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Faut se parler!

Josée Boileau   20 octobre 2003 
Pourquoi le gouvernement libéral contourne-t-il tant le dialogue, la concertation? C'est pourtant l'un des aspects les plus valables du modèle québécois, et il existe plus d'une manière de l'appliquer.

Le modèle québécois tient en quelques mots: «un certain volontarisme concerté et des institutions de solidarité sociale», comme le résume l'historien Éric Bédard. Ou encore, «un régime d'économie mixte qui fait une large place à l'intervention de l'État et à la concertation entre les acteurs», selon les mots employés en mars par l'ancien ministre péquiste Joseph Facal.

Admettons, aux fins de la discussion, que ce modèle n'est que boursouflure bureaucratique, que le Québec n'a plus les moyens de ses solidarités sociales, que l'économie souffre parce que l'État est trop présent... Admettons même, pour simplifier les choses, que le gouvernement Charest a été élu spécifiquement pour mettre un point final à ces maux.

Il reste néanmoins un élément du modèle québécois qui n'a aucune raison de disparaître du paysage: la concertation. Au contraire, il s'agit là d'un atout majeur pour le Québec à l'heure où les théories contemporaines en sciences humaines, toutes mouvances politiques confondues, misent sur la participation citoyenne. C'est aussi le reflet d'un constat: comment croire que des individus de plus en plus formés et forts de leurs choix resteront sans réactions — favorables ou non — devant les changements apportés à leur vie en commun.

Or c'est ce dialogue qui, depuis six mois, a disparu. La semaine dernière, par exemple, les grands syndicats ont dénoncé le décret gouvernemental réduisant le champ d'application de la «loi du 1 %» sur la formation de la main-d'oeuvre. Ils en avaient tant sur le fond que sur la forme: le gouvernement a ignoré l'expertise existant sur le sujet.

C'est frustrant pour eux et néfaste pour la population, car les questions laissées en suspens sont nombreuses. Peut-être fallait-il changer la loi, mais pourquoi faire grimper de 250 000 $ à un million la barre de la masse salariale nécessaire pour y être assujetti? Pourquoi pas 500 000 $ ou 750 000 $? Et pourquoi réduire des deux tiers le nombre d'entreprises dorénavant soumises à la loi du 1 % alors que seulement 25 % d'entre elles n'arrivaient pas à respecter leur obligation? L'absence de débats ne permet pas de comprendre la logique à l'oeuvre et de mesurer si l'opposition syndicale est valable. Elle laisse simplement croire que le gouvernement a bêtement cédé au lobby des PME.

Peut-être le gouvernement Charest craint-il de se faire prendre au piège s'il se plie à tous les mécanismes de concertation qui se sont développés au fil des ans, notamment sous l'égide du Parti québécois: des grands sommets aux comités sectoriels, en passant par les «partenaires» et les «tables». Ces formules, toutes de compromis, apparaissent peut-être comme une abdication de responsabilités, ou un chipotage de virgules, à un gouvernement naissant qui croit tenir entre ses mains la deuxième Révolution du Québec.

Mais d'autres outils, moins engageants, sont disponibles pour qu'un gouvernement puisse échanger des idées. Non, il ne s'agit pas de tenir des consultations privées comme le ministre responsable de la Famille, Claude Béchard, avait décidé de le faire fin août sur les garderies — avant que le tollé suscité par sa décision ne l'oblige à ouvrir les audiences au public à la veille de leur ouverture. Il ne s'agit pas non plus de rencontres au sein des «comités de pilotage» qui, chapeautés d'un ministre et composés seulement d'élus de la majorité et de sous-ministres, doivent diriger la réingénierie de l'État de l'équipe Charest.

Il faudrait plutôt revenir à l'idée même que véhiculait M. Charest lors de la présentation de son programme électoral en septembre 2002: confier à une commission parlementaire l'examen en profondeur de la mission des ministères et des organismes d'État. Jean Charest s'en était alors ouvert au quotidien Le Soleil puis au Journal de Québec. Est-ce encore un objectif?

De façon plus précise, les ministres libéraux pourraient aussi demander à des comités de députés de tous les partis d'examiner certaines réformes, comme cela se fait à Ottawa. Le ministre fédéral de la Citoyenneté et de l'Immigration Denis Coderre n'a pas procédé autrement au sujet de la création d'une carte d'identité nationale, même si ce projet auquel il tient mordicus suscite la controverse chez les députés comme dans la population.

Le risque d'une consultation faite dans les formes, c'est toutefois d'amener le gouvernement à corriger le tir. On le voit avec la longue commission parlementaire qui, depuis le début septembre et jusqu'à jeudi, étudie le mécanisme des défusions municipales. Les critiques ont tellement fait réfléchir le ministre Jean-Marc Fournier qu'il prévoit maintenant un réaménagement complet de son projet de loi.

Et c'est peut-être ce qui fait le plus peur au gouvernement libéral: qu'un examen sérieux de ses réformes, non pas l'empêche d'agir, mais l'oblige à reconnaître que la réalité existe et que certains dossiers ne se règlent pas à coups de principes, que ceux-ci favorisent le privé ou le tout-à-l'État.

jboileau@ledevoir.ca
 
 
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