Pour l'abolition des cégeps

«Le système [actuel] coûte relativement cher à la société québécoise et certains des avantages du modèle mis en place au cours des années 60 sont devenus des handicaps dans le contexte des années 2000», disent les commissions scolaires.
Photo: Jacques Nadeau «Le système [actuel] coûte relativement cher à la société québécoise et certains des avantages du modèle mis en place au cours des années 60 sont devenus des handicaps dans le contexte des années 2000», disent les commissions scolaires.

Le moment est venu de régler la délicate question du sort des cégeps, croient les commissions scolaires. Promettant des économies de un milliard de dollars, elles proposent à Québec d'abolir les cégeps pour accroître la «performance» du réseau de l'éducation.

Voilà la recommandation que formule la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) dans un rapport destiné au ministère de l'Éducation et dont Le Devoir a obtenu copie. Elle propose en effet un scénario de réfection complète du système d'éducation secondaire et postsecondaire, qui prévoit non seulement l'abolition des cégeps mais l'ajout d'une année aux études secondaires, la création d'un baccalauréat d'une durée de quatre à cinq ans, et l'avènement des «collèges d'enseignement professionnel et technique».

La «proposition de réingénierie de l'enseignement secondaire et postsecondaire» que la FCSQ met en avant suppose que ces «collèges» recouperaient sous un même toit la formation professionnelle actuellement dispensée au secondaire et la formation technique dont les cégeps ont la charge. Les commissions scolaires, une fois devenues des «conseils scolaires», auraient la responsabilité de l'enseignement primaire, secondaire, professionnel et technique.

La proposition retenue «permettrait d'améliorer les services éducatifs et de récupérer des économies potentielles pouvant aller jusqu'à un milliard de dollars», soutient l'étude.

«Nous avons une occasion en or, maintenant, de travailler dans le sens que l'on propose», a expliqué hier le président de la FCSQ, André Caron, interrogé sur le contenu de cette proposition. La «réingénierie» suggérée par le gouvernement actuel, l'impasse budgétaire constatée, le renouvellement prochain d'une majorité du corps enseignant au collégial à la suite de très nombreux départs à la retraite et les difficultés à qualifier les étudiants, tout cela crée le contexte idéal pour que le gouvernement actuel ait le courage politique de sabrer dans les cégeps, croit M. Caron.

«Depuis plusieurs années, on constate l'incapacité du gouvernement à régler cette question», explique pour sa part l'auteur du rapport, Denis Bédard. «Il y a une conjoncture à l'heure actuelle qui est extrêmement favorable. Il faut le faire maintenant, sinon on va traîner un boulet encore pour des années.»

Le boulet dont il est question, c'est le réseau collégial, qui coûte trop cher et ne diplôme pas suffisamment, conclut le document de 90 pages intitulé Les études secondaires et postsecondaires - Propositions de réorganisation pour améliorer la performance du système d'éducation au Québec.

Ce rapport est né d'une initiative de la FCSQ, qui avait décidé lors de son conseil général d'avril dernier de commander une étude sur les réseaux secondaire et postsecondaire dans le but de suggérer des «moyens d'accroître la performance des services éducatifs». Ce même conseil général, réuni à la mi-octobre, a appuyé les conclusions du rapport Bédard, lesquelles sont maintenant destinées au ministère de l'Éducation.

M. Bédard, professeur associé à l'École nationale d'administration publique, est l'auteur de deux précédents rapports Bédard, le premier produit en 1999 sur les finances et la fiscalité municipales, le second publié en 2002 sur la budgétisation et la performance financière des centres hospitaliers. Ces deux documents avaient été commandés par le gouvernement du Québec.

M. Bédard a également occupé les postes de secrétaire du Conseil du trésor de 1987 à 1992 et de délégué du Québec à Düsseldorf au cours des trois années suivantes. «Notre démarche, explique André Caron, est née de deux situations très très très préoccupantes au Québec: la situation budgétaire, qui nous fait dire qu'on ne pourra pas aller récupérer les milliards qui manquent si on ne joue pas dans les structures, et la baisse démographique, qui touche tous les niveaux.»

Le rapport repose essentiellement sur la prémisse suivante: le système d'éducation coûte trop cher — la «dépense excédentaire» du réseau de l'éducation se chiffrerait à 1,3 milliard de dollars par année — et produit trop peu de diplômés. Dans une démonstration abondamment axée sur les rouages financiers du réseau, l'étude conclut que les cégeps gênent le système et qu'il faut carrément renoncer à cette structure unique, créée dans la foulée du rapport Parent, en 1966.

«C'est un système qui coûte relativement cher à la société québécoise et certains des avantages du modèle mis en place au cours des années 60 sont devenus des handicaps dans le contexte des années 2000», écrit l'auteur. «Les États généraux n'ont pas voulu toucher à la question de l'organisation du système d'éducation du Québec: le temps est venu de le faire.»

Trois options sont donc proposées pour remodeler notre réseau et en accroître l'efficacité. Celle que privilégie l'auteur, à laquelle la Fédération des commissions scolaires du Québec a donné son aval de façon unanime lors de son conseil général du 18 octobre dernier, est la suivante: une refonte de l'enseignement préuniversitaire et la réorganisation de l'enseignement professionnel et technique sous la responsabilité des commissions scolaires.

Dans le réseau d'éducation actuel, après six années passées au primaire, l'élève passe au secondaire. S'il le souhaite, la voie de la formation professionnelle lui est ouverte après trois, quatre ou cinq ans passés dans le giron du secondaire. Les centres de formation professionnelle lui sont alors tout naturellement destinés.

S'il le veut aussi, après cinq ans au secondaire et un DES (diplôme d'études secondaires) en poche, l'élève devenu étudiant continue sa voie vers le collégial. Deux options sont encore possibles: deux ans de préuniversitaire ou trois années de technique, qui pourront aussi le mener à privilégier la voie universitaire.

Le scénario que propose la FCSQ fait table rase de ce modèle. Si le primaire demeure intact, on ajoute toutefois une sixième année à la formation secondaire. Après trois ans passés au secondaire, il est toujours possible d'emprunter la voie professionnelle ou technique, mais cette fois-ci, c'est vers les collèges d'enseignement professionnel et technique que l'étudiant se dirige, pour un cheminement d'un, deux ou trois ans, selon le programme choisi.

De nouvelles créatures administratives, les «conseils scolaires», responsables de l'enseignement primaire, secondaire, professionnel et technique, deviendraient alors le «carrefour au sein duquel se discuteraient toutes les questions d'éducation dans une région».

«Notre système coûte trop cher», explique M. Bédard. «On pourrait avoir un système d'éducation qui nous coûte cher mais qui donne de très bons résultats en matière de formation, mais ce n'est pas le cas.»

Pour expliquer ces coûts excédentaires de 1,3 milliard, le rapport défile quelques causes, s'arrêtant au nombre d'enseignants, à l'organisation de l'enseignement collégial, à la durée de la formation et aux taux de fréquentation scolaire de certaines populations.

«La dépense excédentaire semble s'expliquer par un rapport élèves-éducateur plus généreux au Québec», poursuit le rapport. «Cette situation s'explique entre autres par l'existence d'un encadrement précis dans la convention collective du personnel enseignant quant à l'établissement de la tâche.»

L'offre de services aux élèves handicapés et en difficultés d'apprentissage (EHDAA) «impose aux commissions scolaires le respect d'un encadrement encore plus exigeant qui s'avère particulièrement coûteux», poursuit l'étude. Le coût des services de garde en milieu scolaire — 300 millions — fait aussi partie des «facteurs résiduels» qui expliquent la dépense excédentaire analysée par le rapport Bédard.

«On ne remet pas en question les choix de société qu'on a faits, le ratio, les services de garde», explique Réjean Morel, directeur général de la FCSQ. «Nous disons seulement que ce sont des éléments qui peuvent expliquer les coûts excédentaires dont on nous parle tout le temps.»

Si la FCSQ a choisi de présenter au gouvernement l'option des collèges d'enseignement professionnel et technique, elle a aussi examiné la possibilité de refondre l'enseignement préuniversitaire et de créer des collèges autonomes (modèle ontarien) responsables de la formation professionnelle et technique, une option rejetée. Le transfert pur et simple de la gestion des cégeps aux commissions scolaires a aussi été envisagé et rejeté.

Le comité consultatif qui a mené à la rédaction de ce rapport comptait sept personnes, outre M. Bédard, dont Gilles Taillon, p.-d.g. du Conseil du patronat, et Claude Lessard, professeur à l'Université de Montréal.
6 commentaires
  • Michel Arvisais - Inscrit 28 novembre 2003 14 h 35

    Vite! Vite! Au travail.

    Abolir les C.É.G.E.P.? Former les élèves pour qu'ils travaillent au plus vite? Quel gâchis.
    J'ai 36 ans et je fréquente encore l'université à temps plein. Je finis mon BAC dans 2 semaines et en septembre je commencerai une maîtrise. Et je suis allé 5 ans au C.E.G.E.P. et j'ai aimé ça.

    J'avais une de mes collègues à l'université (UQO) qui venait de l'Ontario et avait sa 12ième année du secondaire : Elle n'avait aucune espèce d'idée de Karl Marx ou d'Aristote ou d'Émile Durkheim.

    Incroyable! - De la part de la Fédération des commissions scolaires du Québec de proposer l'ignorance au profit de la performance et compétitivité entre les autres sociétés qui nous entourent. - M Caron pourrait-il regarder en Europe et voir ce qu'il se passe?

  • Madeleine Pastinelli - Inscrite 28 novembre 2003 17 h 46

    Dépenses ou investissement ?

    Si on s'en remet à la synthèse qui en a été présentée aujourd'hui dans le Devoir, le rapport de la Fédération des commissions scolaires du Québec, dans lequel est proposée l'abolition des CÉGEP, est organisé exclusivement autour de la notion de rentabilité du système d'éducation Québécois. En somme, on s'inquiète de savoir combien il nous coûte pour produire combien de diplômés et où on pourrait sabrer pour économiser combien.

    À mon sens, ce qui est inquiétant dans ce rapport, ce n'est pas tant le fait qu'on y propose l'abolition des collèges (bien qu'on puisse avoir de très sérieuses raisons de s'inquiéter d'une telle proposition), mais bien plutôt la manière dont y est envisagée l'éducation. Les collèges coûtent cher, le ratio maîtres/élèves y est trop généreux, alors qu'au secondaire, les services offerts aux élèves handicapés ou présentant des troubles d'apprentissage constituent une charge importante, les services de garde en milieu scolaire aussi, etc.

    Nulle part il ne semble n'y être question du développement des individus, de l'apprentissage, du milieu de vie, de la formation citoyenne... Bref, pour Denis Bédard, auteur du rapport, l'éducation est une histoire de coûts et de dépenses, jamais une affaire de développement social, de besoin individuel ou d'investissements collectifs.

    Est-il jamais venu à l'esprit de ce monsieur Bédard que les collégiens qui tournent en rond dans le système, suivent des cours, abandonnent et n'obtiennent jamais de diplôme y font quand même des lectures, des réflexions, des apprentissages, bref, que l'équation n'est pas à somme nulle ? Je n'ai jamais fait de sciences de l'administration, mais j'ai quand même une petite idée sur ce qui permet d'opérer une distinction entre « dépenses » et « investissements » et, à mon humble avis, la plupart de mes concitoyens savent aussi faire cette différence sans aucune difficulté. Il y a peut-être juste chez les administrateurs patentés de l'ENAP, surtout quand il est question de programmes sociaux, d'éducation et autres sphères de l'activité humaine qui « coûtent cher » et ne rapportent « rien » que l'affaire demeure obscure.

    Est-ce que quelqu'un quelque part aurait la bienveillance de se sacrifier pour aller essayer de faire comprendre à ces gens de quoi il en retourne ? Et si on abolissait les sciences de l'administration et qu'on demandait aux mathématiciens, aux biologistes, aux géographes, aux littéraires, aux sociologues, aux philosophes et aux physiciens qui forment la jeunesse de faire eux-mêmes la réflexion sur ce que devrait être le système d'éducation ? Vous pensez vraiment que ce serait pire ? L'éducation est une affaire bien trop importante pour la laisser aux mains des administrateurs et des pédagogues !

  • Russel Gilbert - Inscrit 30 novembre 2003 08 h 52

    Les commissions scolaires et les CEGEP

    Je n'ai pas eu le privilège de lire le rapport Bédard au complet mais ce qui me reste à l'esprit quand j'entends et lis ce qu'on en dit c'est qu'encore une fois on parle de structures... mais pas de toutes les structures.

    Questionner les CEGEP's, oui il faut le faire à mon avis, mais dans un questionnement d'ensemble: CEGEP's et commissions scolaires sans rejeter d'avanace aucune hypothèse et toujours avec le filtre de services aux élèves, le plus près possible des élèves, sans intérêts politiques.

    Quelle est la part des budgets de l'éducation qui ne va pas directement aux services aux élèves et qui n'est pas indispensable ou dont la gestion pourrait être requestionnée: rémunération des commissaires, gestion des équipements, gestion de la taxe, gestion du transport scolaire etc.

    Le CEGEP n'est pas gratuit pour les jeunes et leurs parents. Quelle est la nécessité d'aller faire au CEGEP une première année ou une deuxième année de formation générale de niveau collégial? Quels sont les équipements différents du réseau scolaire secondaire que nécessitent ces deux années? Le secondaire professionnel est-il à ce point différent du CEGEP professionnel? N'y a-t-il pas multiplication inutile d'équipements spécialisés?

    À mon avis, on ne manque pas de ressources en éducation. Le problème ne serait-il pas que ces ressources servent d'abord certains petits pouvoirs?

    Russel Gilbert

  • J Philippe Sapinski - Inscrit 1 décembre 2003 17 h 35

    Abolir les CEGEP dans l'intérêt de qui?

    Ce rapport qui propose l'abolition des CEGEPs appelle quelques commentaires:

    1- Il est important de remarquer que l'auteur Denis Bédard était président du Conseil du trésor sous le gouvernement libéral de 1987 à 1992 et qu'un des co-auteurs, Gilles Taillon, est président du Conseil du patronat. Ces deux personnes représentent une idéologie rattachée à des intérêts particuliers, qui ne sont pas ceux de la majorité des Québécoises et Québécois. Il serait donc absurde que le gouvernement s'appuie sur ce rapport pour orienter ses actions, même si c'est certainement ce qu'il va faire étant donné qu'il partage la même idéologie néolibérale.

    2- Deuxième commentaire: cette idée d'abolir les CEGEPs pour les remplacer par des collèges techniques, d'un niveau moins élevés on le remarquera, puisqu'il s'agit de formation secondaire professionnelle et non de formation post-secondaire, semble s'inscrire dans une perspective néo-libérale globale qui consiste à diminuer le niveau de qualification de la main-d'oeuvre québécoise. Qui dit main d'oeuvre moins qualifiée dit évidemment salaires moins élevés puisque moins d'années de scolarité. Les compagnies (américaines) qui s'installeront ici pourront donc bénéficier d'une main d'oeuvre moins dispendieuse en même temps que moins critique, puisque ce dont on ferait l'économie par cette refonte du système d'éducation, c'est justement la formation critique de la main d'oeuvre technique par le biais des cours généraux (philosophie, français, anglais) obligatoires au CEGEP.

    3- Finalement, la plupart des actions du gouvernement libéral depuis son arrivée au pouvoir vont dans le sens de diminuer le pouvoir d'achat de la classe défavorisée et de la classe moyenne inférieure. En d'autres mots, Jean Charest et les libéraux appliquent au Québec un plan d'ajustement structurel suivant les mêmes principes imposés pas le FMI aux pays dits en développement, sans même qu'on lui ait (officiellement du moins) demandé.

    Il va sans dire que ces plans tiennent très peu compte de choses comme l'éducation de citoyens et citoyennes, le développement de la pensée critique et autres "handicaps" hérités de Jean Lesage. Ce qui importe pour les années 2000 c'est bien sûr le nombre de diplômés qui pourront combler les besoins en main d'oeuvre des grandes entreprises.

    Donc, cette réforme proposée du système scolaire québécois va tout à fait dans le sens des politiques du gouvernement libéral, et je ne serait pas surpris qu'elle fasse partie de son agenda d'ici la fin du présent mandat. La question est de savoir si les québécoises et québécois cesseront de se laisser manipuler docilement par ces artisans de l'économie globale, ou s'ils reprendront le destin de leur société des mains de ceux qui aujourd'hui le vendent au plus offrant.

  • François Tardy - Inscrit 22 août 2009 21 h 22

    Vite! Vite! Au travail? Oui!

    L'université est peut-être un droit à tous, mais si M. Arvisais s'entête à rester dans le système public, avec 5 ans pour le CÉGEP et un bac terminé en encore plus de temps, et qu'il a maintenant 36 ans et s'en va en maîtrise, ce n'est pas lui le con, mais nous, la société québecoise, qui paie pour qu'il continue sur sa trajectoire.
    Après un tel nombre d'années dans le système éducationnel, si cette personne n'a pas eu la discipline de devenir un post-doc avec un éventail de publications, il devrait en effet aller vite vite au travail, car ce qu'il apprend de plus en restant à l'université toutes ces années n'est en effet plus du tout utile à la société, qui paie pourtant pour qu'il soit là.