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La «réingénierie libérale» - Et si tout cela n'était qu'une vaste mascarade?

Avec sa manie de faire entrer le privé partout, Jean Charest arrive une guerre en retard

Pierre Godin - Écrivain et biographe  25 octobre 2003 
Où va le Québec, maintenant que les libéraux, après dix ans de jeûne, ont mis la main sur le budget de l'État québécois?

Pardonnez mon lapsus. J'ai parlé de «l'État» québécois. Un terme qui risque de devenir sans objet, si on se fie au grand dessein libéral de réingénierie gouvernementale.

Car, à écouter Jean Charest, qui parle comme un président d'entreprise plutôt que comme un premier ministre, on a l'impression de revenir aux années duplessistes, alors que l'État ne devait que s'occuper de routes et de ponts, de béton et d'asphalte, faire respecter la loi et réprimer les abus trop criants. «Aide-toi et le ciel t'aidera», serinait Maurice Duplessis aux partisans de l'État-providence en devenir des années 50 qui lui faisaient remarquer qu'il était aussi du devoir de l'État de voir à l'éducation et à la bonne santé de ses citoyens, de répartir le butin de la nation d'une façon plus juste et plus égalitaire.

Néoconservateur avant son temps, Maurice Duplessis ne jurait, comme Jean Charest aujourd'hui, que par l'entreprise privée pour apporter justice et progrès. «C'est le système par excellence», disait-il, malgré toutes les évidences du contraire. Or il suffit de regarder autour de soi pour détecter de nouvelles tendances qui contredisent ce vieil évangile du laisser-faire étatique, servi à la moderne par les libéraux sous le vocable séduisant de «réingénierie».

Ne nous payons pas de mots. Cette présumée réingénierie n'est rien d'autre, en bon français, qu'un vulgaire dégraissage de l'État. Personne ne conteste la nécessité d'adapter les rouages gouvernementaux au temps présent, mais de là à jeter le bébé avec l'eau du bain, il y a une marge. Avec sa manie de faire entrer le privé partout, dans la santé comme dans l'éducation, de s'en remettre même aux entreprises privées pour concocter sa stratégie de dilution de la puissance publique, ce qui est à la fois risible et scandaleux, Jean Charest arrive une guerre en retard. L'évolution actuelle des États-Unis est éloquente à ce sujet. L'État n'y a jamais été aussi busy que sous Bush II, pourtant néocon.

Devenons machiavéliques pour un instant. Et si tout ce bla-bla-bla sur la réingénierie, avec laquelle on nous casse les oreilles depuis la victoire du PLQ, n'était autre qu'une vaste mascarade? Que le détournement, sous un vocable à la mode, du budget de l'État vers le consortium des amis libéraux de l'entreprise privée?

À voir le nombre des têtes de la haute fonction publique qui tombent sous la guillotine libérale, à voir la méfiance de Jean Charest pour tout ce qui a un petit air public, à voir la multiplication des contrats de sous-traitance qui filent vers le privé sous le nez des sociétés d'État édifiées depuis 40 ans avec la sueur du peuple, on a l'impression de retourner au bon vieux patronage duplessiste. De renouer avec le fameux système des dépouilles qui présidait à chaque changement de gouvernement avant la mise en place d'une bureaucratie compétente et stable par l'ancien premier ministre Jean Lesage. Un bon libéral, soit dit en passant.

Les nouveaux profiteurs

Dès lors, la question qui se pose est celle-ci: qui seront les nouveaux profiteurs? Il ne faut jamais oublier la bonne vieille règle politique selon laquelle le parti élu sert avant tout sa clientèle. Or qui est le PLQ? Qui sont ses amis? Quels intérêts défend-il? On a tout dit quand on rappelle que le Parti libéral du Québec est (a toujours été) une coalition entre les milieux financiers, la minorité anglophone et la bourgeoisie francophone, petite et grande.

Nul besoin d'être devin. On peut, sans se tromper, faire le pari que la réingénierie libérale servira avant tout, si ce n'est exclusivement, les intérêts de cette clientèle, comme le PQ au pouvoir a servi les intérêts de la sienne: institutions publiques, agriculteurs, intellectuels, travailleurs syndiqués, le petit peuple des démunis de la société, etc.

Le «recentrage» des missions de l'État dont nous parlent les libéraux, cela signifie nourrir ces grandes firmes privées dont l'éthique paraît si vacillante, comme l'a montré l'avalanche récente de scandales financiers. Cela signifie servir d'abord son monde, comme l'indique de manière spectaculaire le chaos indescriptible des défusions réclamées à grands cris par les municipalités séparatistes du West Island. «C'est à notre tour maintenant!», a lancé un maire défusionniste de cet «arrondissement», peu après la victoire de Jean Charest.

En politique, il n'y a jamais rien de nouveau que la répétition du même modèle sous des appellations différentes. Alors, bon voyage à vous tous, amis québécois, qui avez voté libéral parce que vous vouliez du changement. Vous en aurez certainement, mais pas nécessairement celui qui vous auriez souhaité.

Vous êtes les dignes descendants de ces naïfs électeurs qui ont voté NON au premier référendum de mai 1980 pour obtenir le «changement» constitutionnel promis par Pierre Trudeau. Ces électeurs se sont retrouvés avec une Constitution si «changée», si inacceptable pour le Québec, qu'aucun gouvernement québécois ne s'est risqué depuis à la parapher. Tiens, voilà un beau défi pour Jean Charest! Ramasser les pots cassés par Pierre Trudeau, comme a tenté de le faire sans succès son mentor politique, Brian Mulroney.
 
 
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