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La politique étrangère du Canada - L'horizon Martin: choix, dilemmes et stratégies

Dernier de deux textes

André Donneur - Professeur au département de sciences politiques de l'Université du Québec à Montréal  29 octobre 2003 
Parmi les dossiers épineux dont héritera Paul Martin d'ici février prochain figure celui des relations avec Washington, qui se sont dégradées depuis trois ans. Une saine politique étrangère suppose l'établissement d'objectifs clairs et la capacité de les hiérarchiser de façon crédible et cohérente.

En général, il n'y a que trois fonctions qui servent de fondements à la politique étrangère d'un État: 1- protéger et défendre sa souveraineté; 2- acquérir des biens et des services à l'étranger pour renforcer sa position; 3- rayonner, c'est-à-dire projeter une image de soi qui soit conforme à ses idéaux.

Les choix de Paul Martin

Une première nécessité saute aux yeux: conserver une distance nécessaire à la préservation de l'identité et de la souveraineté canadiennes. C'est-à-dire maintenir la capacité de dire oui ou de dire non et trouver les moyens de le faire sans excéder les États-Unis. En d'autres termes, s'il y a des valeurs communes, il y en a d'autres qui sont différentes. Il faut le dire et le répéter.

Le deuxième objectif en ordre d'importance est de faire en sorte que le Canada ne devienne pas un «facteur d'insécurité» pour les États-Unis. Tous les gouvernements précédents l'ont appris: les États-Unis ne badinent pas en la matière. Le troisième objectif, selon Paul Martin, est lié au commerce: atténuer, sinon faire disparaître le degré de «harcèlement commercial» que pratiquent trop souvent les États-Unis à l'endroit du Canada.

Le quatrième est éternel, et tous les gouvernements antérieurs s'y sont frottés: diversifier les relations du Canada avec l'étranger. Paul Martin l'a rappelé devant l'Association de la presse le 30 avril dernier à Toronto: «Les États-Unis sont l'acteur dominant mais non le seul acteur important.» Sur le plan multilatéral, Paul Martin devra donc jouer son rôle de «catalyseur» pour faire en sorte que la mondialisation profite à tous. N'oublions pas qu'il porte en grande partie la paternité du livre rouge du Parti libéral de 1993, où on peut lire que la prospérité et la sécurité du Canada «dépendent fortement de l'ordre et de la stabilité au niveau international». Il y a là à la fois une obligation et une capacité de faire preuve de leadership.

Enfin, rayonner est sans doute la chose la plus difficile. Le livre d'Andrew Cohen, While Canada Slept — How We Lost Our Place In The World (Toronto, McClelland & Stewart, 2003), touche du doigt le côté souvent éphémère d'une image à construire ou à déconstruire. L'âge d'or de la diplomatie 911, du rôle de pompier international ou encore du côté boy-scout de la diplomatie canadienne est désormais derrière nous. Il faudra donc rivaliser d'imagination.

Les dilemmes

Il s'agit de faire preuve de bonne volonté dans des sphères d'activité qui intéressent les dirigeants américains de manière à obtenir, en retour, des concessions parmi celles qui préoccupent les Canadiens. Ces sphères sont aisées à déterminer: à Washington, on pense surtout en fonction de la sécurité, tandis qu'à Ottawa, on garde l'oeil rivé sur le commerce. Les rapports entre les deux pays sont à ce point asymétriques que le Canada n'a aucun intérêt à lier les problèmes d'un domaine à un autre (la théorie du linkage): il serait vite écrasé sous le poids de son voisin du Sud. Ces relations complexes, Paul Martin les définit comme un dialogue entre Canadiens et Américains à divers niveaux du système politique et de la société: premier ministre et président, premiers ministres provinciaux et gouverneurs, députés et membres du Congrès, maires, dirigeants patronaux et syndicaux, autres responsables de la société civile.

Il y a manifestement là un important changement en perspective qui touche à la fois aux processus décisionnels de la politique étrangère du Canada et à la façon de les gérer. Il s'agit ici d'un processus consultatif visant à créer un consensus élargi au sein d'une multitude d'acteurs. Quant à sa gestion, le premier ministre pressenti a probablement raison de vouloir créer un comité du cabinet qui serait chargé de dresser des plans et de préparer les décisions sur toute question portant sur les relations avec les États-Unis. Il y a donc lieu d'établir une coopération décentralisée, mais la question se pose de savoir comment, dans leur dialogue avec les États-Unis, les diverses instances canadiennes définiront et maintiendront des normes communes. Même avec une décentralisation poussée et surtout à cause d'elle, il faut prévoir un minimum de coordination puisque, s'il préconise des pratiques souples, Paul Martin tient à un gouvernement fédéral fort. On le voit, la partie ne fait que commencer...

Les stratégies

Reculer pour mieux sauter est une stratégie que Paul Martin a su pratiquer avec succès avec le premier ministre Chrétien, notamment lors de sa démission intempestive, qu'un chef de cabinet aurait souhaité voir entérinée d'un commun accord entre le premier ministre et le ministre des Finances de l'époque. Il est toutefois peu probable que Paul Martin puisse utiliser cette stratégie avec les États-Unis. Sur les questions de sécurité, par exemple, où celui-ci a suggéré de «renforcer nos capacité de surveillance maritime, terrestre et aérienne pour toutes nos frontières» (ce qui est sans doute une façon discrète d'annoncer une augmentation du budget militaire), Paul Martin n'a aucun intérêt à différer les principales décisions qui s'imposent en prétextant l'attente d'un nouveau livre blanc sur la Défense.

Bien au contraire, il devrait pouvoir tirer profit de la situation en marquant son territoire, en délimitant à l'avance les limites d'une augmentation du budget de la Défense et en précisant les options militaires qui s'offrent au Canada avant même la publication d'un nouvelle politique gouvernementale. Ce changement de ton et de style s'impose avec les États-Unis, ne serait-ce que pour leur donner un «os à ronger»! En attendant les résultats de la prochaine élection présidentielle américaine...

Le président Bush n'a jamais accordé la moindre parcelle d'attention au Canada, sauf en matière d'énergie. Ainsi, lors de sa première rencontre avec le premier ministre Chrétien, le président Bush lui a glissé à l'oreille: «We have a market down here!» L'accès aux ressources canadiennes en matière énergétique deviendra d'autant plus important pour les États-Unis qu'un grave déficit entre l'offre et la demande point à l'horizon 2010 et 2015, plus particulièrement dans le domaine gazier. Il est impératif de définir déjà des politiques à long terme. Montrer son bon côté ou pratiquer une politique d'ouverture n'a rien du bon Samaritain. Il faut ouvrir des portes maintenant, tout simplement dans le but de désamorcer les pressions d'un Congrès qui risque de devenir d'autant plus protectionniste que l'économie américaine s'essouffle. La politique du sourire ne fera peut-être qu'un temps, mais il n'est pas inutile à l'occasion de montrer ses dents blanches.

Autre élément crucial: «réinventer la nation canadienne» pour mieux la faire rayonner aux États-Unis. Sur les questions bilatérales, un comité de la Chambre des communes sur les questions canado-américaines est prévu. Que grand bien lui en fasse, mais les diplomates canadiens devront se multiplier aux États-Unis et apprendre auprès des médias la façon toute américaine de traiter la nouvelle. Non pas par «le choc et la stupeur» mais par le relais constant d'une information claire et précise. Même si nous sommes souvent perçus à l'étranger comme un vassal des États-Unis et, par les Européens, comme le cheval de Troie des Américains, il vaut mieux dire en quoi nos valeurs diffèrent.

En la matière, le Canada a besoin d'un lifting rajeunissant. Il ne s'agit pas d'inventer de nouvelles Céline Dion mais de continuer à cultiver l'innovation, la recherche et les PME qui, demain, deviendront les nouvelles multinationales régionales. Le Canada est «un pays sans région», disait le stratège américain Hermann Kahn dans les années 60; contrairement à cette affirmation, il faut faire des États-Unis notre région. Il ne s'agit plus de prêcher aux convertis comme nous l'avons si souvent fait par le passé, c'est-à-dire se parler entre Canadiens, mais bien d'aller cultiver, de l'autre côté de la frontière, une terre aride et peu propice aux idées libérales.

Paul Martin est probablement plus continentaliste que l'a été Jean Chrétien et sans doute bien davantage que l'a été Pierre Trudeau. M. Martin est cependant moins continentaliste que Brian Mulroney. L'avenir du Canada ne passe pas par l'Alliance canadienne ou par la culture d'un continentalisme éhonté mais par les formules du «oui si» et du «c'est selon», comme nous l'avons souligné hier. C'est-à-dire par un sérieux dosage de la volonté d'exister et d'être différent de l'autre tout en reconnaissant la complémentarité dans la prospérité qui nous unit.
 
 
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