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Libre opinion: L'histoire de Nigger Rock reste à écrire

14 novembre 2003 
Une fois gommées les conjectures stupéfiantes et les erreurs de fait flagrantes, il ne reste rien de l'enquête bâclée que Roland Viau expose dans son livre Ceux de Nigger Rock. À partir de ce rien, l'auteur propose d'intervenir lourdement, en vertu de la Loi sur les biens culturels, sur deux fermes au coeur du patrimoine agricole de Saint-Armand. Sans documents à l'appui, l'anthropologue tente en vain de confirmer l'existence d'un cimetière d'esclaves noirs dans la municipalité de Saint-Armand, près du rocher appelé Nigger Rock.

L'auteur postule que le Bas-Canada était un havre pour les propriétaires d'esclaves de l'État de New York. Pourtant, aucun document ne corrobore une «fuite vers le Nord» qui aurait été organisée par des esclavagistes (ou plus précisément par la famille Luke, nom de ce marchand auquel une certaine tradition orale attribue la possession d'un groupe d'esclaves à Saint-Armand). Il s'agit d'une théorie qui va à l'encontre de toutes les connaissances sur l'histoire de l'esclavage en Amérique du Nord.

Selon Roland Viau, les esclaves de Saint-Armand auraient été au coeur de l'industrie de la potasse. L'idée a fait école parmi les journalistes et les historiens amateurs bien que, là non plus, aucun document n'étaye l'hypothèse. Au contraire. «Sous-produit du défrichement, la potasse est tirée des cendres de bois franc», rappelle l'Histoire des Cantons de l'Est. Dans une économie pionnière où les revenus sont rares, la potasse — avec le bois de sciage, son complément — était peut-être une des seules activités marchandes, mais elle était tout de même quasi artisanale. Nous sommes loin d'un «coton du Nord» sur lequel une industrie esclavagiste aurait pu voir le jour et prospérer.

Au delà de ces hypothèses générales, notre anthropologue se penche sur la comptabilité de l'exploitation agricole de Jacob Luke, fils et héritier du marchand loyaliste. À partir d'un recensement réalisé en 1825, Viau compte 13 personnes dans la maisonnée Jacob. Selon l'anthropologue, parmi ces gens, il y en a 11 qui ne font pas partie de la famille du propriétaire. Ces fameuses «11 personnes» pourraient être des ouvriers agricoles ou des colons hébergés en attendant l'ouverture de concessions. Viau préfère en faire des esclaves en se basant sur ses propres postulats douteux.

L'auteur consulte également un plan fait à main levée par un arpenteur américain vers 1882. Comme il ne connaît que deux fermes sur le chemin Luke, Viau en déduit que les bâtiments entre ces deux fermes sont des cases de Noirs. Une banale visite des lieux aurait pourtant révélé — deux fois plutôt qu'une! — de vieilles fondations qui signifient que la maison de Jacob Luke était là où Viau loge précisément les esclaves.

Son manque de rigueur devient presque drôle lorsque Viau parle «d'un cours d'eau nommé Rock River, probablement à cause de sa proximité avec Nigger Rock». Rivière du Rocher est le nom qui apparaît déjà sous le régime français sur une carte du bassin du lac Champlain dessinée en 1744 par un ingénieur pour la marine du roi...

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Les documents existants n'appuient pas les dires de l'anthropologue Viau. Un chercheur indépendant et autodidacte, John Leblanc, a découvert un codicille au testament du marchand loyaliste Luke. Le propriétaire terrien y ordonne qu'on s'occupe d'un garçon noir vivant chez lui. La présence noire à Saint-Armand n'a donc pas été dissimulée, mais il ne s'agit ici que d'une seule personne, dont aucun texte ne précise le statut.

D'autres documents ont été trouvés par la Société historique du Missisquoi. Deux pasteurs anglicans ont visité Saint-Armand au début des années 1800. Le premier écrit: «Ici, on voit rarement des Noirs, et le peu qu'il y a sont des hommes libres.» Le second — un abolitionniste acharné — a séjourné chez le prétendu esclavagiste Philip Luke!

Malgré tout, à la fin, ce qui entretient le plus le doute, c'est le livre même de Roland Viau. Certes, farci d'erreurs méthodologiques, il apparaît comme un assemblage d'éléments non vérifiés, douteux ou même carrément faux. Mais surtout, l'image du Noir que peint Roland Viau est une image étrangère. On apprend peu de choses sur la condition d'esclave dans le Bas-Canada au début du régime anglais. Postuler que la situation est la même qu'aux États-Unis est hautement hasardeux.

La couverture du livre Ceux de Nigger Rock montre bien les dangers du calque. En arrière-plan, un écuyer «modèle virginien» surveille un groupe d'esclaves. Au premier plan, un esclave noir est habillé de coton. La plantation fait toutefois place à un chaudron à potasse. Pour faire encore plus «local», un esclave porte même une tuque! Voilà un dessin aux thèmes empruntés, mais c'est une bonne couverture pour le livre de Roland Viau.






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