Retour au Nigger Rock
Dans son édition du vendredi 14 novembre 2003, Le Devoir faisait paraître dans sa tribune «Libre Opinion» un texte titré «L'histoire de Nigger Rock reste à écrire». Ce texte, signé Charles Benoit, constituait l'extrait d'une longue lettre polémique diffusée au moyen d'Internet. Son contenu contestait l'ensemble des faits historiques entourant le site de Nigger Rock, à Saint-Armand, que j'ai tenté de reconstituer dans l'ouvrage Ceux de Nigger Rock, publié récemment chez Libre Expression. J'estime que cette lettre tente de saper ma crédibilité de chercheur en affirmant que j'ai tronqué la réalité historique. C'est pourquoi je prends le temps ici de répliquer à ses propos.
Charles Benoit écrit et je cite: «Sans documents à l'appui, l'anthropologue tente en vain de confirmer l'existence d'un cimetière d'esclaves noirs dans la municipalité de Saint-Armand, près du rocher appelé Nigger Rock.» Cette affirmation pose en quelque sorte le problème du bon usage des sources en histoire. Sur ce point, je répondrai qu'aujourd'hui l'histoire ne se fait plus essentiellement avec des textes, n'en déplaise aux historiens du document écrit. Un document historique est conçu d'abord comme tout apport ou source d'information susceptible de nous permettre de parvenir éventuellement à une compréhension sans cesse plus complète des processus d'évolution des sociétés humaines.
Vus sous cet angle, tous les instruments utilisés par des individus ou par des groupes pour transmettre des réalités matérielles et des valeurs spirituelles s'avèrent des données pertinentes pour féconder la connaissance historique d'une société particulière. En clair, tout ce qui nous entoure [...] est devenu une source potentielle de l'histoire (y compris des ossements humains exhumés accidentellement).
Mis à part les documents écrits (archivistiques ou imprimés), la recherche historique peut donc tirer profit également des documents oraux, c'est-à-dire de tout ce qui est transmis par la bouche et la mémoire. [...] Somme toute, il existe plusieurs genres de traditions orales (récit, généalogie, conte, poème et rituel) couvrant des surfaces sociales variées [...]. Celle qui relate l'existence d'un lieu de sépulture sur votre propriété, M. Benoit, est une tradition orale véhiculée au sein de la communauté anglophone du Piémont-des-Appalaches. Elle est l'aboutissement d'une histoire longue d'au moins cinq générations. Elle est vieille d'au moins 150 ans. Je considère qu'elle constitue une source historique de première main au même titre qu'un document écrit. Vous ignorez peut-être que l'histoire culturelle du Québec ancien jusqu'aux années 1950 reste avant tout celle d'une civilisation orale.
Des faits connus
Dans un autre registre d'idées, vous errez littéralement lorsque vous affirmez que je «postule que le Bas-Canada était un havre pour les propriétaires d'esclaves de l'État de New York». Ce que j'écris plutôt c'est qu'en 1794, Philip Luke, père, aurait hérité des six esclaves de sa mère qui vivait à Albany et que ce dernier aurait probablement acheté ceux de son beau-frère, John Van Allen, pour les raisons que j'explique en détail dans mon livre. Ce que j'écris également, c'est que plusieurs Loyalistes américains, notamment des «Yorkers» se sont installés au Canada avec leurs esclaves noirs. Il ne s'agit pas ici de grands planteurs bien entendu mais de petits «Yeomen». Quant aux esclaves noirs en fuite et la question du réseau souterrain, c'est une autre histoire. En fuyant et en traversant la frontière canado-américaine, ils s'affranchissaient de facto.
En ce qui a trait à la présence d'esclaves noirs en milieu rural et à leur exploitation au Bas-Canada dans la production de la potasse, un dérivé de l'exploitation forestière, j'en conviens l'hypothèse est neuve. On verra bien au fil du temps si les recherches historiques ultérieures la confirmeront ou l'infirmeront. Évidemment, on sait assez bien que la production de la potasse par la grande majorité des pionniers demeurait une production artisanale. Nonobstant, ce n'était pas le cas de la famille Luke [...]. C'est un fait connu que les Luke commercialisaient ce produit, c'est-à-dire qu'ils fabriquaient de la potasse, en achetaient et en vendaient à Montréal. Philip Luke, père, possédait d'ailleurs sa propre fabrique (ashery), ce que vous vous gardez bien de rapporter.
C'est sans doute pour réduire les coûts onéreux de production que les Luke (et combien d'autres?) exploitaient des esclaves à qui ils ne versaient pas de salaires. C'est pourquoi l'esclavage devenait une alternative intéressante pour les entrepreneurs qui pouvaient s'offrir une main-d'oeuvre servile. De plus, j'ajouterai que produire de la potasse n'était pas une sinécure. D'où l'intérêt de reporter le fardeau de sa production sur le dos des esclaves lorsque disponibles. [...]
M. Benoit, vous faites état d'un recensement de 1825 à partir duquel je tente de démontrer que 11 des 13 personnes vivant avec Jacob Luke, un des fils héritiers de Philip Luke, ne pouvaient être ses enfants ou ses proches, mais auraient été plutôt des esclaves noirs. Vous suggérez plutôt que «ces 11 personnes pourraient être des ouvriers agricoles ou des colons hébergés en attendant l'ouverture des concessions». Si c'était le cas, on peut se demander alors pourquoi les Luke ont aménagé un deuxième champ des morts à proximité de leur cimetière familial, consacré et bien identifié celui-là. Vos ouvriers agricoles ou vos colons en transit, monsieur Benoit, ont vraiment abusé de l'hospitalité de la famille Luke! [...]
À suivre
M. Benoit, vous avancez que des documents historiques trouvés par la Société historique de Missisquoi nous apprennent que deux pasteurs anglicans qui ont visité Saint-Armand au début des années 1800 signalent qu'«ici, on voit rarement des Noirs, et le peu qu'il y a sont des hommes libres». Vous ne citez pourtant aucune source de référence à l'appui. D'autre part, vous référez à «un abolitionniste acharné qui a séjourné chez le prétendu esclavagiste Philip Luke». Encore une fois, vous omettez de préciser l'origine de votre source et d'identifier cet individu. Comme vous passez sous silence le fait que la mère de Philip Luke possédait bel et bien six esclaves; son oncle paternel, Jacob, en avait au moins deux; son beau-frère, John Van Allen, huit, et Abraham Lagrange, son cousin maternel et partenaire en affaires, quatre.
Vous concluez finalement en écrivant que mon livre est «farci d'erreurs méthodologiques» et qu'il apparaît «comme un assemblage d'éléments non vérifiés, douteux ou même carrément faux». Au lectorat de Ceux de Nigger Rock d'en juger. M. Benoit, je vais vous faire un aveu. Toujours, je serai un esprit curieux et désireux de comprendre le plus possible, le mieux possible le devenir humain. Mais de vous ou de votre historien de service, je n'ai pas à recevoir de leçon de méthodologie de la démarche de recherche en sciences humaines et sociales. [...]
M. Benoit, vous avez intitulé votre texte «L'histoire de Nigger Rock reste à écrire». Je suis assez d'accord avec cet énoncé. J'ajouterai simplement que la réponse probante à l'énigme que pose ce site ne saurait venir que de l'archéologie qui reste à faire. Lorsque les données livrées par les vestiges matériels en surface ou enfouis dans le sol de l'ancienne propriété de Philip Luke seront enfin disponibles, la tradition orale piémontaise ne sera que plus éloquente et la réalité historique mieux servie. En attendant, l'enquête continue...
Charles Benoit écrit et je cite: «Sans documents à l'appui, l'anthropologue tente en vain de confirmer l'existence d'un cimetière d'esclaves noirs dans la municipalité de Saint-Armand, près du rocher appelé Nigger Rock.» Cette affirmation pose en quelque sorte le problème du bon usage des sources en histoire. Sur ce point, je répondrai qu'aujourd'hui l'histoire ne se fait plus essentiellement avec des textes, n'en déplaise aux historiens du document écrit. Un document historique est conçu d'abord comme tout apport ou source d'information susceptible de nous permettre de parvenir éventuellement à une compréhension sans cesse plus complète des processus d'évolution des sociétés humaines.
Vus sous cet angle, tous les instruments utilisés par des individus ou par des groupes pour transmettre des réalités matérielles et des valeurs spirituelles s'avèrent des données pertinentes pour féconder la connaissance historique d'une société particulière. En clair, tout ce qui nous entoure [...] est devenu une source potentielle de l'histoire (y compris des ossements humains exhumés accidentellement).
Mis à part les documents écrits (archivistiques ou imprimés), la recherche historique peut donc tirer profit également des documents oraux, c'est-à-dire de tout ce qui est transmis par la bouche et la mémoire. [...] Somme toute, il existe plusieurs genres de traditions orales (récit, généalogie, conte, poème et rituel) couvrant des surfaces sociales variées [...]. Celle qui relate l'existence d'un lieu de sépulture sur votre propriété, M. Benoit, est une tradition orale véhiculée au sein de la communauté anglophone du Piémont-des-Appalaches. Elle est l'aboutissement d'une histoire longue d'au moins cinq générations. Elle est vieille d'au moins 150 ans. Je considère qu'elle constitue une source historique de première main au même titre qu'un document écrit. Vous ignorez peut-être que l'histoire culturelle du Québec ancien jusqu'aux années 1950 reste avant tout celle d'une civilisation orale.
Des faits connus
Dans un autre registre d'idées, vous errez littéralement lorsque vous affirmez que je «postule que le Bas-Canada était un havre pour les propriétaires d'esclaves de l'État de New York». Ce que j'écris plutôt c'est qu'en 1794, Philip Luke, père, aurait hérité des six esclaves de sa mère qui vivait à Albany et que ce dernier aurait probablement acheté ceux de son beau-frère, John Van Allen, pour les raisons que j'explique en détail dans mon livre. Ce que j'écris également, c'est que plusieurs Loyalistes américains, notamment des «Yorkers» se sont installés au Canada avec leurs esclaves noirs. Il ne s'agit pas ici de grands planteurs bien entendu mais de petits «Yeomen». Quant aux esclaves noirs en fuite et la question du réseau souterrain, c'est une autre histoire. En fuyant et en traversant la frontière canado-américaine, ils s'affranchissaient de facto.
En ce qui a trait à la présence d'esclaves noirs en milieu rural et à leur exploitation au Bas-Canada dans la production de la potasse, un dérivé de l'exploitation forestière, j'en conviens l'hypothèse est neuve. On verra bien au fil du temps si les recherches historiques ultérieures la confirmeront ou l'infirmeront. Évidemment, on sait assez bien que la production de la potasse par la grande majorité des pionniers demeurait une production artisanale. Nonobstant, ce n'était pas le cas de la famille Luke [...]. C'est un fait connu que les Luke commercialisaient ce produit, c'est-à-dire qu'ils fabriquaient de la potasse, en achetaient et en vendaient à Montréal. Philip Luke, père, possédait d'ailleurs sa propre fabrique (ashery), ce que vous vous gardez bien de rapporter.
C'est sans doute pour réduire les coûts onéreux de production que les Luke (et combien d'autres?) exploitaient des esclaves à qui ils ne versaient pas de salaires. C'est pourquoi l'esclavage devenait une alternative intéressante pour les entrepreneurs qui pouvaient s'offrir une main-d'oeuvre servile. De plus, j'ajouterai que produire de la potasse n'était pas une sinécure. D'où l'intérêt de reporter le fardeau de sa production sur le dos des esclaves lorsque disponibles. [...]
M. Benoit, vous faites état d'un recensement de 1825 à partir duquel je tente de démontrer que 11 des 13 personnes vivant avec Jacob Luke, un des fils héritiers de Philip Luke, ne pouvaient être ses enfants ou ses proches, mais auraient été plutôt des esclaves noirs. Vous suggérez plutôt que «ces 11 personnes pourraient être des ouvriers agricoles ou des colons hébergés en attendant l'ouverture des concessions». Si c'était le cas, on peut se demander alors pourquoi les Luke ont aménagé un deuxième champ des morts à proximité de leur cimetière familial, consacré et bien identifié celui-là. Vos ouvriers agricoles ou vos colons en transit, monsieur Benoit, ont vraiment abusé de l'hospitalité de la famille Luke! [...]
À suivre
M. Benoit, vous avancez que des documents historiques trouvés par la Société historique de Missisquoi nous apprennent que deux pasteurs anglicans qui ont visité Saint-Armand au début des années 1800 signalent qu'«ici, on voit rarement des Noirs, et le peu qu'il y a sont des hommes libres». Vous ne citez pourtant aucune source de référence à l'appui. D'autre part, vous référez à «un abolitionniste acharné qui a séjourné chez le prétendu esclavagiste Philip Luke». Encore une fois, vous omettez de préciser l'origine de votre source et d'identifier cet individu. Comme vous passez sous silence le fait que la mère de Philip Luke possédait bel et bien six esclaves; son oncle paternel, Jacob, en avait au moins deux; son beau-frère, John Van Allen, huit, et Abraham Lagrange, son cousin maternel et partenaire en affaires, quatre.
Vous concluez finalement en écrivant que mon livre est «farci d'erreurs méthodologiques» et qu'il apparaît «comme un assemblage d'éléments non vérifiés, douteux ou même carrément faux». Au lectorat de Ceux de Nigger Rock d'en juger. M. Benoit, je vais vous faire un aveu. Toujours, je serai un esprit curieux et désireux de comprendre le plus possible, le mieux possible le devenir humain. Mais de vous ou de votre historien de service, je n'ai pas à recevoir de leçon de méthodologie de la démarche de recherche en sciences humaines et sociales. [...]
M. Benoit, vous avez intitulé votre texte «L'histoire de Nigger Rock reste à écrire». Je suis assez d'accord avec cet énoncé. J'ajouterai simplement que la réponse probante à l'énigme que pose ce site ne saurait venir que de l'archéologie qui reste à faire. Lorsque les données livrées par les vestiges matériels en surface ou enfouis dans le sol de l'ancienne propriété de Philip Luke seront enfin disponibles, la tradition orale piémontaise ne sera que plus éloquente et la réalité historique mieux servie. En attendant, l'enquête continue...
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