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Big... et chinois

30 octobre 2003 
Newscom
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On dit qu'il y a quelques années à peine, plus de 20 % de toutes les grues — celles des édifices en construction — du monde entier s'étaient donné rendez-vous à Shanghai: la ville est un chantier permanent depuis le milieu des années 90. Partout, dans tous les quartiers, on voit ces logos commerciaux qu'on retrouve dans toutes les grandes villes occidentales. 60 % du Fortune 500 a pignon sur rue quelque part sur l'un des principaux tentacules du monstre. Et rien n'indique que cela va s'arrêter. Voilà même que l'on prépare ici une sorte de nouvelle révolution culturelle qui risque de secouer la planète tout entière...

Shanghai — C'est le cinéaste François Girard (Le Violon rouge, 32 films brefs sur Glenn Gould) qui m'a mis sur la piste avant de quitter Montréal: «Tu verras, Shanghai est une ville en explosion permanente, et tous les créateurs veulent se trouver là.» Il ne faisait pas seulement allusion à la population de cette mégalopole — dont la dernière estimation officielle varie entre 16 et 18 millions d'habitants mais que certains ici fixent à 22 et même 25 millions en tenant compte des «illégaux» venus des campagnes — mais plutôt à l'énergie absolument extraordinaire qui se dégage de la ville.

Shanghai est un grouillement perpétuel. Il y a du monde partout. Au centre-ville, qui encercle une sorte d'immense parc tout vert où trône un extraordinaire musée racontant 5000 ans de culture chinoise, les nouveaux gratte-ciels dessinent avec une étonnante élégance le nouveau visage de la Chine. On dirait une ville tout droit sortie d'un film de science-fiction.

Dans ce quartier tout neuf, comme dans celui de Pu Dong, de l'autre côté de la rivière Huangpu qui traverse la ville, on a tout rasé pour reconstruire. De véritables marées humaines se font face à chaque carrefour, se frayant un chemin à travers les taxis et les bétonneuses. Plus loin, dans les quartiers périphériques que sont devenues la plupart des anciennes «concessions», la moindre petite rue — comme cette An Fu Road, où se trouve le grand théâtre où a lieu le China Shanghai International Arts Festival (CSIAF), qui explique ma présence ici — est farcie d'échoppes où on continue à pratiquer sur le trottoir tous les métiers du monde, même les plus vieux. Partout, c'est un fleuve permanent de vélos antédiluviens, de piétons pressés, de camions poussiéreux et d'autos presque toutes neuves qui klaxonnent sans que personne ne pense vraiment à s'arrêter aux feux rouges. Sur les grands boulevards squattés en permanence par les gaz d'échappement et la fumée des usines, on a l'impression de nager dans la pollution tellement celle-ci est dense en fin de journée et aussi de risquer sa vie à chaque intersection tout en soumettant ses poumons et ses yeux à une sorte d'agression constante. Dans cette joyeuse anarchie, pourtant, les gens semblent toujours trouver le moyen d'être souriants, affables, gentils, et s'il arrive qu'ils s'engueulent copieusement au coin d'une rue, on dirait presque des Italiens se livrant à leur passe-temps favori...

Mais cette énergie apparemment inépuisable se manifeste aussi d'une tout autre façon.

Big... et chinois

Barry Plews est Australien de naissance. Taille moyenne, fin causeur, la fin de la quarantaine, il a beaucoup voyagé à travers l'Asie avant de se fixer en Chine, où il vit depuis plus de huit ans. C'est un producteur de spectacles spécialisé dans les projets internationaux, le genre à travailler 15 ou 17 heures par jour («No life but my work»). Et c'est aussi le seul «étranger» à travailler à temps plein dans ce secteur pour le gouvernement chinois. L'an dernier, il a programmé une des quatre semaines du CSIAF en faisant appel à de jeunes créateurs chinois dans des champs d'activité comme la danse, la musique, les arts visuels et l'opéra. Ce fut un succès monstre. Il a aussi emmené l'Orchestre national de Chine en Australie en proposant un nouveau répertoire exclusivement contemporain... et exclusivement chinois. Triomphe là aussi. Cet homme a un flair artistique poussé à l'extrême. Et aussi le sens des affaires. À un tel point d'ailleurs que les autorités de la République populaire lui ont permis d'organiser son propre festival, PRIMA, qui prendra l'affiche à la mi-décembre à Shanghai.

Pour lui, l'avenir est big et chinois: Shanghai aujourd'hui, c'est le Paris des années 20, le New York des années 70. Surtout qu'on y trouve de moins en moins de compagnies contrôlées par l'État (state-driven companies), avec tout ce que cela impliquait de lourdeurs administratives. Et de plus en plus de financement privé.

«Beaucoup de créateurs de toutes les disciplines viennent voir ce qui se fait ici, explique-t-il. Ils viennent s'inspirer de l'énergie incroyable qui se dégage de la ville et de la nouvelle génération de créateurs chinois qui travaillent ici, au centre du vortex qu'est Shanghai. Cela est vrai pour la musique avec Tan Dun, qui a fait la trame sonore de Tigre et Dragon. Cela est vrai en arts visuels, en cinéma et en danse aussi, où on fait des choses extraordinaires, les Occidentaux commencent à peine à s'en rendre compte. Et c'est précisément ce que je veux mettre en relief avec PRIMA, qui sera axé d'abord sur la création contemporaine et la nouveauté. Il se passe des choses fabuleuses ici, et nous avons plein de projets pour les faire connaître au monde.» Parmi ces projets, on pourrait par exemple citer celui du Don Juan de Molière en mandarin sur fond de musique chinoise contemporaine chorégraphiée; Barry Plews pense pouvoir exporter bientôt ce spectacle en Australie, en Allemagne et, c'est un rêve qui semble pouvoir se réaliser, jusqu'en France.

Dans son festival, il a aussi prévu toute une série de conférences, de master classes et d'ateliers avec les grands créateurs les plus hot, comme on dit en chinois. En fait, la programmation de ce nouveau festival — conçu, géré et administré sans aucuns fonds provenant de l'État puisque Plews a fait appel à des commanditaires chinois privés — sera aussi très internationale, dans une proportion moitié-moitié. On y verra des créations en provenance de Russie, d'Italie, de Belgique et de pays asiatiques voisins. 42 spectacles en dix jours, dans quatre salles différentes. Et jamais pour plus de 20 $CAN, quels que soient la salle, le siège ou le spectacle: qui dit mieux?

«Les commanditaires privés embarquent dans le projet avec enthousiasme, reprend le producteur. Il n'y a pas de cynisme face à la vie ici, comme en Occident. Les gens sont confiants, avides de nouveauté. Ils sont curieux, ils veulent tout voir, et tout se fait maintenant à une échelle de grandeur absolument époustouflante, comme partout dans la ville: la Shanghai Theatre Company, par exemple, produit 40 spectacles par année et emploie plus de 130 comédiens permanents. Et vous savez quoi? Ce n'est surtout pas le public qui manque!»

Quand tout ce beau monde sera prêt à montrer et à exporter ce qu'il fait sur le plan commercial comme sur le plan artistique, on en sera probablement encore à se demander si l'avenir du monde passe par la Chine...

Michel Bélair est à Shanghai à l'invitation du China Shanghai International Arts Festival.






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