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Prolégomènes à toute normalisation - Le Québec n'est pas l'Ontario

12 novembre 2003 
Pour un politologue français résidant au Québec depuis plus d'un an, deux caractéristiques de la société apparaissent particulièrement significatives. D'une part, le clivage entre fédéralistes et souverainistes demeure extrêmement discriminant. D'une manière inductive, il suffit d'observer une discussion à bâtons rompus dans un repas de famille ou dans un cercle d'amis pour s'en convaincre. Tôt ou tard, elle abordera le thème de la souveraineté et des débats aussi vifs que légitimes auront lieu. D'une manière déductive, les analyses d'enquêtes d'opinion montrent clairement que les systèmes de valeurs des individus sont, d'abord et avant tout, structurés par rapport à cette question. Il est donc erroné de penser que cette problématique n'est plus à l'ordre du jour. Les sondages d'opinion donnent encore régulièrement environ 40 % au OUI, ce qui montre que le phénomène est davantage structurel que conjoncturel.

D'autre part, ce qui frappe l'observateur, ce sont les particularités de la province de Québec. Sans insister sur la dimension linguistique particulière qui fait du Québec la seule enclave francophone importante au Canada, le Québec véhicule une culture musicale, littéraire et cinématographique extrêmement importante. Il n'y a qu'à voir les étalages des libraires, qu'à se rendre au cinéma ou bien encore qu'à écouter les radios françaises (la musique anglophone est états-unienne alors que la francophone est en bonne partie québécoise) pour s'en convaincre.

En résumé, en termes culturels, bien plus que le Canada anglophone, c'est le Canada francophone qui fait preuve d'une vitalité et d'une particularité notoires et qui garantit au Canada un rayonnement à l'international.

Particularité

Dernier élément de particularité, le modèle de l'État québécois. Social-démocratie dans un pays où le libéralisme est le plus souvent de mise et sur un continent où le capitalisme règne sans partage, il est clair que le Québec trace encore ici l'empreinte de sa particularité. Ce modèle peut déranger parce qu'il détonne dans le contexte américain, mais vu de l'Europe, ce type d'État est des plus classiques. Même la droite française ne songerait pas à revenir sur les cinq semaines de congé annuelles ni sur les avantages sociaux accordés aux jeunes mères pour que celles-ci puissent concilier le travail et la famille.

Pourtant, comme l'a souligné Jean Charest, il est néanmoins nécessaire de se poser la question d'une réforme de l'État, ce que ne niait d'ailleurs pas le gouvernement précédent, ainsi que le rappelle le premier ministre actuel du Québec. Encore faut-il se pencher sur les modalités... Une réforme de l'État ne signifie pas nécessairement une révolution. La «réingénierie» de l'État ne signifie pas obligatoirement une destruction du modèle québécois mais bien plutôt un éventuel réagencement à la marge. En effet, un modèle d'État quel qu'il soit n'est jamais une création ex nihilo mais traduit plutôt des aspirations citoyennes. Si l'État québécois est ce qu'il est, c'est qu'une volonté populaire en a voulu ainsi à un moment donné parce qu'il traduisait les particularités québécoises. Les libéraux québécois au pouvoir dans les années 90 l'avaient compris.

Prudence

L'expérience française montre qu'on ne chamboule pas un système économique avec une simple volonté politique (c'est l'échec des nationalisations dans les années 80), qu'on ne réforme pas l'éducation en dégraissant le mammouth (c'est l'échec de Claude Allègre dans les années 90), pas plus qu'on peut faire une politique économique de droite en se disant socialiste (c'est l'échec du gouvernement socialiste en 2002).

Même si le Québec n'est pas la France, cette expérience montre d'une part qu'en matière de réforme politique, la prudence est de mise, et, d'autre part, qu'il convient de gouverner en respectant le mandat confié par les électeurs. Le soir du 14 avril 2003, le peuple québécois a confié à Jean Charest un mandat, il ne lui a pas donné un blanc-seing. Or la normalisation voulue et conduite par le gouvernement actuel ressemble davantage au second qu'au premier. Dès lors, la réforme du modèle ne peut se faire sans tenir compte des particularités de la société québécoise et en se passant du soutien de la société québécoise, sous peine de s'ancrer dans l'éphémère. Or, à l'heure actuelle, il semble que le fossé se creuse entre la société civile et le gouvernement, ainsi qu'en témoignent les nombreux mouvements sociaux. À trop vouloir oublier ou nier ces évidences, la désillusion pourrait être cruelle. Lionel Jospin l'a appris à ses dépens...






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