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Lâchage géorgien

Guy Taillefer   25 novembre 2003 
Entré dans l'histoire par la grande porte dans les années 80 pour faire la pérestroïka, Edouard Chevardnadze en est ressorti dimanche par la petite, renvoyé à la rédaction de ses mémoires à l'issue d'une révolution pacifique orchestrée par des partis d'opposition parvenus à capter l'insatisfaction populaire.

La choquante corruption de son entourage a fini par faire de M. Chevardnadze un homme détesté par la majorité des 4,4 millions de Géorgiens qui tentent de survivre à la débâcle économique de leur pays. Pour autant, les causes de cette «révolution de velours» ne se résument pas à l'explosion du mécontentement social que le résultat des élections législatives du 2 novembre dernier, entachées de fraude, est venu attiser.

Sous le «velours», s'est joué un nouvel épisode de la guerre d'influence que Washington et Moscou se livrent dans la région géostratégiquement capitale du Caucase pour d'incontournables raisons de pétrole. Ainsi que le soulignait hier le journal géorgien Tavari Gazeti, comme du reste l'ont fait l'unanimité des observateurs, les États-Unis ont au moins tacitement encouragé la fronde contre Chevardnadze, jugeant que le président poussé vers la porte s'était rendu «dangereux» auprès des Américains pour s'être soudainement rapproché de Moscou — malgré l'inimitié que lui vouaient de larges pans du pouvoir russe pour sa contribution historique au démantèlement de l'URSS.

Erreur fatale. La Géorgie a reçu au cours des dernières années un important soutien militaire et financier de la part d'une administration américaine qui était heureuse de voir M. Chevardnadze prendre ses distances de Moscou. D'autant plus heureuse que la Géorgie est un maillon capital dans l'acheminement vers les marchés occidentaux, par le truchement d'un oléoduc actuellement en construction, du pétrole de la Caspienne, situé dans l'Azerbaïdjan voisin. Du pétrole considéré par les États-Unis comme un élément-clé des plans de diversification de leurs approvisionnements énergétiques.

Sa «révolution» du week-end le fut peut-être, mais l'histoire de la Géorgie est tout sauf pacifique. Celui que les Américains viennent de lâcher pour culpabilité de trahison géostratégique soufflait, disons par nécessité, le chaud et le froid: il a eu à composer au cours des dix dernières années avec un voisin russe, jaloux de ses influences, qui a cultivé l'instabilité géorgienne en soutenant militairement et financièrement des mouvements séparatistes régionaux.

Celui qu'ils prennent aujourd'hui sous leur aile, le leader de l'opposition Mikhaïl Saakashvili, nationaliste pro-américain, tient face à Moscou un discours de fermeté qui a peut-être des résonances favorables au sein de l'opinion publique, mais qui, objectivement, fait craindre l'escalade. L'éviction de M. Chevardnadze aura été autant le fait d'un peuple en colère que d'une superpuissance qui ne lui faisait plus confiance. La suite dira si cette coïncidence améliorera la vie quotidienne des Géorgiens.
 
 
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