cette coopération. L'humanitaire et les bonnes intentions y règnent en maître.
Prendre le virage de l'économie veut dire aider les Africains à reprendre confiance dans leurs capacités à tirer profit de leurs ressources et de leurs capacités pour occuper une juste place dans l'économie-monde. Nous sommes les champions toutes catégories du développement économique local et de la décentralisation. Des régions entières du Québec sont à se mettre au monde parce qu'elles ont compris que leur avenir passait par une mobilisation de toutes les énergies dans une volonté commune de créer de la richesse et du mieux-être. Tablons sur ces acquis et contribuons, à notre façon, à partager ce goût de l'action locale aux Africains. L'ambition est peut-être petite, elle correspond cependant à ce que les Africains voudraient bien nous voir faire.
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