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Libre opinion: Se divertir sans pourtant s'abrutir

Robert Aird - Historien  26 novembre 2003 
L'argument de Jean-François Leduc, dans Le Devoir du 19 novembre, qui dit que les gens qui critiquent la télé-réalité sont élitistes et prétentieux, au sens intellectuel, vise à étouffer tout débat et toute remise en question. On ne peut alors critiquer sans être traité de quelque chose qui nous rabaisse.

Par exemple, on dit de Noam Chomsky qu'il véhicule la théorie du complot sans toutefois prendre le temps d'étudier sa recherche et ses résultats, et on voit de l'antisémitisme dès qu'on critique la politique d'Israël. Pour ce qui est de la fermeture d'esprit des critiques de Loft Story, M. Leduc manque peut-être aussi d'une certaine ouverture d'esprit en dépolitisant complètement le débat. Ce n'est pas étourdi de faire des liens de cause à effet comme l'a fait le philosophe Desjardins, et c'est loin d'être ésotérique, comme M. Leduc semble le penser en parlant de «conspiration», argument qui démontre une incapacité à comprendre la complexité de la réalité et à faire une analyse structurelle des phénomènes de société.

Certes, ceux qui n'aiment pas n'ont qu'à ne pas regarder. Moi, je veux bien, mais le problème, c'est que ces émissions envahissent nos ondes, les journaux et les magazines. Elles prennent du temps et de l'espace qui pourraient être employés à des choses bien plus utiles et moins futiles. Elles réduisent la vie à un ragot, ont pour effet de faire le vide politique, de dépolitiser. Les gens ont les yeux complètement détournés, l'attention rivée sur une banalité sans fond. Pendant ce temps, Jean Charest continue de dilapider nos acquis, un requin devient premier ministre du Canada et les puissants étendent le néolibéralisme tous azimuts à travers la planète. Mais tout va bien «parce qu'untel que j'aimais pas a été évincé de Loft Story».

Il me semble que le devoir minimum d'un média est d'informer et d'éveiller les citoyens, pas de les endormir. Ensuite, on viendra accuser les gens à qui on a arraché les yeux d'être aveugles!

Comme le souligne le sociologue Pierre Bourdieu, la logique de l'audimat se limite à susciter un intérêt de simple curiosité qui ne demande aucune compétence particulière préalable. Elle a transformé, par le biais de la télévision, notre société en société de spectacle, à un point tel que même la sphère privée et intime est devenue un gros show. La télé-réalité (j'exclus Star Académie, qui diffère de Loft Story sur bien des points) est jusqu'à maintenant sans contenu, sans talent, sans qualité cinématographique, littéraire et artistique. Du jamais vu!

Patrick Huard, qu'on ne peut pas traiter d'intellectuel pédant, disait récemment à la radio qu'il trouvait le vedettariat autour des participants des émissions de télé-réalité complètement aberrant. Il disait, à la blague, qu'il cesserait de se casser le cul à travailler et se contenterait désormais d'être filmé pour la télévision en allant acheter ses bananes au marché Jean-Talon...

Pourtant, se divertir et se détendre, les gens de toutes les classes sociales l'ont toujours fait sans pour autant s'abrutir. Pensons au théâtre burlesque, qui amusait les ouvriers en triomphant du pouvoir par la transgression, ou à La Petite Vie, par sa critique de moeurs, ses textes hilarants et ses comédiens talentueux.

Le public aime aussi faire un certain effort intellectuel lorsqu'on traite de la politique ou de la société de façon intelligente et stimulante, comme la série Simonne et Chartrand. Mais, comme l'a affirmé Bourdieu, les entreprises médiatiques, empêtrées dans la logique des cotes d'écoute, vont directement devant les attentes de leur public et risquent ainsi de mettre en question les conditions mêmes de la production d'oeuvres qui peuvent paraître ésotériques mais qui, à terme, sont capables de créer leur public.
 
 
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