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Astral répond à Radio-Canada

Pierre Roy - Président, Les chaînes Télé Astral  17 novembre 2003 
Lettre ouverte à Daniel Gourd, en réponse à son intervention publique du 12 novembre 2003

Cher monsieur Gourd,

Je n'aurais jamais imaginé que la Télévision française de Radio-Canada avait l'épiderme à ce point sensible que le moindre questionnement sur l'équilibre des aides publiques à la production télévisuelle québécoise me vaille une attaque en règle de votre part. Ni que mes propos puissent être assimilés, comme vous le faites, à «une remise en cause de la définition, voire même de l'existence de la télévision publique».

Permettez-moi donc de vous rassurer d'entrée de jeu: loin de moi l'idée de remettre en cause l'existence de Radio-Canada. En tant que citoyen comme en tant que diffuseur privé, je me réjouis de voir Radio-Canada couvrir sept soirées d'élections provinciales en une même année et entretenir des correspondants un peu partout dans le monde. Je suis convaincu que sa présence est essentielle dans le paysage télévisuel québécois et je souhaite que le gouvernement lui accorde le financement public stable nécessaire à l'accomplissement de son mandat.

Depuis de nombreuses années, Astral répète, sur toutes les tribunes publiques, qu'il y a quatre piliers fondamentaux au système de la radiodiffusion de langue française: les diffuseurs publics, les diffuseurs privés, les producteurs indépendants et les distributeurs par câble et par satellite. La réussite de la télévision d'ici dépend de l'équilibre à trouver entre ces composantes, dans le respect de leurs missions et fonctions respectives.

L'équilibre, tout est là

L'objectif que je poursuivais dans mon discours devant la Chambre de Commerce de Montréal — qui semble vous avoir tant irrité — était double: d'une part, souligner l'importance économique, sociale et culturelle de la télévision québécoise dans son ensemble (privée et publique, conventionnelle et spécialisée); d'autre part, souligner le rôle grandissant qu'occupe la télévision spécialisée dans cet univers et, oui, susciter un débat sur la répartition des aides publiques dont bénéficient, directement ou indirectement, les diffuseurs francophones, selon qu'ils soient privés ou publics.

Que le gouvernement fédéral verse à Radio-Canada des crédits parlementaires appropriés à l'accomplissement de son mandat, j'en suis. Mais lorsque Radio-Canada se sert de ces crédits parlementaires récurrents — comme des crédits ponctuels additionnels de 120 M $ qui lui ont été accordés récemment — comme levier pour accaparer la part du lion des aides fiscales et financières directes que les gouvernements québécois et canadiens allouent à la production indépendante québécoise, je m'interroge et je m'insurge.

Je crois que c'est mon droit — aussi bien à titre de citoyen que de diffuseur privé. Que vous refusiez le débat avec, hélas, l'arrogance coutumière de Radio-Canada qui assimile tout questionnement sur ses pratiques commerciales ou sur sa façon d'accomplir son mandat de télévision publique à un crime de lèse-majesté me chagrine.

Je crois que les questions que j'ai soulevées méritent d'être débattues. Notamment celle-ci: est-il juste et équitable de consacrer plus de 80% des aides publiques à Radio-Canada et Télé-Québec et moins de 20% aux diffuseurs conventionnels privés et spécialisés, alors que ces derniers sont responsables de 70% des droits de diffusion totaux versés aux producteurs indépendants et qu'ils accaparent 70% de l'écoute totale des Québécois francophones ?

Je comprends que cela puisse vous gêner de constater que les six chaînes spécialisées dont je m'occupe — Canal D, Canal Vie, Historia, Séries+, VRAK.TV et Z — consacrent plus de ressources annuellement à soutenir le développement du secteur de la production indépendante, soit 28 M $, que ne le fait le réseau français de Radio-Canada, et qu'elles rejoignent désormais collectivement presque autant de téléspectateurs québécois que ce même réseau français. Mais c'est la réalité. Une réalité dont je souhaite simplement qu'on tienne compte.

Obligations

Évidemment, je ne peux passer sous silence vos insinuations selon lesquelles que la programmation des services spécialisés de langue française que gèrent Les Chaînes Télé Astral «est essentiellement composée de productions étrangères, américaines en particulier».

Puis-je vous rappeler que les services dont je m'occupe, sauf Séries+, sont assujettis à l'obligation de consacrer en moyenne au moins 48% de leur grille totale de programmation à des émissions canadiennes, et puis-je me permettre de vous souligner que c'est là une exigence légèrement supérieure à celle qui a été imposée à ARTV lors de son entrée en ondes (47%). Dois-je comprendre de vous considérez que pareille exigence de contenu canadien est insuffisante pour des chaînes spécialisées privées mais qu'elle est tout à fait raisonnable pour une chaîne spécialisée contrôlée par notre exemplaire diffuseur public national ?

Quant à Séries+, je vous rappelle qu'une licence lui a été octroyée précisément pour offrir aux téléspectateurs francophones l'accès à des séries dramatiques étrangères d'origines nationales variées. Séries+ est en conséquence assujettie, par condition de licence, à l'obligation de consacrer au moins 75% de sa programmation étrangère à des émissions de sources autres qu'américaine. Vous êtes donc particulièrement mal avisé de lui faire le reproche de présenter principalement «des productions étrangères, américaines en particulier».

Quoi qu'en dise votre nouveau directeur des programmes — qui a profité d'un passage à la radio de Radio-Canada (convergence oblige) pour décrier ce qu'il considère comme la piètre qualité de la télévision spécialisée au Québec —, les services spécialisés ont souvent pris en charge des champs de programmation que la télévision publique avait en bonne partie délaissés, comme les émissions pour enfants ou les documentaires. Et ils l'ont fait avec succès, en gagnant le respect du public comme de leurs pairs, comme en font foi les nombreuses mises en nomination et les prix prestigieux obtenus, aussi bien au pays que sur la scène internationale, par plusieurs émissions originales canadiennes diffusées sur nos chaînes, et ce, tant dans le secteur des documentaires et des émissions pour enfants que, plus récemment, dans celui des dramatiques et des émissions d'arts de la scène.

Je pourrais reprendre de la sorte l'ouverture de votre lettre: c'est devenu un rituel périodique: des ténors de la télévision publique au Québec se livrent de concert à des attaques en règle contre la qualité des émissions diffusées à la télévision privée... Peut-être, cher monsieur Gourd, que le jour où les responsables de la télévision publique cesseront de croire être les seuls capables de réaliser de la télévision de qualité et, surtout, qu'ils cesseront de croire que le public a tort d'apprécier les émissions que lui offre la télévision conventionnelle privée et spécialisée, ils auront fait un grand pas dans la compréhension de ce qui devrait être un sain équilibre entre télévision privée et publique, au profit de l'ensemble de la collectivité de langue française.
 
 
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