Chicane de famille
Josée Boileau
12 novembre 2003
Les rancunes familiales, devant les tribunaux, sont la version judiciaire de la télé-réalité: croustillantes pour l'anecdote, vides de sens quant au fond, laissant le spectateur curieux, désolé, impuissant.
La saga des tableaux de Riopelle en est l'illustration. Voilà un conflit privé qu'on tente de régler sur le dos de l'art et qui met en scène un trio infernal: une conjointe qui, pendant 15 ans, s'est occupée d'un homme miné par l'alcool; une fille, gardienne farouche de l'oeuvre de son père. Et l'artiste lui-même, génie aussi malcommode mort que vivant et à qui l'allégeance du coeur appartenait à une autre femme, la peintre Joan Mitchell, son ancienne compagne.
Le bon sens, lui, ne pèse que peu dans le scénario, et tout est prétexte à raviver les querelles. Hier, les funérailles de Riopelle ont déchiré conjointe et enfants. Aujourd'hui, c'est la «vente de feu» de la collection privée du peintre. L'injonction a beau être accordée — contrant pour 10 jours une vente aux enchères qui contrevenait à toutes les règles —, d'autres poursuites suivent présentement leur cours. La saga Riopelle a encore de beaux jours devant elle.
Devant un tel cafouillis, la sagesse veut que l'on se tienne loin du champ de bataille. Or, surprise! deux personnages influents du milieu québécois de l'art sont protagonistes, chacun à leur façon, de ce vilain roman: John Porter, directeur du Musée des beaux-arts du Québec — liquidateur des oeuvres de Riopelle jusqu'à jeudi dernier, au risque du conflit d'intérêts —, et Marcel Brisebois, directeur du Musée d'art contemporain de Montréal, qui signe la préface du catalogue, truffé d'erreurs, des 67 oeuvres que la succession voulait écouler.
Que diable allaient-ils faire dans cette galère? La vente ne pouvait certes pas favoriser la propriété publique des tableaux: eux, mieux que tout autre, savent qu'aucun musée au Québec n'a la souplesse administrative pour acheter en vitesse. Ni l'argent pour le faire. Ainsi, le Musée des beaux-arts de Montréal a un budget annuel d'acquisition de 800 000 $ alors que la collection disputée est estimée à au moins 12 millions!
Le répit accordé soulève toutefois un espoir: donner à Québec ou à Ottawa l'envie de débloquer des fonds pour garder ici, accessible à tous, un Joan Mitchell convoité par les Américains, le gigantesque Riopelle de 1953 ou l'huile sur toile de Pierre Gauvreau qui a illustré le manifeste Refus global. Mais pour cela il faudrait des arrangements, du temps: l'envers d'une chicane de famille.
jboileau@ledevoir.ca
La saga des tableaux de Riopelle en est l'illustration. Voilà un conflit privé qu'on tente de régler sur le dos de l'art et qui met en scène un trio infernal: une conjointe qui, pendant 15 ans, s'est occupée d'un homme miné par l'alcool; une fille, gardienne farouche de l'oeuvre de son père. Et l'artiste lui-même, génie aussi malcommode mort que vivant et à qui l'allégeance du coeur appartenait à une autre femme, la peintre Joan Mitchell, son ancienne compagne.
Le bon sens, lui, ne pèse que peu dans le scénario, et tout est prétexte à raviver les querelles. Hier, les funérailles de Riopelle ont déchiré conjointe et enfants. Aujourd'hui, c'est la «vente de feu» de la collection privée du peintre. L'injonction a beau être accordée — contrant pour 10 jours une vente aux enchères qui contrevenait à toutes les règles —, d'autres poursuites suivent présentement leur cours. La saga Riopelle a encore de beaux jours devant elle.
Devant un tel cafouillis, la sagesse veut que l'on se tienne loin du champ de bataille. Or, surprise! deux personnages influents du milieu québécois de l'art sont protagonistes, chacun à leur façon, de ce vilain roman: John Porter, directeur du Musée des beaux-arts du Québec — liquidateur des oeuvres de Riopelle jusqu'à jeudi dernier, au risque du conflit d'intérêts —, et Marcel Brisebois, directeur du Musée d'art contemporain de Montréal, qui signe la préface du catalogue, truffé d'erreurs, des 67 oeuvres que la succession voulait écouler.
Que diable allaient-ils faire dans cette galère? La vente ne pouvait certes pas favoriser la propriété publique des tableaux: eux, mieux que tout autre, savent qu'aucun musée au Québec n'a la souplesse administrative pour acheter en vitesse. Ni l'argent pour le faire. Ainsi, le Musée des beaux-arts de Montréal a un budget annuel d'acquisition de 800 000 $ alors que la collection disputée est estimée à au moins 12 millions!
Le répit accordé soulève toutefois un espoir: donner à Québec ou à Ottawa l'envie de débloquer des fonds pour garder ici, accessible à tous, un Joan Mitchell convoité par les Américains, le gigantesque Riopelle de 1953 ou l'huile sur toile de Pierre Gauvreau qui a illustré le manifeste Refus global. Mais pour cela il faudrait des arrangements, du temps: l'envers d'une chicane de famille.
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