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Martin cueille sa couronne

Manon Cornellier   15 novembre 2003 
Paul Martin
Photo : Agence Reuters
Paul Martin
Toronto — Jean Chrétien lui a donné son appui jeudi soir. Son adversaire Sheila Copps s'est ralliée avant même le décompte des votes. Il ne restait plus à Paul Martin qu'à cueillir la couronne de chef du Parti libéral du Canada, la même qu'il convoitait en 1990 et qui avait échappé à son père. Il l'a fait en invitant les Canadiens à tourner la page sur les années Chrétien pour mieux bâtir sur leurs réalisations.

«Je suis très fier de tout ce que nous avons accompli ces dix dernières années. Mais aujourd'hui, le moment est venu d'aller de l'avant, de passer à une autre étape», a déclaré M. Martin, après avoir été élu chef avec 93,8% des voix exprimées par les 3455 délégués présents.

Paul Martin voulait donc parler d'avenir et ne s'est pas beaucoup attardé à évoquer le passé, voire l'héritage laissé par Jean Chrétien. Il a toutefois remercié le premier ministre, s'écartant pour une rare fois de son texte. «La mesure réelle d'un leader est qu'à son départ, le pays est en bien meilleure condition qu'il l'a trouvé, alors Jean Chrétien peut être très fier. [...] Un de mes plus grands atouts comme ministre des Finances, lors de la lutte contre le déficit, a été le soutien indéfectible et pratiquement jamais vu du premier ministre.»Un hommage bien reçu par le premier ministre qui, avec sa femme Aline, a retrouvé son successeur sur la scène à la fin du discours pour le féliciter.

Le nouveau chef libéral a livré son discours avec fermeté et conviction, insistant sur son désir de faire les choses différemment et de sa vision de son propre rôle. «Le véritable défi du leadership est de rallier un pays autour de ses aspirations non réalisées, de bâtir une société fondée sur l'égalité et non sur le privilège, sur le devoir et non sur la domination gouvernementale. Une société basée sur la compassion et la solidarité et non l'indifférence ou la négligence.»

Cette allocution a suivi un spectacle musical entrecoupé d'un discours percutant et des moins conventionnels prononcé par le chanteur rock irlandais Bono sur le sida en Afrique. Bono a remercié le Canada d'envisager l'exportation de médicaments génériques vers les pays pauvres aux prises avec une épidémie mais a enjoint au gouvernement d'aller au bout de son idée et demandé à Paul Martin de tripler la contribution canadienne au Fonds mondial pour la lutte contre le sida, la malaria et la tuberculose. Le projet de loi sur les médicaments génériques est mort au feuilleton cette semaine avec la prorogation des travaux parlementaires, mais l'équipe Martin dit que le nouveau chef libéral entend le présenter de nouveau et l'adopter.

M. Martin a relevé le message de Bono, qu'il a lui-même invité au congrès, mais n'a pas répondu directement à ses deux demandes. Pour l'essentiel, le discours de M. Martin, livré devant des milliers de partisans, était avant tout un rappel des grands thèmes de sa campagne, assortis de ses élans rhétoriques préférés, du type: «Le monde n'attend pas après nous», «Nous sommes à l'aube de possibilités historiques», «un moment pour convertir des circonstances historiques en changement transformateur», ou encore: «Nous pouvons marquer l'histoire». Il entend maintenir le cap en matière d'économie avec des budgets équilibrés, la réduction du ratio de la dette et la réduction des impôts. Il ajoute toutefois la nécessité d'améliorer la reddition de comptes et d'investir dans l'apprentissage, l'innovation et la recherche. Sur le front social, il souligne la nécessite d'agir, sans dire comment, pour la petite enfance, les personnes âgées, les handicapés et les autochtones tout en s'attaquant aux listes d'attente dans le secteur de la santé.

Il veut arriver à instaurer un climat de collaboration avec les provinces et compte s'y atteler dès demain lors de sa rencontre avec les premiers ministres provinciaux en marge du match de la coupe Grey. Avec les villes, il veut, en collaboration avec les provinces, établir un nouveau pacte financier. Il promet toujours de s'attaquer au déficit démocratique au moyen d'une réforme parlementaire qui accroîtra le pouvoir et la liberté des députés. En matière de politique étrangère, il a réitéré son intention d'établir un «partenariat fructueux» avec les États-Unis, de revoir le fonctionnement des organisations internationales et d'en faire davantage en matière de développement.

Son accession à la tête du PLC n'est que le commencement de ce «voyage», a-t-il dit après avoir évoqué la mémoire de son père, Paul Martin Sr, qui avait tenté à deux reprises, en vain, d'en devenir le chef. «Plusieurs [...] m'ont demandé si, en devenant premier ministre, j'aurai réalisé son rêve. La réponse est non, cela n'a rien à voir avec son rêve mais tout à voir avec ce qu'il m'a enseigné, que le rôle des personnes qui choisissent la vie publique est de faire une différence dans la vie des gens.»

M. Martin n'a mentionné qu'en passant sa seule adversaire, Sheila Copps. Elle s'est pourtant ralliée en après-midi au moment de son seul discours au congrès, qui se termine aujourd'hui.

Mme Copps, qui n'a obtenu que 211 ou 6% des voix, a agi comme promis et profité de cette dernière tribune pour réitérer son long plaidoyer en faveur des valeurs «libérales», son invitation «à rêver un rêve encore plus grand» et son message en faveur de l'égalité, du respect, des droits des minorités et des femmes. À sa sortie, elle a indiqué vouloir être candidate aux prochaines élections et être prête à servir dans un cabinet Martin si celui-ci le lui demandait.

On peut en douter puisque tout indique que M. Martin veuille, dans son effort pour incarner le changement, faire peau neuve sur tous les fronts. De tous les ministres actuels, seulement trois seraient assurés de se faire offrir un ministère et même une promotion. Il s'agit de l'Albertaine Anne McLellan, du Saskatchewanais Ralph Goodale et du Québécois Pierre Pettigrew, trois partisans de longue date de Paul Martin. Tous les autres ministres, en particulier ceux identifiés à Jean Chrétien, sont considérés comme étant assis sur des sièges éjectables. Il faudra cependant attendre avant de connaître la composition du nouveau cabinet. En effet, Paul Martin ignore toujours la date à laquelle il deviendra premier ministre. Il devrait être fixé mardi lors de sa rencontre avec Jean Chrétien.

Paul Martin prend la direction d'un parti qui lui est massivement acquis mais qui s'avère désorganisé par les luttes intestines des dernières années. Le PLC traîne aussi, au niveau national, une dette d'environ deux millions de dollars. L'aile québécoise, de son côté, est handicapée par une dette encore plus importante, soit 3,2 millions.
 
 
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