Libre opinion: Clichés et mensonges
Pierre Falardeau - Cinéaste
30 octobre 2003
En parcourant le compte rendu de l'exposition sur les Écossais au Musée McCord, paru dans Le Devoir du 18 octobre 2003 sous la plume de Stéphane Baillargeon, on a l'impression de lire un publireportage prépayé par la subtile Sheila Copps de «Canadian Heritage». On dirait un journaliste congolais du siècle dernier acheté par Léopold II lui-même pour vanter l'Exposition coloniale et la «mission civilisatrice» du roi des Belges ou, mieux, un collaborateur arabe des années 30 venu saluer la «contribution au développement» de l'Algérie du sinistre général Bugeaud. Pour M. Baillargeon, l'exposition «varlope des clichés» de mon «pamphlet ironico-haineux» sur un «rassemblement de bouffons». À ce «détestable falardisme», Baillargeon préfère le révisionnisme intéressé et le bon-ententisme convenu, à la sauce McCord.
Ainsi donc, les McGill, McCord, Redpath et McDonald ne seraient plus des exploiteurs colonialistes mais des bienfaiteurs de l'humanité. Des philanthropes, des missionnaires, de grandes âmes, presque des saints, qui, avec leur fortune, fondaient des universités, des hôpitaux, des musées.
Mais ces fortunes colossales, cher M. Baillargeon, comment naissent-elles? Tombées du ciel, sans doute, pour récompenser ces vertueux presbytériens! Comme ces 38 000 acres de terre données à James McGill par le chef des pillards lui-même, le gouverneur Robert Shore Milnes! La véritable curée du domaine public organisée par la «clique du château», le family compact pour parler bilingue, dont faisait partie ce gentil baron de la fourrure, on en parle, j'espère, dans votre jolie exposition?
Parle-t-on également des 847 661 acres de terre de la British American Land Company, dont un des directeurs est Peter McGill, héritier de la fortune du fondateur de la dynastie? Comme membre du Conseil exécutif et du Conseil législatif, Peter McGill est à la fois vendeur et acheteur: ça simplifie les transactions. C'est ce qu'on appelle de la charité bien ordonnée qui commence par soi-même. Une façon comme une autre d'encourager les philanthropes au coeur pur de la Bank of Montreal et du Grand Trunk Railway of Canada. Et le scandale des subventions au «Grand Tronc» de McGill, on en dit quoi, au Musée McCord?
On parle au moins, j'espère, dans cette sympathique exposition, de la très «Constitutional Association», organisation orangiste présidé par le même McGill: les paramilitaires du Doric Club en formaient la branche armée. Je parierais que non, histoire de pouvoir «varloper des clichés» de ce «détestable falardisme», sans trop se compromettre. Surtout que John Samuel McCord lui-même, comme Peter McGill et John Molson, commandait un bataillon de volontaires loyalistes en 1837. De bien gentils jeunes hommes, soucieux du bien-être du peuple québécois et de son développement.
Alors s'il vous plaît, M. Baillargeon, arrêtez de me faire pleurnicher sur «McGill University». Quand je croise les petits étudiants blonds et grassouillets de McGill, la philanthropie de ces «grands» hommes et leur «contribution au développement» du Québec me restent en travers de la gorge. Pour moi, les crimes des colonialistes britanniques ne sont pas des «clichés», et j'ai une haine sans fond pour les crapules, les escrocs, les bandits, les voleurs, qui ont exploité et exploitent encore le peuple québécois.
Relisez Les Engagés du Grand Portage de Léopold Desrosiers, un autre dangereux et détestable falardiste. Vous verrez qu'ici comme en Afrique, les porteurs étaient noirs. Noirs de boue et de crasse même s'ils étaient blancs et québécois. Ils ne portaient pas de l'ivoire ou du caoutchouc comme au Congo. C'étaient des engagés, et ils portaient des ballots de fourrure et des canots d'écorce. Ils portaient aussi sur leur dos, dans l'eau glacée, les «bourgeoys» de la North West Company, en route vers les pays d'En Haut, avec leurs dentelles, leurs tentes en soie rouge, leurs cuisiniers en livrée et leur belle philanthropie. Et c'est avec le sang et la sueur de nos ancêtres qu'on a construit «McGill University», pas avec les bons sentiments des exploiteurs impérialistes.
Mais ce qui me désole le plus dans cette histoire, c'est que dans 100 ou 200 ans, il y aura toujours des relationnistes chargés de saluer les grands hommes qui ont contribué au développement du Québec. Quand les descendants de Mom Boucher ou de Vito Rizzuto, à la tête de fortunes colossales, seront devenus des entrepreneurs respectables, des politiciens respectés, des philanthropes respectueux, il y aura toujours des imbéciles pour vanter les mérites des «pères fondateurs».
Et vive l'Écosse libre!
Réplique
M. Falardeau,
Pour mémoire, je reprends le dernier paragraphe de la critique de l'exposition que j'ai publiée dans nos pages le samedi 18 octobre: «Cela étant, sans évidemment tomber dans le détestable falardisme, ce travail muséologique aurait pu déployer une perspective un peu plus critique. Quand on raconte l'histoire, la grande, dit un célèbre aphorisme de Brecht, il ne faut jamais oublier que les puissants ont toujours eu des valets. Ceux des riches et puissants Écossais de Montréal, peu importe l'origine de ces petites gens, demeurent trop absents des salles. Par moments, cette exposition, par ailleurs excellente, semble composer une sorte d'hagiographie de groupe, un portrait par trop idyllique des réalisations de gens riches et célèbres. Un cliché de trop, quoi... »
Stéphane Baillargeon
Ainsi donc, les McGill, McCord, Redpath et McDonald ne seraient plus des exploiteurs colonialistes mais des bienfaiteurs de l'humanité. Des philanthropes, des missionnaires, de grandes âmes, presque des saints, qui, avec leur fortune, fondaient des universités, des hôpitaux, des musées.
Mais ces fortunes colossales, cher M. Baillargeon, comment naissent-elles? Tombées du ciel, sans doute, pour récompenser ces vertueux presbytériens! Comme ces 38 000 acres de terre données à James McGill par le chef des pillards lui-même, le gouverneur Robert Shore Milnes! La véritable curée du domaine public organisée par la «clique du château», le family compact pour parler bilingue, dont faisait partie ce gentil baron de la fourrure, on en parle, j'espère, dans votre jolie exposition?
Parle-t-on également des 847 661 acres de terre de la British American Land Company, dont un des directeurs est Peter McGill, héritier de la fortune du fondateur de la dynastie? Comme membre du Conseil exécutif et du Conseil législatif, Peter McGill est à la fois vendeur et acheteur: ça simplifie les transactions. C'est ce qu'on appelle de la charité bien ordonnée qui commence par soi-même. Une façon comme une autre d'encourager les philanthropes au coeur pur de la Bank of Montreal et du Grand Trunk Railway of Canada. Et le scandale des subventions au «Grand Tronc» de McGill, on en dit quoi, au Musée McCord?
On parle au moins, j'espère, dans cette sympathique exposition, de la très «Constitutional Association», organisation orangiste présidé par le même McGill: les paramilitaires du Doric Club en formaient la branche armée. Je parierais que non, histoire de pouvoir «varloper des clichés» de ce «détestable falardisme», sans trop se compromettre. Surtout que John Samuel McCord lui-même, comme Peter McGill et John Molson, commandait un bataillon de volontaires loyalistes en 1837. De bien gentils jeunes hommes, soucieux du bien-être du peuple québécois et de son développement.
Alors s'il vous plaît, M. Baillargeon, arrêtez de me faire pleurnicher sur «McGill University». Quand je croise les petits étudiants blonds et grassouillets de McGill, la philanthropie de ces «grands» hommes et leur «contribution au développement» du Québec me restent en travers de la gorge. Pour moi, les crimes des colonialistes britanniques ne sont pas des «clichés», et j'ai une haine sans fond pour les crapules, les escrocs, les bandits, les voleurs, qui ont exploité et exploitent encore le peuple québécois.
Relisez Les Engagés du Grand Portage de Léopold Desrosiers, un autre dangereux et détestable falardiste. Vous verrez qu'ici comme en Afrique, les porteurs étaient noirs. Noirs de boue et de crasse même s'ils étaient blancs et québécois. Ils ne portaient pas de l'ivoire ou du caoutchouc comme au Congo. C'étaient des engagés, et ils portaient des ballots de fourrure et des canots d'écorce. Ils portaient aussi sur leur dos, dans l'eau glacée, les «bourgeoys» de la North West Company, en route vers les pays d'En Haut, avec leurs dentelles, leurs tentes en soie rouge, leurs cuisiniers en livrée et leur belle philanthropie. Et c'est avec le sang et la sueur de nos ancêtres qu'on a construit «McGill University», pas avec les bons sentiments des exploiteurs impérialistes.
Mais ce qui me désole le plus dans cette histoire, c'est que dans 100 ou 200 ans, il y aura toujours des relationnistes chargés de saluer les grands hommes qui ont contribué au développement du Québec. Quand les descendants de Mom Boucher ou de Vito Rizzuto, à la tête de fortunes colossales, seront devenus des entrepreneurs respectables, des politiciens respectés, des philanthropes respectueux, il y aura toujours des imbéciles pour vanter les mérites des «pères fondateurs».
Et vive l'Écosse libre!
Réplique
M. Falardeau,
Pour mémoire, je reprends le dernier paragraphe de la critique de l'exposition que j'ai publiée dans nos pages le samedi 18 octobre: «Cela étant, sans évidemment tomber dans le détestable falardisme, ce travail muséologique aurait pu déployer une perspective un peu plus critique. Quand on raconte l'histoire, la grande, dit un célèbre aphorisme de Brecht, il ne faut jamais oublier que les puissants ont toujours eu des valets. Ceux des riches et puissants Écossais de Montréal, peu importe l'origine de ces petites gens, demeurent trop absents des salles. Par moments, cette exposition, par ailleurs excellente, semble composer une sorte d'hagiographie de groupe, un portrait par trop idyllique des réalisations de gens riches et célèbres. Un cliché de trop, quoi... »
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