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Projet d'Hydro-Québec dans l'estuaire du Saint-Laurent - Forer sous la mer ou noircir notre avenir

Un groupe de citoyens  1 novembre 2003 
«À l'heure du loup, une terre dans sa nuit chante (et hurle parfois) pour qu'un peu de sagesse pacifie ces montagnes de cruauté et nous donne à voir un début d'avenir.» - Pierre Morency

Nous avons eu vent que l'on voudrait forer sous la mer de notre estuaire. Et dans le golfe aussi. Près des îles [de la Madeleine], près de la Gaspésie. Notre première réaction fut unanime: oh! non, c'est pas vrai! Pas ça?

Il semble que c'est Hydro-Québec (HQ), notre société d'État, qui est cette fois-ci l'initiatrice du projet. Le site Internet dit qu'HQ élargit ses activités aux secteurs pétrolier et gazier et offre de nouvelles occasions d'affaires dans une industrie en croissance. En croissance? British Petroleum (BP) et Shell, deux des cinq plus grandes pétrolières du monde, ne disent-elle pas elles-mêmes, depuis une dizaine d'années déjà, que le marché du pétrole périclite et les énergies renouvelables sont l'avenir énergétique de l'humanité?

Le marché de l'éolien connaît actuellement une croissance annuelle de 40 % à l'échelle de la planète. C'est 20 % pour le solaire. L'avenir est là, c'est clair. D'un point de vue tant économique qu'écosystémique. Comment se fait-il que nos dirigeants soient aussi en retard dans leur conception de la modernité? Pourquoi faut-il sans cesse citer les Danois, les Allemands, les Néerlandais, les Suédois, pour s'orienter?

Et ne vient-on pas de signer Kyoto, nous, en plus? Les Québécois n'étaient-ils pas pour la ratification de ce traité à 89 % et n'ont-ils pas fortement contribué à l'adhésion du Canada? (38 % des gaz à effets de serre émis par les Québécois proviennent de la combustion du pétrole.)

Qu'à cela ne tienne! Le nouveau vice-président d'Hydro-Pétro-Québec, Jean A. Gagné, se voit déjà émir et parle du plus grand projet d'exploration, toutes catégories confondues, de l'histoire du Québec. Comment se fait-il que nous ne sachions presque rien de ce projet?

Les coûts environnementaux

À la suite d'une petite recherche auprès de fonctionnaires (qui désirent garder l'anonymat), nous avons compris que c'est une firme d'exploration nommée Geophysical Services Inc. (GSI), basée à Houston, au Texas, qui a reçu le mandat de sonder le Saint-Laurent. Sur Internet, Hydro parle de partenaires de classe mondiale mais ne donne aucun nom. Ça ne vous rappelle pas une certaine époque de notre histoire, vous? Pensez aux forêts. Pensez aux mines. Pensez aux poissons. Pensez à toutes ces beautés disparues, marchandées.

Il y a fort à parier qu'Hydro trouvera ses partenaires de classe mondiale dans les ligues majeures. Chacun sait que partout où il y a de l'or noir, il y a Esso Exxon Mobile (le lobby le plus puissant et le plus actif contre les accords de Kyoto, soit dit en passant), ou alors il y a Chevron Texaco, Total Fina et autres partenaires officiels de la fin du monde. Chacun sait aussi que partout où ces entreprises font des affaires, les catastrophes sociales et écologiques sont la norme. Vous vous souvenez de l'Exxon Valdez, du Prestige, de l'Erika? Savez-vous qu'il y a 120 naufrages de bateaux pétroliers chaque année dans le monde? Et que les marées noires qu'ils provoquent ne représentent en fait que 10 % des fuites de fioul, d'huile, de gaz, de pétrole et de gazole déversées dans les rivières, les fleuves et les mers par l'industrie pétrolière?

Savez-vous qu'Exxon n'a toujours rien payé pour l'Alaska? Rien, sauf une batterie d'avocats! Savez-vous que 61 % des 7030 navires pétroliers du monde sont immatriculés dans une quinzaine de micro-États qui marchandent leur souveraineté en échange d'un système qui permet l'impunité complète? Dans 99 % des cas de sinistre, les entreprises déclarent faillite et disparaissent... pour réapparaître sous d'autres noms, d'autres pavillons, ailleurs.

On a affaire à plus gros que nous. Que nous tous. Plus gros que les États, d'ailleurs. Beaucoup plus gros.

Les coûts sociaux

Fermez les yeux et pensez au fleuve une seconde. Imaginez cet éden bleu, un des écosystèmes marins les plus formidables du monde, spolié. Pensez aux pêcheurs. Pensez à tous ces gens qui travaillent au tourisme tout au long de nos côtes. Sans compter que le fleuve Saint-Laurent, c'est toute notre histoire, c'est notre fil d'Ariane, c'est ce qui nous définit le mieux: c'est notre corps et notre âme. Et depuis bien avant la France, c'est un peu notre lien à nous avec le sacré.

Néanmoins, l'an dernier, la Chambre de commerce de la Gaspésie et des Îles disait voir dans ce projet d'exploration pétrolière une occasion de sauver la Gaspésie. Quel drôle de calcul! Aux innombrables risques de catastrophe écologique, la «chambre» d'alors choisissait d'opposer des jobs pour les Gaspésiens. Rhétorique vieille comme le monde... qui ne pèse pas lourd dans la balance quand on considère tout ce qui est menacé par ce projet. Non. On ne marchande plus le pays. On voit loin et large. Les Gaspésiens mesurent mieux que personne l'importance d'avoir un Saint-Laurent en santé devant eux. (Qu'a-t-elle fait au monde, la Gaspésie, pour attirer tous ces sauveurs mégalos qui prennent tant et donnent si peu?)

Les faits: on parle de 50 à 100 emplois pour l'exploration... mais elle a été confiée à nos amis du Texas, comme nous l'avons déjà dit. De 4000 à 5000 emplois durant la construction. Ça, c'est sûr, c'est pour nous autres. De la job de bras, de la job pour se tuer à l'ouvrage, pour quelques mois. Ensuite, de 200 à 300 vrais emplois pour l'exploitation... dont une partie pour nos hypothétiques intendants de Houston ou autre Arabie Saoudite.

Mais 200 ou 300 emplois en Gaspésie suffisent-ils à rembourser de potentielles marées noires ou encore la disparition d'une espèce de mammifère marin? L'avis des scientifiques du GREMM de Tadoussac est sans équivoque: la survie des baleines du Saint-Laurent est menacée, à court, moyen et long terme, par ce projet. Les chercheurs de Pêches et Océans Canada à Rimouski émettent eux aussi des craintes sérieuses. Ces animaux pacifiques, qui, depuis la nuit des temps, migrent noblement dans nos eaux, envers et contre tout, malgré les risques d'extinction grandissants, ne se défendraient pas. Ils disparaîtraient sans un mot.

A-t-on seulement réfléchi à la menace que ferait peser un tel projet sur l'écotourisme ou la pêche? Il semble clair que la «chambre» ne s'est pas posé la question de savoir s'il n'y aurait pas, par hasard, plus d'emplois à perdre qu'à gagner.

De la cohérence, s'il vous plaît!

Il nous semble que, sous la pression des accords de libre-échange qui s'additionnent, la planète ressemble de plus en plus à une cour à scrap; des icebergs faisant neuf fois les dimensions de Singapour se décrochent de l'Antarctique à cause du réchauffement climatique; le nombre annuel d'inondations et de cyclones a quintuplé sur Terre entre 1950 et aujourd'hui; rien qu'au Québec, 4000 personnes meurent prématurément chaque année à cause de la pollution atmosphérique; des scientifiques annoncent que dans une cinquantaine d'années, la moitié de toutes les espèces vivantes pourraient avoir disparu. Hubert Reeves, lui, envisage notre propre disparition pour 2100 si nous n'entamons pas le virage vers... le vert.

Il y a urgence depuis longtemps. À l'heure de Kyoto, il nous faut faire preuve de cohérence. Nous ne voulons plus de croissance économique à l'ancienne, celle qui menace la vie sur Terre. Pourquoi ne subventionnerions-nous pas, par exemple, des emplois chez Bombardier afin de construire des trains légers entre l'île de Montréal et la banlieue ainsi que des trains à grande vitesse de la Gaspésie à Montréal? Et nous voulons des champs d'éoliennes, des panneaux solaires sur tous les toits de la ville, nous voulons de nouvelles stations de métro, des tramways, des autobus branchés sur le 220. Nous voulons des voitures électriques à la portée de tous. Nous voulons de la modernité.

Aussi, nous demandons au premier ministre du Québec d'imposer un moratoire avant qu'un seul rafiot immatriculé à Houston n'effleure la frontière de notre mer intérieure. Parce que vous ne le savez peut-être pas non plus, mais GSI est déjà dans le golfe et projette d'utiliser ses canons à air dès les premiers jours de novembre, et ce, malgré l'engagement électoral de Jean Charest, auprès de l'Union québécoise pour la conservation de la nature, de faire de ce projet un choix de société.

Courage collectif

«Faudrait peut-être attendre de savoir s'il y a du pétrole là-dessous avant de s'énerver!», nous entendrons-nous peut-être répliquer. Well, read our lips. On. Ne. Veut. Pas. Le. Savoir. On ne veut pas le savoir.

Nous croyons que le pays autour est notre premier système de santé; tous les jours, les Québécois le boivent, le respirent, le mangent. Nous sommes le pays que nous habitons. Nous ne voulons pas d'un État gigolo dont la finalité serait de marchander le patrimoine collectif. Le fleuve est notre richesse.

Nous croyons que l'heure est venue d'avoir le courage collectif de remettre en cause la croissance économique perpétuelle comme projet de société.

Hugo Latulippe, Laure Waridel, Frédéric Back, Ariane Moffatt, Françoise David, Chloé Sainte-Marie,

Gilles Carle, Marie-Thérèse Forest, Geneviève Saint-Hilaire, Josée Kaltenback, Florent Vollant, André Montmorency, Gilles Vigneault
 
 
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