Lettre de Léon Lafleur au Devoir
«M. le ministre, j'aurais apprécié un coup de fil. Qui sommes-nous pour vous les d.g., ces gens que vous vous apprêtez à tasser pour brasser les structures, laisser votre marque?»
Isabelle Paré
29 novembre 2003
Photo : Jacques Nadeau
Dans une lettre posthume, le directeur général de l’hôpital Saint-Charles-Borromée, Léon Lafleur, écrit d’une main tremblante son désarroi face au peu de soutien moral reçu de la part du ministre de la Santé et implore ses collègues directeurs d’hôpitaux de se serrer les coudes devant l’adversité.
«Monsieur le ministre, j’aurais apprécié un coup de fil. Qui sommes-nous pour vous les d.g.?, ces gens que vous vous apprêtez à tasser pour brasser les structures, pour laisser votre marque? Ces gens et ces femmes ont besoin de votre confiance pour s’acquitter de leurs mandats, la leur donnez-vous vraiment? J’en doute.»
M. Lafleur, âgé de 56 ans, a été retrouvé sans vie mercredi après-midi dans une chambre de l’hôtel des Seigneurs, à Saint-Hyacinthe. Avant de se donner la mort, M. Lafleur, qui s’était attiré toute l’attention des médias la semaine dernière en raison des allégations de mauvais traitements faites par la famille d’une résidente handicapée, a choisi d’expliquer publiquement les raisons de son geste irréversible dans une lettre expédiée au Devoir.
C’est tant un cri de détresse qu’un appel à l’écoute et à l’entraide parfaitement lucides que lance dans cette ultime missive cet homme éprouvé, visiblement dévasté par la tourmente médiatique qui a déferlé sur son hôpital et par la réaction du ministre de la Santé. «Je vous invite à vous solidariser, à vous entraider, à vous parler... », écrit-il aux directeurs généraux. «Ne comptez pas sur le ministre pour vous protéger... pour vous tendre la main dans la tempête. Son image est trop importante», déplore-t-il.
Cette lettre, écrite le jour même de son suicide, est en effet personnellement adressée à ses collègues directeurs généraux d’hôpitaux ainsi qu’au ministre de la Santé, Philippe Couillard. On se souviendra que le ministre a ordonné une enquête en début de semaine sur les incidents survenus à Saint-Charles-Borromée et qu’il a eu des mots très durs concernant la banalisation de cet événement. Avant de passer aux actes, Léon Lafleur a aussi envoyé des lettres personnelles à sa famille et à ses plus proches collaborateurs. Ces derniers ont confirmé hier l’authenticité de la lettre manuscrite reçue par Le Devoir.
Ses derniers mots témoignent de la très grande solitude et de l’impuissance ressenties face aux allégations faites à l’endroit de son établissement. Dans ce témoignage public, le directeur de Saint-Charles-Borromée tient à rappeler à ses collègues «l’amour» et la «fierté» qu’il éprouvait à diriger son hôpital mais convient toutefois de la complexité de cette «tâche énorme» qui consiste à aider et à protéger les personnes les plus démunies de notre société. «Combien de fois vous ai-je parlé de notre solitude? De l’importance de nous soutenir les uns les autres?»
Ce soutien, Léon Lafleur estime en avoir affreusement manqué et s’interroge sur le silence qu’a gardé le ministre de la Santé tout au long des semaines qui ont précédé le dévoilement au grand jour de cette histoire à saveur de scandale dans les médias. «Monsieur le ministre, en juillet dernier, je vous ai écrit et invité à venir visiter notre établissement, à venir y rencontrer les personnes qui y vivent. Un vague attaché politique a accusé réception», déplore-t-il.
Quelques heures avant de commettre son geste fatidique, Léon Lafleur presse le ministre Couillard de se rendre dans son institution pour y constater de ses propres yeux l’humeur et l’état de ses protégés. «Monsieur le ministre, faites-moi une faveur, allez-y maintenant, demandez aux résidentes et aux résidents de vous parler de leur ex-d.g., j’en serai honoré et, de là-haut, un peu comblé», écrit-il.
Avec une grande humilité, l’homme avoue sereinement avoir commis «une grosse erreur», que lui et sa famille doivent payer très cher aujourd’hui. Il s’interroge ouvertement sur les raisons de ses propres dérapages dans les médias. «Que m’est-il arrivé pour que j’en vienne à presque banaliser cet événement? Je sais que cette réaction ne me ressemble pas, qu’elle n’est pas du tout proportionnelle à mes valeurs, à l’énergie que j’ai, que nous avons mis à améliorer la qualité de vie des résidentes et des résidents de Saint-Charles, ça me console un peu, mais ça ne me ressuscitera pas», peut-on lire.
Critiqué sur toutes les tribunes pour avoir protégé ses employés fautifs, Léon Lafleur, amer envers les médias, invite ses collègues directeurs d’hôpitaux à leur tenir tête et à ne pas se plier au difficile jeu des communications, qui a contribué à sa propre descente aux enfers. «Je vous invite à résister aux Arcand, Mailloux, Noël, Arthur et Rumak de ce monde; ne suivez surtout pas mon exemple... », écrit-il.
S’il a choisi de dévoiler ses dernières pensées au Devoir, c’est qu’il dit croire que ce quotidien est «le seul journal au Québec qui demeure honnête, objectif et qui semble être préoccupé par autre chose que le tirage».
Ses derniers mots, Léon Lafleur les réserve enfin à ses employés et aux patients de l’hôpital Saint-Charles-Borromée, qu’il presse de «garder la tête haute» dans cette épreuve. «Vous savez que ce que l’on dit de votre milieu de vie ne correspond pas à la réalité.» Il leur demande par ailleurs pardon de les avoir exposés à une telle «tempête».
D’une main hésitante, qui traduit sa très grande nervosité avant de coucher ses derniers mots sur papier, Léon Lafleur signe l’entête de cette lettre adressée au Devoir d’un énigmatique point d’interrogation qui en dit long sur son sentiment d’impuissance: «Léon Lafleur, directeur général (?)»
«Monsieur le ministre, j’aurais apprécié un coup de fil. Qui sommes-nous pour vous les d.g.?, ces gens que vous vous apprêtez à tasser pour brasser les structures, pour laisser votre marque? Ces gens et ces femmes ont besoin de votre confiance pour s’acquitter de leurs mandats, la leur donnez-vous vraiment? J’en doute.»
M. Lafleur, âgé de 56 ans, a été retrouvé sans vie mercredi après-midi dans une chambre de l’hôtel des Seigneurs, à Saint-Hyacinthe. Avant de se donner la mort, M. Lafleur, qui s’était attiré toute l’attention des médias la semaine dernière en raison des allégations de mauvais traitements faites par la famille d’une résidente handicapée, a choisi d’expliquer publiquement les raisons de son geste irréversible dans une lettre expédiée au Devoir.
C’est tant un cri de détresse qu’un appel à l’écoute et à l’entraide parfaitement lucides que lance dans cette ultime missive cet homme éprouvé, visiblement dévasté par la tourmente médiatique qui a déferlé sur son hôpital et par la réaction du ministre de la Santé. «Je vous invite à vous solidariser, à vous entraider, à vous parler... », écrit-il aux directeurs généraux. «Ne comptez pas sur le ministre pour vous protéger... pour vous tendre la main dans la tempête. Son image est trop importante», déplore-t-il.
Cette lettre, écrite le jour même de son suicide, est en effet personnellement adressée à ses collègues directeurs généraux d’hôpitaux ainsi qu’au ministre de la Santé, Philippe Couillard. On se souviendra que le ministre a ordonné une enquête en début de semaine sur les incidents survenus à Saint-Charles-Borromée et qu’il a eu des mots très durs concernant la banalisation de cet événement. Avant de passer aux actes, Léon Lafleur a aussi envoyé des lettres personnelles à sa famille et à ses plus proches collaborateurs. Ces derniers ont confirmé hier l’authenticité de la lettre manuscrite reçue par Le Devoir.
Ses derniers mots témoignent de la très grande solitude et de l’impuissance ressenties face aux allégations faites à l’endroit de son établissement. Dans ce témoignage public, le directeur de Saint-Charles-Borromée tient à rappeler à ses collègues «l’amour» et la «fierté» qu’il éprouvait à diriger son hôpital mais convient toutefois de la complexité de cette «tâche énorme» qui consiste à aider et à protéger les personnes les plus démunies de notre société. «Combien de fois vous ai-je parlé de notre solitude? De l’importance de nous soutenir les uns les autres?»
Ce soutien, Léon Lafleur estime en avoir affreusement manqué et s’interroge sur le silence qu’a gardé le ministre de la Santé tout au long des semaines qui ont précédé le dévoilement au grand jour de cette histoire à saveur de scandale dans les médias. «Monsieur le ministre, en juillet dernier, je vous ai écrit et invité à venir visiter notre établissement, à venir y rencontrer les personnes qui y vivent. Un vague attaché politique a accusé réception», déplore-t-il.
Quelques heures avant de commettre son geste fatidique, Léon Lafleur presse le ministre Couillard de se rendre dans son institution pour y constater de ses propres yeux l’humeur et l’état de ses protégés. «Monsieur le ministre, faites-moi une faveur, allez-y maintenant, demandez aux résidentes et aux résidents de vous parler de leur ex-d.g., j’en serai honoré et, de là-haut, un peu comblé», écrit-il.
Avec une grande humilité, l’homme avoue sereinement avoir commis «une grosse erreur», que lui et sa famille doivent payer très cher aujourd’hui. Il s’interroge ouvertement sur les raisons de ses propres dérapages dans les médias. «Que m’est-il arrivé pour que j’en vienne à presque banaliser cet événement? Je sais que cette réaction ne me ressemble pas, qu’elle n’est pas du tout proportionnelle à mes valeurs, à l’énergie que j’ai, que nous avons mis à améliorer la qualité de vie des résidentes et des résidents de Saint-Charles, ça me console un peu, mais ça ne me ressuscitera pas», peut-on lire.
Critiqué sur toutes les tribunes pour avoir protégé ses employés fautifs, Léon Lafleur, amer envers les médias, invite ses collègues directeurs d’hôpitaux à leur tenir tête et à ne pas se plier au difficile jeu des communications, qui a contribué à sa propre descente aux enfers. «Je vous invite à résister aux Arcand, Mailloux, Noël, Arthur et Rumak de ce monde; ne suivez surtout pas mon exemple... », écrit-il.
S’il a choisi de dévoiler ses dernières pensées au Devoir, c’est qu’il dit croire que ce quotidien est «le seul journal au Québec qui demeure honnête, objectif et qui semble être préoccupé par autre chose que le tirage».
Ses derniers mots, Léon Lafleur les réserve enfin à ses employés et aux patients de l’hôpital Saint-Charles-Borromée, qu’il presse de «garder la tête haute» dans cette épreuve. «Vous savez que ce que l’on dit de votre milieu de vie ne correspond pas à la réalité.» Il leur demande par ailleurs pardon de les avoir exposés à une telle «tempête».
D’une main hésitante, qui traduit sa très grande nervosité avant de coucher ses derniers mots sur papier, Léon Lafleur signe l’entête de cette lettre adressée au Devoir d’un énigmatique point d’interrogation qui en dit long sur son sentiment d’impuissance: «Léon Lafleur, directeur général (?)»
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