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Une dinde pour l'Irak

Guy Taillefer   28 novembre 2003 
Organisé dans un incroyable secret, le Thanksgiving du président George W. Bush à Bagdad aura duré deux heures trente-deux minutes. N'empêche, l'historien du président, Douglas Brinkley, déclarait hier sur les ondes de CNN, qui en a fait tout un plat, que le coup d'éclat du président constituerait «un des moments majeurs de sa biographie».

C'est tout dire. L'escapade en question a été entourée de mesures extrêmes de sécurité qui illustrent surtout la difficulté de la Maison-Blanche à rendre acceptable son occupation aux Irakiens. Ironique que la toute première visite d'un président américain en Irak se soit faite dans une telle clandestinité. Pour cette seule raison, les livres d'histoire s'en régaleront en effet.

L'Action de grâce constituant aux États-Unis une fête dotée d'une charge symbolique que Noël et le jour de l'An n'ont pas, l'audace présidentielle aura sans doute donné un frisson de fierté patriotique à beaucoup d'Américains réunis hier soir autour de la dinde. D'autres grimaceront sûrement. Pas si sûr en tout cas que les Irakiens, pour qui le jeûne du ramadan vient d'ailleurs de prendre fin, y verront autre chose que de la bravade et du mépris. Assis à Bagdad avec 600 soldats américains, M. Bush avait la tête à son ranch de Crawford, les yeux rivés sur une opinion publique américaine que n'épate par ailleurs pas sa performance irakienne.

Ainsi, cette visite furtive survient pendant que, les attentats se perpétuant, l'application du plan accéléré de transition américain en Irak semble sérieusement menacé par les objections soulevées par les principaux leaders religieux chiites. L'encre sur ce plan n'est pas sèche que plusieurs signataires irakiens au sein du Conseil intérimaire de gouvernement (CIG), dont la moitié des 24 membres sont chiites, réclament aussi des amendements. Au premier chef, le grand ayatollah Ali Sistani, dont l'autorité est incontournable, veut maintenant que l'élection d'un gouvernement transitoire ait lieu l'été prochain au suffrage universel — et non pas sur la base d'une assemblée choisie des élites nationales — et que l'islam soit une référence claire dans la future Constitution. Le dessein en est assez transparent: asseoir dans les plus brefs délais l'influence de la majorité chiite irakienne, qui forme 60 % de la population, et la fonder sur les bases les plus islamiques possible.

Les Américains pourront difficilement rester sourds à ces revendications puisque, à défaut d'un compromis avec le CIG et Ali Sistani, c'est l'ensemble de la stratégie de retrait de la Maison-Blanche qui pourrait être ébranlée. Celle des Irakiens consiste dans l'immédiat à tirer profit d'une évidence, à savoir que l'avenir politique irakien est actuellement conçu en fonction des échéances électorales américaines — et tout à l'image du Thanksgiving de M. Bush à Bagdad. C'est-à-dire à la sauvette.
 
 
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