Le français, langue régionale ou internationale ? - L'avenir du français dans les institutions européennes et son impact sur le Québec
Depuis 1997, la part du français comme langue de rédaction d'origine des documents de la Commission européenne a chuté brutalement, passant de 40,4 % à 29 %, le transfert s'effectuant totalement au profit de l'anglais, les autres langues stagnant à un niveau marginal.
Au Conseil européen, la situation est pire encore, l'usage du français passant au cours de la même période de 42,2 % à 18,8 %.
Cette accélération du recul du français dans les institutions de l'exécutif européen comme langue de conception et de travail découle directement de l'adhésion à la Communauté européenne en 1995 de l'Autriche, de la Finlande et de la Suède, pays qui recourent systématiquement à l'anglais sur la scène internationale.
Les dernières présidences (changeant par rotation), espagnole, danoise et grecque, ont nettement privilégié l'anglais. De surcroît, l'adhésion en 2004 de dix nouveaux États, les trois pays baltes et les ex-pays de l'Est, devrait renforcer cette tendance. En effet, les conférences intergouvernementales d'adhésion se sont déroulées exclusivement en anglais, y compris avec les représentants des pays membres ou observateurs de l'Organisation internationale de la Francophonie (Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Slovénie). De même, le programme européen d'aide aux anciens pays de l'empire soviétique a été exclusivement rédigé en anglais, y compris les appels d'offres.
Ajoutons à ce sombre tableau l'extension du nombre de groupes sans interprétation simultanée parmi les organes préparatoires du Conseil, ce qui, de facto, les mène au monolinguisme anglais: dans ces conditions, dans un débat serré, il est difficile pour qui parle un basic English de négocier à armes égales avec un Britannique.
De quoi désespérer ?
Notons tout d'abord que dans certains secteurs, le français se porte bien. Au Parlement européen, le français reste la première langue de travail de l'administration. Il en est de même dans ce qu'on appelle les institutions luxembourgeoises (Cour de justice et Cour de comptes): le français est la langue du délibéré. Ces institutions sont par ailleurs attachées au plurilinguisme, ce qui a pour effet de réduire la prédominance de l'anglais constatée ailleurs.
Les travaux ayant mené au dépôt du projet de Constitution européenne le 18 juillet 2003 ont fait une large place au français en raison de leur caractère juridique et surtout parce que ces travaux étaient dirigés par l'ancien président de la France, Valéry Giscard d'Estaing.
Le projet de Constitution (la Convention européenne), par son article I-3, fait du respect de la diversité culturelle et linguistique un nouvel objectif de l'Union. Diverses autres dispositions du projet abordent cette question. Seront-elles de nature à renforcer et à préciser les dispositions actuelles en matière linguistique, en particulier le règlement n° 1 du 15 avril 1958 (amendé à chaque élargissement)? Beaucoup d'experts en doutent.
On constate cependant que d'autres pays que la France ont fini par s'émouvoir de l'éventuelle hégémonie de l'anglais. C'est ainsi que, dans ce domaine comme dans d'autres, le couple franco-allemand a su prendre des initiatives concrètes, par exemple en matière d'exigences linguistiques au recrutement (plurilinguisme des candidats).
Quant à la France, elle a adopté le 11 janvier 2002 un plan d'action pluriannuel pour le français. Elle s'est associée dans cette action à la Communauté française de Wallonie-Bruxelles, au Luxembourg et à l'Agence intergouvernementale de la Francophonie. Ce plan vise en particulier l'apprentissage du français par de nombreux fonctionnaires de l'Union actuelle et de ses futurs adhérents. De plus, sur ses fonds propres (1,4 million d'euros en 2003), la France s'est engagée dans un programme de formation de milliers de fonctionnaires. Les députés européens commencent eux aussi à débattre des questions linguistiques. Ainsi a-t-on pu voir récemment Marielle de Sarnez obtenir que le programme d'échanges d'étudiants appelé Erasmus World soit rebaptisé en Erasmus Mundi.
Ces diverses actions ont mené le collège de la Commission à adopter en 2003 un plan d'action pour la période 2004-06 visant notamment à favoriser l'apprentissage des langues tant au sein des institutions que dans les pays membres, preuve que les questions linguistiques commencent concrètement à être prises en compte à tous les niveaux.
Il est encore trop tôt pour savoir si ces démarches seront suffisantes pour contrer la montée en puissance de l'hégémonie anglophone, d'autant que l'opinion publique en France se montre fort peu préoccupée par l'avenir de sa langue, assurée de sa pérennité éternelle et jugeant l'envahissement de l'anglais dans le monde du travail, de la publicité et de l'affichage au mieux comme une nécessité, au pire comme une excellente chose (moderne et chic, très trendy).
On ne voit guère de politiques, de syndicalistes, d'administrations (sauf de très timides efforts de plurilinguisme en matière d'affichage touristique), d'associations de consommateurs, de citoyens, etc., faire des questions linguistiques un quelconque enjeu. Contrairement au Québec, en première ligne du déferlement culturel américain et de l'influence de l'anglais sur le monde du travail, la France juge ridicule de parler du déclin, du moins en France, de la langue française. Or, à mon sens, si l'opinion publique en France se refuse à un aggiornamento linguistique, les efforts consentis auprès des institutions européennes seront un coup d'épée dans l'eau.
En quoi tout ceci concerne-t-il le Québec ?
De par notre situation géographique, nous sommes à l'épicentre de la mondialisation. Nous vivons dangereusement notre singularité linguistique en Amérique. Le Québec est au poste avancé du combat pour l'avenir de la langue française; notre base arrière est en France: si celle-ci venait à s'affaiblir, c'est notre combat qui n'aurait plus le même sens. Notre projet, toujours inachevé, de faire du français notre langue publique commune ne pourra se réaliser, à mon avis, que si cette langue continue à être parlée par un nombre significatif de personnes et de pays, que si elle est une langue d'avenir. Pour citer Jacques Attali, «plus le nombre de locuteurs d'une langue est élevé, plus elle a de valeur pour chacun de ceux qui la parlent» (Le Français langue du monde, Organisation internationale de la Francophonie, Paris, 2003).
Enfin, l'avenir de la langue française en Europe nous importe parce qu'il faut faire, sur ce plan comme sur d'autres, contrepoids à la mondialisation telle qu'elle se déroule sous nos yeux: défendre le français, c'est défendre toutes les autres langues. Notre avenir réside dans le plurilinguisme et dans une alliance avec les diverses aires linguistiques, principalement arabophones, lusophones, hispanophones.
Au Conseil européen, la situation est pire encore, l'usage du français passant au cours de la même période de 42,2 % à 18,8 %.
Cette accélération du recul du français dans les institutions de l'exécutif européen comme langue de conception et de travail découle directement de l'adhésion à la Communauté européenne en 1995 de l'Autriche, de la Finlande et de la Suède, pays qui recourent systématiquement à l'anglais sur la scène internationale.
Les dernières présidences (changeant par rotation), espagnole, danoise et grecque, ont nettement privilégié l'anglais. De surcroît, l'adhésion en 2004 de dix nouveaux États, les trois pays baltes et les ex-pays de l'Est, devrait renforcer cette tendance. En effet, les conférences intergouvernementales d'adhésion se sont déroulées exclusivement en anglais, y compris avec les représentants des pays membres ou observateurs de l'Organisation internationale de la Francophonie (Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Slovénie). De même, le programme européen d'aide aux anciens pays de l'empire soviétique a été exclusivement rédigé en anglais, y compris les appels d'offres.
Ajoutons à ce sombre tableau l'extension du nombre de groupes sans interprétation simultanée parmi les organes préparatoires du Conseil, ce qui, de facto, les mène au monolinguisme anglais: dans ces conditions, dans un débat serré, il est difficile pour qui parle un basic English de négocier à armes égales avec un Britannique.
De quoi désespérer ?
Notons tout d'abord que dans certains secteurs, le français se porte bien. Au Parlement européen, le français reste la première langue de travail de l'administration. Il en est de même dans ce qu'on appelle les institutions luxembourgeoises (Cour de justice et Cour de comptes): le français est la langue du délibéré. Ces institutions sont par ailleurs attachées au plurilinguisme, ce qui a pour effet de réduire la prédominance de l'anglais constatée ailleurs.
Les travaux ayant mené au dépôt du projet de Constitution européenne le 18 juillet 2003 ont fait une large place au français en raison de leur caractère juridique et surtout parce que ces travaux étaient dirigés par l'ancien président de la France, Valéry Giscard d'Estaing.
Le projet de Constitution (la Convention européenne), par son article I-3, fait du respect de la diversité culturelle et linguistique un nouvel objectif de l'Union. Diverses autres dispositions du projet abordent cette question. Seront-elles de nature à renforcer et à préciser les dispositions actuelles en matière linguistique, en particulier le règlement n° 1 du 15 avril 1958 (amendé à chaque élargissement)? Beaucoup d'experts en doutent.
On constate cependant que d'autres pays que la France ont fini par s'émouvoir de l'éventuelle hégémonie de l'anglais. C'est ainsi que, dans ce domaine comme dans d'autres, le couple franco-allemand a su prendre des initiatives concrètes, par exemple en matière d'exigences linguistiques au recrutement (plurilinguisme des candidats).
Quant à la France, elle a adopté le 11 janvier 2002 un plan d'action pluriannuel pour le français. Elle s'est associée dans cette action à la Communauté française de Wallonie-Bruxelles, au Luxembourg et à l'Agence intergouvernementale de la Francophonie. Ce plan vise en particulier l'apprentissage du français par de nombreux fonctionnaires de l'Union actuelle et de ses futurs adhérents. De plus, sur ses fonds propres (1,4 million d'euros en 2003), la France s'est engagée dans un programme de formation de milliers de fonctionnaires. Les députés européens commencent eux aussi à débattre des questions linguistiques. Ainsi a-t-on pu voir récemment Marielle de Sarnez obtenir que le programme d'échanges d'étudiants appelé Erasmus World soit rebaptisé en Erasmus Mundi.
Ces diverses actions ont mené le collège de la Commission à adopter en 2003 un plan d'action pour la période 2004-06 visant notamment à favoriser l'apprentissage des langues tant au sein des institutions que dans les pays membres, preuve que les questions linguistiques commencent concrètement à être prises en compte à tous les niveaux.
Il est encore trop tôt pour savoir si ces démarches seront suffisantes pour contrer la montée en puissance de l'hégémonie anglophone, d'autant que l'opinion publique en France se montre fort peu préoccupée par l'avenir de sa langue, assurée de sa pérennité éternelle et jugeant l'envahissement de l'anglais dans le monde du travail, de la publicité et de l'affichage au mieux comme une nécessité, au pire comme une excellente chose (moderne et chic, très trendy).
On ne voit guère de politiques, de syndicalistes, d'administrations (sauf de très timides efforts de plurilinguisme en matière d'affichage touristique), d'associations de consommateurs, de citoyens, etc., faire des questions linguistiques un quelconque enjeu. Contrairement au Québec, en première ligne du déferlement culturel américain et de l'influence de l'anglais sur le monde du travail, la France juge ridicule de parler du déclin, du moins en France, de la langue française. Or, à mon sens, si l'opinion publique en France se refuse à un aggiornamento linguistique, les efforts consentis auprès des institutions européennes seront un coup d'épée dans l'eau.
En quoi tout ceci concerne-t-il le Québec ?
De par notre situation géographique, nous sommes à l'épicentre de la mondialisation. Nous vivons dangereusement notre singularité linguistique en Amérique. Le Québec est au poste avancé du combat pour l'avenir de la langue française; notre base arrière est en France: si celle-ci venait à s'affaiblir, c'est notre combat qui n'aurait plus le même sens. Notre projet, toujours inachevé, de faire du français notre langue publique commune ne pourra se réaliser, à mon avis, que si cette langue continue à être parlée par un nombre significatif de personnes et de pays, que si elle est une langue d'avenir. Pour citer Jacques Attali, «plus le nombre de locuteurs d'une langue est élevé, plus elle a de valeur pour chacun de ceux qui la parlent» (Le Français langue du monde, Organisation internationale de la Francophonie, Paris, 2003).
Enfin, l'avenir de la langue française en Europe nous importe parce qu'il faut faire, sur ce plan comme sur d'autres, contrepoids à la mondialisation telle qu'elle se déroule sous nos yeux: défendre le français, c'est défendre toutes les autres langues. Notre avenir réside dans le plurilinguisme et dans une alliance avec les diverses aires linguistiques, principalement arabophones, lusophones, hispanophones.
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