La vie en vase clos - Loft Story, ou le pouvoir sadique de la majorité silencieuse
Le principe d'exclusion que l'on accepte pour sauver le groupe mène à justifier les pires aberrations
Pierre Desjardins - Professeur de philosophie
6 novembre 2003
Le plaisir de l'un, c'est de voir l'autre se casser le cou, chantait, on s'en souviendra, Félix Leclerc. Voilà, en résumé, ce qui explique le succès de Loft Story, le téléspectateur étant invité à voir comment un des participants sera évincé du groupe. En prime, on offre même au téléspectateur la possibilité de participer lui aussi — par l'entremise d'un vote par téléphone — à l'élimination du candidat. Car il s'agit moins ici de rescaper un des deux candidats que de désigner celui qui ne le sera pas et qui fera les frais de l'émission, l'enjeu étant avant tout de faire accepter au téléspectateur le principe du bouc émissaire, c'est-à-dire de celui qui doit payer pour les autres. Il faut justifier l'exclusion d'un des membres du groupe en analysant et en décortiquant ses défauts.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans les camps de concentration nazis, les officiers allemands s'amusaient à faire usage du même procédé: on enfermait un certain nombre de prisonniers, auxquels on promettait la vie sauve à la condition que ceux-ci réussissent à désigner pour le lendemain matin un otage qui paierait de sa vie pour sauver le groupe. On peut imaginer la torture mentale résultant d'un pareil exercice: toute anomalie par rapport au groupe devenait prétexte au choix de l'otage. Et ce processus se répétait de jour en jour jusqu'à ce que, finalement, il ne reste plus qu'un seul prisonnier qui, malgré tous ses efforts pour échapper à la mort en vendant un à un ses congénères, se faisait finalement tuer froidement lui aussi d'une balle dans la tête par l'officier allemand.
Des aberrations
Évidemment, encore aujourd'hui, ce principe d'exclusion que l'on accepte pour sauver le groupe mène à justifier les pires aberrations, comme le racisme, le sexisme, le sectarisme religieux, social ou politique, de même que la pauvreté. En effet, ne nous y trompons pas: si un type d'émission comme Loft Story a un tel succès et dépasse en cote d'écoute le million de téléspectateurs, ce n'est pas par hasard. C'est qu'il manipule des fantasmes de l'inconscient collectif pour assurer la domination totale du système économique actuel. Bien que nous feignions de l'ignorer, nous ne sommes pas autre chose que les jouets du totalitarisme économique des multinationales, et nous nous y soumettons.
Le principal attrait que représente alors Loft Story pour le téléspectateur est qu'il fournit à celui-ci l'effet thérapeutique régénérateur dont il a besoin: dans sa forme et contrairement au téléroman, il met en scène non pas des acteurs mais des personnes réelles et il permet aux téléspectateurs d'exercer à distance et de façon anonyme, par téléphone, leur sadisme sur d'autres concitoyens (il serait d'ailleurs plus juste de parler de sado-masochisme).
N'oublions pas que pour appartenir à notre monde, il faut savoir accepter froidement l'idée d'exclure toute personne qui ne colle pas au projet socioéconomique en cours. Ce phénomène de déculpabilisation collective inhérent à Loft Story participe donc de plain-pied au totalitarisme ambiant actuel de nos fausses sociétés libérales où, pour gagner, il faut savoir activer nos instincts de prédateur.
Soigneuse sélection
Toutefois, notons que dans Loft Story, afin de garder une image politically correct elle aussi conforme à l'hypocrisie sociale ambiante, on a bien pris soin, lors de la sélection des candidats, d'éliminer à l'avance tout candidat d'origine étrangère ou d'orientation sexuelle différente. D'où l'importance, pour ce type d'émission qui se présente faussement comme libérale et exempte de toute tendance, de la présélection des candidats, masculins et féminins: il faut choisir des jeunes gens qui soient neutres, de race blanche, hétérosexuels, apolitiques, mais également des jeunes qui ne réfléchissent pas trop, autrement dit qui se présentent comme vides de tout trucage intérieur, donc au-delà de tout soupçon partisan ou idéologique.
On y trouve des mannequins, des coiffeuses, des étalagistes, des acteurs, bref, pour la plupart, des jeunes pour lesquels l'image extérieure a une grande importance. D'ailleurs, ne sont-ils pas entourés de miroirs? Et bien qu'ils soient adultes, ils tiennent des propos si superficiels et si insignifiants qu'on les croirait presque dans une garderie. Il est vrai que cela correspond tout à fait également à la superficialité que certains producteurs de télévision voudraient bien, pour des raisons strictement mercantiles, donner à notre jeunesse.
Tout se passe en vase clos, en dehors des grands débats de notre société. Ni journaux, ni livres, rien qui soit de nature intellectuelle. Un peu de culturisme, c'est tout! Tout comme dans notre société de consommation, ces jeunes gens n'ont pas non plus à se préoccuper de leur bien-être physique (tout leur est fourni). Mais en contrepartie, ils doivent, comme nous tous, accepter la domination du groupe sur eux. Car aujourd'hui, pour avoir une place de choix dans la société, il faut savoir se fondre dans la majorité silencieuse et ne pas critiquer. N'est-ce pas exactement ce qu'on demande à ces jeunes cobayes pour parvenir à décrocher le gros lot final?
Ce type d'émission ne vient donc que justifier et renforcer un état de fait troublant: partout, aujourd'hui, la cohésion au système en place prédomine à ce point qu'elle est devenue la nouvelle norme. L'individu ne peut plus exprimer ses vrais sentiments; il doit les cacher pour ne pas déranger et ne pas nuire à la bonne marche du progrès. Il faut savoir se faire si discret qu'il est même préférable de ne pas dire tout haut ce que l'on pense. [...]
«L'homme est un animal social — il n'est heureux que dans le troupeau. Peu lui importe que ce soit la plus profonde des absurdités ou la plus grande des infamies — pour lui, c'est tout un: il s'y sent tout à fait à l'aise, aussi longtemps qu'il s'agit de la position du troupeau ou de l'action du troupeau et qu'il peut rejoindre le troupeau.» (S. Kierkegaard, cité par Thomas Szasz dans Fabriquer la folie, Payot, 1976, page 81.)
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans les camps de concentration nazis, les officiers allemands s'amusaient à faire usage du même procédé: on enfermait un certain nombre de prisonniers, auxquels on promettait la vie sauve à la condition que ceux-ci réussissent à désigner pour le lendemain matin un otage qui paierait de sa vie pour sauver le groupe. On peut imaginer la torture mentale résultant d'un pareil exercice: toute anomalie par rapport au groupe devenait prétexte au choix de l'otage. Et ce processus se répétait de jour en jour jusqu'à ce que, finalement, il ne reste plus qu'un seul prisonnier qui, malgré tous ses efforts pour échapper à la mort en vendant un à un ses congénères, se faisait finalement tuer froidement lui aussi d'une balle dans la tête par l'officier allemand.
Des aberrations
Évidemment, encore aujourd'hui, ce principe d'exclusion que l'on accepte pour sauver le groupe mène à justifier les pires aberrations, comme le racisme, le sexisme, le sectarisme religieux, social ou politique, de même que la pauvreté. En effet, ne nous y trompons pas: si un type d'émission comme Loft Story a un tel succès et dépasse en cote d'écoute le million de téléspectateurs, ce n'est pas par hasard. C'est qu'il manipule des fantasmes de l'inconscient collectif pour assurer la domination totale du système économique actuel. Bien que nous feignions de l'ignorer, nous ne sommes pas autre chose que les jouets du totalitarisme économique des multinationales, et nous nous y soumettons.
Le principal attrait que représente alors Loft Story pour le téléspectateur est qu'il fournit à celui-ci l'effet thérapeutique régénérateur dont il a besoin: dans sa forme et contrairement au téléroman, il met en scène non pas des acteurs mais des personnes réelles et il permet aux téléspectateurs d'exercer à distance et de façon anonyme, par téléphone, leur sadisme sur d'autres concitoyens (il serait d'ailleurs plus juste de parler de sado-masochisme).
N'oublions pas que pour appartenir à notre monde, il faut savoir accepter froidement l'idée d'exclure toute personne qui ne colle pas au projet socioéconomique en cours. Ce phénomène de déculpabilisation collective inhérent à Loft Story participe donc de plain-pied au totalitarisme ambiant actuel de nos fausses sociétés libérales où, pour gagner, il faut savoir activer nos instincts de prédateur.
Soigneuse sélection
Toutefois, notons que dans Loft Story, afin de garder une image politically correct elle aussi conforme à l'hypocrisie sociale ambiante, on a bien pris soin, lors de la sélection des candidats, d'éliminer à l'avance tout candidat d'origine étrangère ou d'orientation sexuelle différente. D'où l'importance, pour ce type d'émission qui se présente faussement comme libérale et exempte de toute tendance, de la présélection des candidats, masculins et féminins: il faut choisir des jeunes gens qui soient neutres, de race blanche, hétérosexuels, apolitiques, mais également des jeunes qui ne réfléchissent pas trop, autrement dit qui se présentent comme vides de tout trucage intérieur, donc au-delà de tout soupçon partisan ou idéologique.
On y trouve des mannequins, des coiffeuses, des étalagistes, des acteurs, bref, pour la plupart, des jeunes pour lesquels l'image extérieure a une grande importance. D'ailleurs, ne sont-ils pas entourés de miroirs? Et bien qu'ils soient adultes, ils tiennent des propos si superficiels et si insignifiants qu'on les croirait presque dans une garderie. Il est vrai que cela correspond tout à fait également à la superficialité que certains producteurs de télévision voudraient bien, pour des raisons strictement mercantiles, donner à notre jeunesse.
Tout se passe en vase clos, en dehors des grands débats de notre société. Ni journaux, ni livres, rien qui soit de nature intellectuelle. Un peu de culturisme, c'est tout! Tout comme dans notre société de consommation, ces jeunes gens n'ont pas non plus à se préoccuper de leur bien-être physique (tout leur est fourni). Mais en contrepartie, ils doivent, comme nous tous, accepter la domination du groupe sur eux. Car aujourd'hui, pour avoir une place de choix dans la société, il faut savoir se fondre dans la majorité silencieuse et ne pas critiquer. N'est-ce pas exactement ce qu'on demande à ces jeunes cobayes pour parvenir à décrocher le gros lot final?
Ce type d'émission ne vient donc que justifier et renforcer un état de fait troublant: partout, aujourd'hui, la cohésion au système en place prédomine à ce point qu'elle est devenue la nouvelle norme. L'individu ne peut plus exprimer ses vrais sentiments; il doit les cacher pour ne pas déranger et ne pas nuire à la bonne marche du progrès. Il faut savoir se faire si discret qu'il est même préférable de ne pas dire tout haut ce que l'on pense. [...]
«L'homme est un animal social — il n'est heureux que dans le troupeau. Peu lui importe que ce soit la plus profonde des absurdités ou la plus grande des infamies — pour lui, c'est tout un: il s'y sent tout à fait à l'aise, aussi longtemps qu'il s'agit de la position du troupeau ou de l'action du troupeau et qu'il peut rejoindre le troupeau.» (S. Kierkegaard, cité par Thomas Szasz dans Fabriquer la folie, Payot, 1976, page 81.)
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