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Les alchimistes du tango

Fabien Deglise   24 octobre 2003 
Le trio franco-helvético-argentin Gotan Project n'est pas rancunier. À preuve, une semaine après son passage à Montréal dans le cadre du Festival international de jazz, le 5 juillet dernier, un DVD pirate du spectacle s'est retrouvé en vente sur un site d'enchères en ligne, explique, mi-amer, mi-amusé, Philippe Cohen Solal. Un vol flagrant de droits d'auteur dont le groupe ne semble guère se formaliser: dimanche soir, les alchimistes du tango à la sauce électro sont en effet de retour dans la métropole. Sur les lieux du crime.

«Après notre passage à Vancouver, il y a un mois, un CD pirate du concert s'est aussi retrouvé en vente sur Internet dans les jours qui ont suivi, poursuit-il. À nos débuts, j'aurais trouvé ça flatteur. Là, c'est plus dérangeant. Mais il faut vivre avec ça.»

La rançon de la gloire, le Gotan («tango» en verlan) Project est donc condamné à y goûter sous toutes ses formes. Les plus technologiquement viles, les autres aussi: un double disque d'or en France pour La Revancha Del Tango (leur premier album, vendu à 750 000 exemplaires partout dans le monde), des hordes d'inconditionnels de tous les âges et d'allégeances musicales disparates, des concerts en Europe, en Israël, au Japon et en Corée ainsi qu'une tournée nord-américaine qui, après Vancouver, Seattle, San Francisco, New York et Washington, ramène de nouveau à Montréal les rythmiques binaires de Philippe Cohen Solal, Christophe Müller et Edouardo Makaroff. Au Spectrum. Deux soirs de suite.

«Après, ce sera Detroit, Chicago et Rio», souligne Cohen Solal, joint par téléphone plus tôt cette semaine alors que le groupe était à New York. «Et puis, en mars, sans doute l'Argentine. Pour le moment, nous n'y sommes pas encore allés car l'organisation d'un spectacle là-bas est particulièrement et financièrement compliquée. Mais nous avons de bons contacts.»

Difficile d'en douter. En effet, en deux années à peine et après une pièce phare, Queremos Paz («Nous voulons la paix»), le Gotan Project a tout simplement amorcé une petite révolution dans l'univers de la musique électronique. À l'échelle planétaire. Avec une recette pourtant loin d'être évidente: une fusion subtile, chic et de bon goût, entre tango et électro, qui plaît tant aux amateurs de l'un qu'aux aficionados de l'autre.

Dans les night-clubs de Londres, Ibiza, Genève, Berlin et même Buenos Aires, le Gotan Project fait sensation sur les pistes de danse avec ses créations qui empruntent autant à la mélancolie d'Astor Piazzolla qu'à l'érotisme de Massive Attack ou de Kruder & Dorfmeister. Depuis quelque temps, il se retrouve aussi au coeur des soupers plus calmes des quadragénaires ou des cinquantenaires qui cherchent à humer l'air du temps. «Et, chaque fois, ça nous étonne de voir que notre musique a touché autant de personnes dans des endroits aussi différents», dit Cohen Solal, un musicien issu du monde des sonorités électroniques. «Au départ, ce projet se voulait une expérience musicale entre amis, seulement pour se faire plaisir. Ce devait être quelque chose de confidentiel pour un public restreint.»

Raté. Les premiers pleurs du bandonéon associés à des assemblages sonores tantôt dubs atmosphériques, tantôt down-tempos vaporeux mais toujours langoureux et inspirants, ont séduit les DJ français. «Nous avions pourtant tiré le premier LP sur vinyle à 500 exemplaires seulement, pensant qu'il n'irait pas très loin, avoue Cohen Solal. Mais nous avions sans doute sous-évalué le pouvoir fédérateur et émotionnel du tango, une musique forte, qui a vécu plusieurs succès à travers le siècle dernier et qui est imprégnée d'une histoire riche.»

La suite est connue. La magie, elle, continue à opérer à une époque où la scène électro, inertie technologique aidant, peine à trouver un deuxième souffle. Avec un risque pour le trio et son projet: fatiguer les fans par des expositions redondantes à l'oeuvre et par l'absence de nouvelles relectures du tango à leur offrir. «C'est vrai, on n'a encore rien fait de nouveau, explique Cohen Solal. Parce qu'il y a eu les tournées, parce que nous avons fait des versions remix de nos pièces pour des compilations, parce qu'il est difficile de trouver le ton juste... »

Le public montréalais qui, au coeur de l'été, a accueilli le Gotan avec passion et déhanchements doit quand même se rassurer: les prestations de dimanche et lundi doivent en effet les surprendre de nouveau, préviennent les deux bidouilleurs d'octaves (Müller et Cohen) et le guitariste argentin (Makaroff), visiblement en campagne de promotion. Avec du neuf. «On a déjà présenté de nouvelles compositions à Vancouver, dit-il. Et on va aussi le faire à Montréal pour donner du nouveau à ceux qui étaient là la première fois.» Le spectacle visuel qui accompagne les compositions du groupe a aussi été revu. Quant au mystère, à la sensualité et à l'exotisme, ils devraient encore être au rendez-vous. Sans roses rouges, sans fierté outrageusement affichée et sans déplacements maniérés.






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