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Le nouveau gouvernement brésilien a un an - Après le panache, la prudence

Les espoirs suscités par l'élection de Lula tardent à se concrétiser

André Corten - Professeur de science politique à l'UQAM et membre du Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine (GRIPAL), l'auteur rentre d'un séjour au Brésil.  31 octobre 2003 
Depuis maintenant 30 minutes, le bus traverse des zones de favelas consolidées. Nous sommes dans la banlieue sud-est de São Paulo. À deux heures du centre-ville, où se tient, à l'invitation du Parti des travailleurs (PT), le XXIIe congrès de l'Internationale socialiste. Dans beaucoup de favelas de cette mégalopole de 18 millions d'habitants, les maisons ne sont pas en carton, en tôle de récupération ou en bois; les habitants sont parvenus à acheter des briques, à commencer, à côté de l'ancien taudis, à construire une pièce, puis une autre.

Souvent, ces immigrés du nord-est y sont installés depuis 30 ans. Dans la misère même, qui ne les lâche pas. Certes, ils ont connu des périodes moins sombres: ils ont parfois acheté un frigo, un téléviseur. Aujourd'hui, le chômage déclaré atteint un pic, sans compter les 30 % de la population urbaine qui n'ont jamais eu de carnet de travail.

Beaucoup ont voté pour Lula. Souvenir d'une euphorie incroyable. Un an après l'élection, à la différence des étudiants ou des professeurs d'université, ils ne manifestent pas ouvertement leur désenchantement. Dans ce pays classé quatrième au monde en matière d'inégalités, les habitants des quartiers paupérisés se plaignent de promesses non tenues mais ont besoin de croire que quelque chose peut encore arriver pour les soulager d'une misère si tenace. Ils attendent. S'il faut attendre un an, ils attendront un an, deux ans, quatre peut-être. Une vieille femme du Pernambouc, la région d'origine de Lula, me parle de lui, les yeux illuminés. Chez plusieurs de ces habitants des favelas, l'adhésion est émotionnelle. Les critiques sont parfois impitoyables.

Le PT secoué

Au sein du PT, les remous sont violents, mais les 11 députés pétistes rebelles calment le jeu, sentant approcher leur expulsion. Le cas échéant, il est question de former un PTS, ajoutant à PT le mot «socialiste» pour bien marquer son camp. En attendant la création promise de dix millions d'emplois, l'électorat populaire, quant à lui, regarde du côté du plan «Faim zéro», vitrine quelque peu populiste du programme de Lula. Avec retard, celui-ci se met en place. On commence par les villes moyennes.

À São Paulo, dans ces villes de banlieue à perte de vue, rien n'est encore amorcé. On l'a signifié officiellement: il faudra attendre 2004. La raison: éviter le renforcement du courant migratoire. Là où le plan a commencé, il s'agit, dans le but louable de ne pas simplement distribuer des paniers d'aliments, de coordonner les différents services sociaux. Réunion après réunion, on s'organise pour proposer une aide mensuelle de 50 réals (25 $) par famille (7,50 $ par enfant à charge, pour un maximum de 22,50 $ de supplément). On estime à 50 millions le nombre de personnes vivant dans le dénuement. À l'échelle du pays, cela fait plus de dix milliards de dollars. Les syndicats se plaignent que la somme pourrait être soustraite du budget ordinaire de la sécurité sociale.

Négocier, le maître mot

Au quotidien, la lenteur de la mise en place des nouvelles politiques a fait disparaître l'euphorie d'il y a un an. Sur l'avant-scène politique, après le panache, une prudence croissante. Sans doute Lula a-t-il signé le 16 octobre le consensus de Buenos Aires qui devrait tourner la page dudit consensus de Washington. Ce dernier réglait depuis 15 ans les principes de politiques économiques et sociales en Amérique latine.

Désormais, on proclame que le paiement de la dette ne peut plus se faire au détriment du bien-être du peuple ou, comme on le dit plus timidement dans la version définitive de l'accord, au détriment de la croissance économique. Le président Kirchner a dû faire beaucoup de concessions à un Lula qui n'avait même pas consenti à lui donner un appui moral dans ses négociations du mois de septembre avec le FMI.

La ZLEA (ici, au Brésil, l'ALCA, ou Accord de libre commerce des Amériques) est l'objet de toutes les controverses après la réunion houleuse de Trinidad-Tobago. Le géant latino-américain montre ces derniers temps les signes d'une politique indépendante. Déjà, de 1994 à 2002, avec Fernando Henrique Cardoso, on avait essayé de renforcer les liens avec l'Europe. Récemment, à la conférence de l'OMC de Cancún, le nouveau Brésil de Lula a réussi à développer des alliances avec l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud au sein du G22, et ce, contre le protectionnisme agricole des pays de l'Atlantique Nord. Il s'est montré aussi intransigeant dans son refus de suivre Washington dans ses équipées guerrières en Irak, courage qui est loin d'avoir été le fait de tous les pays latino-américains!

Officiellement, la stratégie est le «4 + 1»: négociation séparée des quatre pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) avec les États-Unis. En fait, il s'agit de négocier conjointement avec l'Argentine, les deux pays représentant près de 60 % du PIB latino-américain. La conjoncture politique y est favorable. Au chapitre économique, elle l'est moins. Il s'agit de deux grands exportateurs agricoles et, de ce point de vue, non complémentaires. Sur le plan de l'industrie et de la «nouvelle économie», le Brésil risque d'écraser la timide reprise argentine. Les deux monnaies sont actuellement à parité, mais on ne peut pas concevoir une monnaie commune à l'heure actuelle.

La diplomatie brésilienne s'est montrée dure vis-à-vis des États-Unis et en syntonie avec l'Argentine, mais les milieux d'affaires brésiliens, tant agricoles qu'industriels, trouvent cette attitude donquichottesque, et leurs ministres respectifs se sont faits leur porte-parole, même si ces derniers évitent de clamer leur dissension avec la stratégie d'Itamaraty (ministère brésilien des Affaires étrangères). Apparemment, Lula est très sensible à leurs arguments et se garde bien de toute élévation de ton à l'endroit de Washington. Négocier est le maître mot.

Malgré ses discours d'indépendance, l'ancien président Cardoso n'aurait sans doute pas fait mieux, mais on attendait de la part du nouveau Brésil qu'il s'appuie sur les forces de transformation du sous-continent: non seulement l'Argentine mais l'Équateur et le Venezuela aussi, sans compter la Bolivie aujourd'hui. Néanmoins, des indices semblent marquer un ralliement pour 2005 du Brésil à l'esprit néolibéral d'intégration économique des Amériques. Sans doute est-il question d'opposer à la prochaine rencontre de Miami, en novembre, une formule restreinte à certains produits et non contraignante pour tous les pays à la formule contraignante et large proposée par les États-Unis et soutenue par le Canada, le Mexique, la Colombie et le Chili. Large mais ne portant pas sur les subventions aux produits agricoles. La politique, me répètent des responsables du PT, c'est négocier.

Patience et lucidité

La tactique fructueuse qui consiste à rassurer les milieux financiers (le Brésil est aujourd'hui au-dessous de la cote 600 en coefficient de pays à risque) se transforme en stratégie. Mais comment faire autrement dans un pays qui a une dette extérieure de 300 milliards de dollars et qui doit attirer autant de capitaux (de l'ordre de 30 milliards) qu'il paie d'intérêt sur sa dette? L'Argentine n'avait plus rien à perdre lorsqu'elle a entamé ses négociations avec les banques et le FMI après deux ans de cessation de paiement; il n'en est pas de même pour le Brésil, qui garde son immense capacité économique et ses puissants intérêts particuliers à défendre.

Les Brésiliens attendent et attendront. Surtout les plus pauvres, car ils connaissent le prix de l'espoir. Même s'ils parlent de miracles pour rendre compte de la transformation personnelle de leur vie, ils restent lucides face aux promesses des politiciens.

Bien que patiente — et parce que patiente —, leur attente constitue aussi, à travers leur façon d'imaginer un mieux-être et de dire leur souffrance, une force et une contrainte pour les gouvernants. Elle est une donnée incontournable, souple mais terriblement résistante. Cette force constitue un contre-pouvoir du réel face aux équations des économistes qui essaient de gouverner le pays en regardant constamment les baromètres des Bourses, des taux de change et des coefficients de risque. S'ils n'en tiennent pas compte, ils seront tout aussi irréalistes que ceux qu'ils critiquent aujourd'hui de ne pas accepter une certaine lenteur. Mais peut-être sont-ils pris dans la griserie du pouvoir et ne voient-ils plus cette force qui les a portés au gouvernement? On l'entend dire parmi les habitants des favelas.
 
 
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