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    Extraits de l'allocution prononcée au conseil national du 18 octobre 2003 - Les raisins de la colère ont disparu

    Le Québec a besoin d'un Parti québécois solide, qui ne brûlera pas ses énergies dans une jeunesse imaginaire

    21 octobre 2003 |Jean-Herman Guay - Professeur titulaire, Sciences politiques, Université de Sherbrooke
    Le 14 avril dernier le Parti québécois est allé chercher l'appui du tiers des Québécois, 3 % de plus qu'en 1973. Le pire score en 30 ans. Une occasion de réfléchir!

    Certains diront que cette dégringolade est conjoncturelle, momentanée. Peu d'éléments militent pour une telle lecture. L'économie se portait bien, même très bien, mieux que jamais. Le chef du Parti était apprécié, plus que son parti et que son programme. Les journalistes ont été durs, mais tout autant qu'ils l'ont été avec les libéraux ou les adéquistes. Se cacher derrière la conjoncture pour éviter un examen de conscience, c'est faire preuve de myopie.

    [...] Mais certains diront que l'option va bien. Les sondages nous montrent un appui de 40, 41, parfois même 44 %. «Ne vous inquiétez pas», la main sur l'épaule, «nous sommes à quelque cinq ou six points d'une victoire». Pardonnez moi; je ne fais pas la même lecture que vous. Livrez vous à un exercice fort simple dès demain, dimanche. Rendez-vous au presbytère de votre paroisse. Et dites au curé inquiet de l'avenir du catholicisme au Québec qu'il n'a pas à se faire de mauvais sang, que vous avez une bonne nouvelle pour lui. La main réconfortante posée sur l'épaule, dites-lui que le dernier recensement révèle que 5 930 385 personnes se sont déclarées catholiques soit 83 % des Québécois. À l'oreille de l'homme inquiet, dites que la foi est assurée, que l'enquête la plus sophistiquée faite atteste d'une manière incontournable la victoire du catholicisme.

    Je ne connais pas votre curé... ni le mien d'ailleurs. Mais je sais une chose: ou bien il va rire de vous, ou bien il va prier pour vous, ou bien il va vous envoyer au diable. Vous êtes sceptiques? Quittez le presbytère, allez à l'église et voyez de vos yeux. Les églises sont vides; les séminaires aussi, les curés comme les fidèles ont les cheveux blancs.

    Oui, dans les sondages les gens se disent souverainistes dans une proportion encore élevée, mais cet appui n'a plus la ferveur d'autrefois; l'engagement n'est plus au coeur de l'agenda, il ne provoque plus les échanges animés autour de la table. On se dit souverainiste par défaut, par habitude, parce qu'on ne veut pas renier officiellement ses convictions. Elles subsistent dans une mémoire latente, en sourdine, comme une nostalgie, un désir qu'on est sur le point de ranger dans la boîte aux souvenirs.

    Est-ce le cas de tous? Non bien sûr. Vous en êtes la preuve. Mais c'est peut-être le cas de la moitié, à tout le moins, du tiers de ceux qui se disent souverainistes. [...]

    Au bout de ses énergies

    Le Parti québécois est de toute évidence, et ce, depuis sa fondation, un parti d'idées, un parti idéologique. Ce programme de 211 pages est rempli d'idées audacieuses. Celles-ci se déploient sur deux fronts: le rapport avec l'autre nation et le rapport avec l'État. En lisant le programme, il n'y a aucun doute sur la nature du Parti québécois: il est à la fois souverainiste et social-démocrate.

    Quant au Parti libéral du Québec, il n'y a pas de doute qu'il est un parti de gestion. Ce n'est pas que son programme ne compte pas d'idées, mais celles-ci sont le plus souvent l'écho des idées qu'on retrouve dans la société. Le Parti libéral du Québec ne prétend pas connaître les intérêts du Québec mieux que les Québécois eux-mêmes. Il suit ceux-ci d'année en année. Il n'a pas de pédagogie pour les convaincre d'un projet puisqu'il n'a pas de projets qui dépasse l'horizon du présent au du mandat en cours. Il modifie, corrige, adapte. Il rénove, mais il ne bâtit pas. Le mot «réingénierie» déplaît? On le biffe.

    La conséquence est la suivante: le Parti libéral du Québec a traversé le temps. Il est le seul parti qui était là il y a 100 ans et il se trouve encore en lice élection après élection. Tous les autres partis, plus ou moins idéologiques, n'ont pas été capables de résister à l'épreuve du temps. Les partis politiques idéologiques sont pendant un certain temps motivés par la diffusion du projet, emballé par ce travail d'éducation incessant et grisant. Rendu à un certain stade de leur développement, un danger les guette: la déception. [...]

    Néanmoins des victoires

    [...] Quand René Lévesque a fondé le Parti québécois, les francophones étaient un peuple de locataires, sous-scolarisés, absents des conseils d'administration, privés d'un réel entrepreneurship. Leur culture n'était pas ou si peu reconnue. Les écarts de revenus entre francophones et anglophones étaient très prononcés et l'arrogance du gagnant, bien que minoritaire, était inscrite dans mille et une attitudes de la vie quotidienne. Relisez Miron, relisez Godin, souvenez-vous de «Speak white».

    Au début des années 60, l'État québécois commençait à peine à ressembler à un État moderne. La charité, privée ou religieuse, faisait encore office de sécurité sociale.

    Aujourd'hui qu'en est-il? Les écarts entre francophones et anglophones sont réduits, et certains chiffres présentent les francophones comme les gagnants. Les locataires sont largement devenus propriétaires. La sous-scolarité n'est plus une problématique aussi marquée. Le Québec compte à présent un entrepreneurship actif et redoutable. Le Québec dispose d'un des filets de sécurité sociale les plus forts. L'écart entre les plus riches et les plus pauvres est plus réduit ici qu'en France ou en Allemagne, là où pourtant des traditions socialistes sont en place depuis la fin du XIXe siècle. Quant à la culture québécoise, elle est largement reconnue sur les scènes du monde comme sur les écrans de télévision.

    En 40 ans, le Québec est devenu l'une des sociétés les plus progressistes de la planète. Tous les Québécois ont poussé à la roue: entreprises, universités, gens de littérature comme gens du cirque. Toutes les institutions y ont pris part: les centrales syndicales, les groupes communautaires, le Parti libéral du Québec et même le gouvernement fédéral. Mais s'il faut trouver une force, un joueur, un parti qui a oeuvré dans cette direction; s'il faut trouver le foyer de la «fierté» qui a amené les francophones à se prendre en main, tout le monde reconnaîtra la magnifique contribution du Parti québécois. [...] En ce sens, le programme du Parti québécois a été largement réalisé. Le projet souverainiste n'a pas abouti, mais il a néanmoins provoqué des changements importants dans la structure économique de la société. Cependant, la part non réalisée est une part importante. Le Québec n'a pas de siège aux Nations unies. Le Québec n'a pas tous les pouvoirs législatifs... mais ce qui faisait du Parti québécois un mouvement social n'est plus tout à fait là. Les raisins de la colère ont disparu. L'insécurité linguistique n'habite plus le milieu du travail ou celui du commerce et le sentiment d'infériorité est rentré dans les livres d'histoire.

    La quête de tous les pouvoirs ou d'un plus grand nombre de pouvoirs revêt à présent un caractère essentiellement administratif; elle n'a plus d'échos dans la vie quotidienne des gens. En réclamant tout du fédéral, les péquistes ont jadis exercé une fascination dans la mesure où la génération des années 70 demandait elle aussi au travail comme à l'école, dans les universités comme dans les magasins, le droit de parler français, le droit de gravir les échelons et le droit d'être respecté.

    Il s'est opéré une chimie entre la revendication linguistique, la revendication étatique et la revendication très personnelle de centaines de milliers de personnes. Paradoxalement, si les gens ne parlent plus de souveraineté c'est parce qu'elle ne renvoie pas à leur vie. Et parce qu'elle ne parle plus de la vie réelle, poètes et artistes, cinéastes et romanciers n'en font plus l'objet de leurs tourments.

    C'est un peu comme cela que les mouvements se transforment. Leur formulation et leur diffusion ont exercé une influence telle — une menace si grande — que leur réalisation finale a perdu une large part de sa pertinence. La société moderne a cette incroyable capacité d'absorber et de se transformer sans casser. [...]

    Que faire ?

    Certains disent: comptons sur l'adversaire. Faisons du judo avec ses faiblesses. Certains s'imaginent que Jean Charest va se «tirer dans le pied». Rien n'indique de la part des libéraux un dérapage majeur. Ils travaillent avec un programme connu, bien présenté lors de la dernière campagne. Ils ont la légitimité d'agir. [...] D'autres diront qu'il faut plutôt compter sur le gouvernement fédéral pour provoquer un mouvement de société? On attend l'erreur, celle d'un autre Meech. Je ne suis pas de cet avis. Il y a fort à parier que Paul Martin se montrera plus pragmatique dans le dossier constitutionnel que Jean Chrétien. Il ne faut du reste jamais sous-estimer son adversaire. Profiter des erreurs de l'autre me semble judicieux en politique, mais compter sur elles pour reprendre le pouvoir et réaliser son programme me semble dénoter un manque de contenu.

    D'autres posent le problème d'une manière plus stratégique qui mérite plus d'attention. Convaincus que le Parti libéral va tourner à droite, ils estiment que le Parti québécois doit tourner à gauche. Faut-il définir un projet de société dans lequel l'État serait encore plus présent? Si nous étions à mi-chemin entre Bruxelles et Paris, peut-être. Si nous avions les coffres bien garnis? Pourquoi pas! Si nous avions un fardeau fiscal similaire à celui de nos partenaires commerciaux, ce serait possible. Mais aucune de ces conditions n'est remplie. Plus encore, alors qu'au début des années 60, l'État québécois était le seul levier économique pour nos entreprises, ce n'est plus le cas maintenant. Il existe un capital québécois solide, des institutions importantes. L'État n'exerce plus la même fascination qu'autrefois dans la mesure où il n'a plus le monopole du soutien.

    En fait, si le Parti libéral tourne trop à droite, c'est le centre qu'il va laisser à découvert. C'est le centre et ses banlieues de gauche qu'il faut peut-être occuper.

    D'autres vivent avec la conviction que le Parti québécois a mal vendu son message, qu'il s'est égaré dans la formulation. Le problème en serait un de vente, de marketing politique ou de pédagogie. Vous avez été au pouvoir presque 20 ans. Vous avez été dirigés par les orateurs les plus charismatiques du Québec. Vous avez longtemps profité du soutien des artistes et des intellectuels. Comment croire qu'il s'agit essentiellement d'un problème de formulation? [...]

    Pas de recette magique

    J'aurais aimé vous offrir sur un plateau d'argent une recette magique, une alternative emballante et stimulante. Ce n'est pas le cas. Mais je dois quand même ajouter ceci avant de conclure: tous les grands projets politiques souffrent d'une fatigue chronique depuis presque 20 ans. Ils évoluent dans une culture où le mépris et le cynisme dominent; ils transigent avec des militants épuisés. Ils parlent d'un «nous» qui n'est plus qu'une collection de «moi». Ils ont des projets globaux qui ne collent plus avec nos modes de vie segmentés, diversifiés et éclatés.

    Les partis de gestion, eux, s'en tirent pas trop mal — peu d'audace, peu de déception; mais ceux qui veulent davantage, qui véhiculent des projets et des désirs, ont beaucoup de peine à définir des défis convergents. Le XXe siècle a été très politique, trop politique. Le présent siècle est sceptique à l'endroit du discours politique.

    [...] [Le Parti québécois] a atteint une maturité certaine. S'il continue de déployer des énergies pour fixer de nouveaux rendez-vous avec l'Histoire, il va s'épuiser dans son rêve et se marginaliser. Le Parti québécois doit assumer son âge — ses 35 ans bien comptés; le Québec a besoin d'un Parti québécois solide, qui ne brûlera pas ses énergies dans une jeunesse imaginaire. Son programme doit refléter cette nouvelle attitude.

    La situation particulière du Québec en Amérique du Nord oblige — et obligera toujours — l'existence d'un parti nationaliste, conscient des acquis, confiant en l'avenir, mais toujours vigilant à l'endroit des érosions possibles. Le Québec a besoin d'une alternative politique; il a besoin de gens qui seront en mesure d'être là — 125 candidatures solides — parce qu'ils auront résisté à la tentation d'une pureté appréciée uniquement par quelques initiés. Autrement, en s'enfermant dans un évangile trop bien prescrit, les militants du Parti québécois connaîtront les désarrois qui affligent ceux et celles qui n'ont pas reconnu qu'avec le temps rien ne restait intact. [...]












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