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Faut-il protéger les ondes ? - La fièvre lofteuse

6 novembre 2003 
J'ai séjourné en Europe pendant trois ans, soit de juillet 1999 à juillet 2002. À Bruxelles, pour être plus précis. J'ai pu être témoin, de par son omniprésente couverture dans les médias écrits puisque je n'avais pas la télé — eh oui, il peut y avoir une vie sans télé —, de l'extraordinaire essor de la télé-réalité, notamment de Big Brother aux Pays-Bas et de Loft Story en France. Un véritable phénomène de société. Tout de même curieux du prodige, j'ai profité de mes séjours à l'hôtel à l'étranger, notamment en Afrique francophone, pour examiner la «bête» de visu. Tout ce qu'on a pu dire et écrire sur l'insipidité du produit s'est avéré en deçà de la réalité.

J'ai toujours eu une assez bonne opinion de la télévision québécoise, enfin, comparativement à la télévision française ou canadienne-anglaise, voire américaine. Je suis donc revenu chez moi, à l'été 2002, me croyant bien à l'abri de la fièvre «lofteuse». J'aurais dû me fier à quelques signes médiatiques avant-coureurs: l'ineffable Jean-Luc Mongrain sévissait désormais dans l'information de TQS en fin de journée; l'ex-mairesse de Sainte-Foy, balayée par la fusion municipale, répandait désormais son dépit sur les ondes de la radio FM de Québec sous le couvert d'une émission d'affaires publiques; André Arthur se faisait entendre à partir d'une obscure station FM de Donnacona tandis que son fils spirituel, un dénommé Jeff Filion, occupait les ondes du matin avec un mélange de racisme, d'inculture, d'ignorance et de violence verbale, le tout dans un français bêtement approximatif. Et l'éternelle Claire Lamarche faisait pleurer tout le monde à la télé dans ses Retrouvailles. Bienvenue chez nous!

La star et l'empire

Puis, ce fut la saga Star Académie. J'imagine qu'on a les «académiciens» qu'on mérite... Il y aurait beaucoup à dire sur l'aspect reality show de cette «série». Mais finalement, il faut bien convenir qu'elle contribue à révéler au public de véritables talents, et c'est tant mieux. Même si l'entreprise survalorise la performance de quelques artistes débutants au détriment de certains autres qui ont beaucoup plus de talent et qu'elle contribue surtout à remplir les coffres d'un empire financier pourtant déjà bien pourvu. Passons donc.

Mais je croyais naïvement le Québec à l'abri du «loft». Et pourtant, il déferle. Et pas à peu près. Si on se fie aux 30 minutes de «morceaux choisis» que TQS nous offre chaque jour, force est de conclure que la journée dans le loft doit être bien longue, bien triste et bien vide. Le degré zéro de l'insignifiance! Les jeunes qui se prêtent à ce jeu insipide sont évidemment moins à blâmer que les promoteurs véreux qui n'hésitent pas, tout à fait consciemment, à jeter en pâture à un public qui en redemande le triste spectacle de la «petite vie» en direct. Ce qui choque le plus, ce n'est pas tellement la langue en usage, les sacres, les french kisses, les propos indéfinis et incohérents, voire les partouzes appréhendées. Non, la télé nous a habitués à cette forme primaire de banalité. Ce qui heurte, c'est le projecteur braqué à longueur de jour sur le vide. Comme une version kitsch d'une pièce de Beckett ou d'Ionesco... Pour emprunter un mot des Humains associés: «Faute de pouvoir être, le paraître fait bien l'affaire.»

Mais TQS a décidé d'aller plus loin dans la froide exploitation de la crédulité des gens en associant à cette mascarade l'inénarrable psy au jacket rouge, le «doc» Mailloux. J'avais déjà eu l'occasion d'écouter dans ma voiture, sur les ondes de la radio AM cette fois, les inepties de ce triste sire «moraleux» qui se spécialise dans le diagnostic instantané à distance. [...] Je ne sache pas que les psychiatres soient si mal payés qu'ils doivent arrondir leurs fins de mois en faisant le pitre à la télé. CRTC, au secours!

Ce qui se développe dans le monde des médias électroniques au Québec depuis deux ou trois ans est navrant. En même temps que le «concept» de voir des «gens ordinaires» évoluer à la télé enlève de l'emploi aux artistes de profession au Québec, on cultive l'inculture, l'intolérance (ou carrément le racisme), les préjugés, le mauvais langage, quand ce n'est pas le vide absolu. Les chaînes de radio et de télé sont des entreprises privées (pour la plupart). Mais ce qu'on a tendance à oublier, c'est que les ondes, elles, sont publiques. Notre société dite civilisée protège l'environnement, les enfants, les espèces en voie de disparition, les oiseaux migrateurs... Il semble qu'on protège même les grues, comme le disait jadis le poète. Pourrait-on protéger les ondes, s'il vous plaît?






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