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Trot, boulot, dodo

Fabien Deglise   21 novembre 2003 
Photo : Jacques Nadeau
Un kilomètre à pied, ça use, ça use... Depuis lundi, la ritournelle résonne dans la tête d'une bonne tranche de Montréalais dont les horaires atypiques en font des exclus de nos transports en commun conjugués à l'impératif présent de la grève. Et aussi entre les oreilles d'une autre frange peu encline à poireauter sur un coin de rue avec une centaine d'autres citadins qui attendent tous, parfois sous la pluie, le même autobus bondé.

Restrictions et contestation obligent, la marche à pied, tout comme ses proches cousins que sont le vélo, le patin à roues alignées et même la trottinette, semble depuis quelques jours être devenue un véritable sport national... dans la métropole. Et pas besoin d'une enquête très poussée pour s'en rendre compte.

Au centre-ville, à l'heure de la salade de légumes ou du poulet graisseux d'une foire alimentaire, les escarpins, souliers de ville et autres imitations de godasses de quilles, d'ordinaire en harmonie avec les costumes urbains, se font en effet un peu moins voyants, au profit des chaussures de sport ou de marche, frappantes avec leurs traditionnels bas blancs sur fond de tailleurs noirs ou de sombres costumes deux pièces.

Normal. En effet, désormais, quand les autobus se cachent, les marcheurs sortent. Sur les trottoirs longeant le parc Jeanne-Mance, dans les rues étroites du Plateau Mont-Royal, sous les viaducs de Westmount ou de Saint-Henri, dans la rue Sainte-Catherine... et la liste est loin d'être exhaustive.

«Quand tu n'as pas les moyens de t'offrir une course de taxi à 15 ou 20 $ et que tu n'as pas de voiture, c'est difficile de t'en sortir», lance, résignée, une jeune fille qui, derrière sa caisse dans une SAQ du centre-ville, échange des bouteilles de beaujolais nouveau (ou autre) contre de l'argent. «Pour ma part, c'est une marche de 50 minutes pour me rendre au travail et pour rentrer chez moi. Quand il pleut, c'est loin d'être agréable.»

La grogne est palpable mais loin d'être partagée par tout le monde. «La marche de transport, j'en faisais déjà un peu avant la grève», dit Gisèle Morissette, costumière à l'émission Virginie et marcheuse invétérée. «Là, j'en fait un peu plus. Et ça ne peut que me faire du bien.»

Du bien pour le corps, certes, mais aussi pour l'esprit qui, dans la nouvelle équation du quotidien «trot, boulot, dodo», peut parfois trouver, au détour d'une rue étroite rarement explorée ou d'une place publique éloignée d'un trajet d'autobus, d'autres nourritures à se mettre dans les synapses. «Ça permet de découvrir des coins du quartier qu'on n'avait jamais vus, de voir de belles maisons qui nous avaient échappé jusque-là», commente Bernard, un travailleur du centre-ville que les employés de la Société de transport de Montréal (STM) ont transformé en marcheur forcé depuis lundi. Et, qui sait, à l'avenir, un marcheur en meilleure santé...

Car la marche est une activité bénéfique en plus d'être facile et accessible à tous, explique Lorraine Croteau, conseillère en activité physique pour Kino-Québec, un programme provincial qui vise à encourager l'adoption d'habitudes de vie plus saines. «Elle est bonne pour le coeur, pour le contrôle de l'hypertension, de l'hypercholestérolémie ou du poids. Elle permet de maintenir une bonne masse musculaire, la solidité des os, et contribue parfois à diminuer les symptômes de la dépression légère et de l'anxiété, influençant du même coup la qualité du sommeil.» Rien de moins.

De là à remercier tout de suite les syndiqués de la STM pour leur contribution exemplaire au bien-être collectif et à la prévention des maladies (sans oublier son corollaire, le désengorgement des urgences d'hôpitaux), il n'y a qu'un pas... que Nicole Blondeau, coordonnatrice de la Fédération québécoise de la marche, n'a pas l'intention de franchir. Simple question de plaisir. «Si cette dimension [le plaisir] n'est pas présente, les bienfaits ne sont pas les mêmes, dit-elle. Or, dans le contexte actuel, je ne pense pas que les marcheurs aient vraiment du plaisir. Surtout par temps froid et pluvieux, avec un sac d'ordinateur sur le dos, quand il faut se dépêcher de rentrer à la maison pour préparer le souper. Ils ne font pas de la marche, ils se déplacent à pied. Point. Et bien souvent à reculons!»

C'est un fait. Dans la population, les marcheurs du quotidien qui, par choix, n'hésitent pas à laisser passer les autobus pour consacrer entre la tanière et la source de revenu 30 ou 40 minutes de marche par jour (la dose quotidienne recommandée pour rester en forme, selon les promoteurs de l'activité physique) courent beaucoup moins les rues qu'en ce moment. «Ce mode de déplacement diminue même depuis les cinq dernières années», commente Lucie Lapierre, de la Direction de la santé publique de Montréal. «Les gens sont de plus en plus sédentaires, et l'environnement urbain, avec son étalement, ne favorise pas ce type de marche.»

Les ex-usagers du métro et des autobus, devenus, sous la pression des employés d'entretien de la STM, des arpenteurs de bitume, s'en rendent certainement compte. «Mais on peut espérer que plusieurs vont également prendre conscience de l'effet bénéfique de ces marches, même forcées, sur leur santé», dit Mme Croteau. Et, à l'avenir, qu'elles modifieront leur mode de vie en conséquence: aller à l'épicerie, au musée, au cinéma ou à la piscine à pied, voire descendre trois arrêts (ou deux stations) plus tôt pour prendre un peu d'air, espère la représentante de Kino-Québec, qui rêve secrètement que cette grève contribuera à étoffer les rangs des marcheurs qui, bon an, mal an, prennent part aux nombreuses marches populaires organisées partout au Québec. Quand les beaux jours reviennent et que le doux fumet des gaz d'échappement des autobus, qui permettent de gagner le point de ralliement de ces marches, couvre sans discontinuer les rues de la métropole.






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