Le gel des droits de scolarité divise les recteurs
«Nous avons défini une position, mais c'est une non-position dans le fond»
Marie-Andrée Chouinard
18 octobre 2003
Malgré la volonté d'arriver devant le gouvernement avec une position commune, les 18 établissements universitaires du Québec qui sont membres de la CREPUQ ne sont pas parvenus à statuer sur l'épineuse question du gel des droits de scolarité, qui sera au coeur des débats de la commission parlementaire, prévus en janvier prochain, sur la situation financière des universités.
Les recteurs se sont rencontrés il y a près de deux semaines afin de discuter du sous-financement des universités, dont découle la question délicate des droits de scolarité, un sujet d'évidente division chez les recteurs. Ils ont convenu d'une prise de position commune, mais celle-ci ne penche ni pour ni contre le gel des droits exigés pour l'entrée à l'université, fixés au Québec à près de 1700 $ par année depuis 1994.
«Nous avons défini une position, mais c'est une non-position dans le fond», a concédé au Devoir cette semaine Robert Lacroix, le président de la Conférence des recteurs et principaux d'université du Québec (CREPUQ), qui s'est confié à titre de président de l'organisme porte-parole des universités québécoises, et non de recteur de l'Université de Montréal, un chapeau qu'il porte également.
Incapable de faire plus, la CREPUQ a ainsi statué que «le partage entre les droits de scolarité et les subventions gouvernementales relève d'un choix gouvernemental et d'un choix de société», comme défile son président, ajoutant immédiatement qu'il «est très clair qu'on ne se prononce ni pour ni contre le gel des droits de scolarité».
Le gouvernement libéral a promis la tenue d'une commission parlementaire sur le «redressement du financement des universités», tel que le statue son programme trimballé pendant toute la campagne électorale; les universités y joueront le tout pour le tout, tentant d'y présenter une position commune sur l'un des enjeux essentiels de ce débat public: les droits de scolarité.
La dernière rencontre des recteurs de la CREPUQ a permis à tout le monde de livrer honnêtement sa position, un débat des plus intéressants, raconte le recteur Lacroix. Une question les a particulièrement tenaillés: «Avec un gouvernement qui martèle sans arrêt qu'il maintiendra le gel et qui promet en même temps un réinvestissement, qu'est-ce qu'on aurait à gagner d'arriver avec une position différente de tout le monde?»
La question n'est pas banale: en plus du ministre de l'Éducation, Pierre Reid, qui s'évertue par tous les moyens à convaincre les troupes qu'il dit vrai quand il promet le gel des droits de scolarité pour la durée de l'actuel mandat, l'opposition péquiste se colle à son engagement du passé et les étudiants manifestent déjà en prévision d'un débat sur le dégel.
Alors que les universités attendent toujours les règles budgétaires pour 2003-2004, la commission parlementaire de janvier prochain revêt une importance capitale: c'est là que les universités tenteront de convaincre le gouvernement de l'importance d'un réinvestissement, nécessaire pour sauvegarder la qualité de la formation qu'elles dispensent.
Elles brandiront sans doute à nouveau l'étude conjointe CREPUQ-MEQ dévoilée l'an dernier, qui évaluait à 375 millions de dollars récurrents par année — 261 millions en subventions de fonctionnement et 114 en fonds de dotation — le manque de nos universités, en comparaison avec leurs consoeurs canadiennes. «Si on continue de sous-financer nos universités, c'est le désastre qui nous attend dans dix ou quinze ans! Le gouvernement est d'accord avec nous, mais c'est le chèque qui n'arrive pas!», affirme le recteur.
Pendant qu'au Québec les droits de scolarité demeurent au même niveau qu'en 1994, les universités canadiennes s'en sont donné à coeur joie au cours des dernières années pour gonfler la facture, creusant davantage l'écart avec le Québec. «Ça crée une pression énorme sur certains secteurs, particulièrement en santé», explique Robert Lacroix, qui rappelle que des facultés de médecine à Toronto ou en Colombie-Britannique demandent désormais près de 15 000 $ par année en droits de scolarité.
«Qu'est-ce qu'on attend? Qu'on nous enlève nos accréditations, comme on a menacé de le faire avec la faculté de médecine vétérinaire, parce que le sous-financement empiète sur la qualité?», demande M. Lacroix.
Le gouvernement libéral promet actuellement 60 millions récurrents par année pour renflouer les coffres des universités. «On est loin du compte!», lance Robert Lacroix. «Il manquera toujours bien 315 millions, et seulement pour nous remettre au niveau des universités canadiennes.»
En plus d'être «inquiet» par ce mauvais alignement de chiffres, le président de la CREPUQ a récemment été ébranlé par un scénario de compressions budgétaires venu du ministère. «Disons que ça n'a pas été mon meilleur matin de rectorat», explique-t-il. La possibilité de réduire le financement des variations de clientèle et de diminuer le soutien aux frais de recherche indirects n'a pas encore fait l'objet d'une décision ferme du MEQ. «Nous sommes en attente», explique M. Lacroix, qui a rencontré le ministre Reid spécifiquement pour cette question. «J'ai tenté de convaincre le ministre: on ne peut pas faire de compressions dans les universités, un point c'est tout.»
Même si la CREPUQ n'a pas statué formellement sur les droits de scolarité, son président croit que le débat de janvier ne manquera pas de dévier sur cette question, ce que craignent justement les étudiants. Le programme du Parti libéral est clair à ce sujet: la commission doit entre autres analyser «l'apport souhaitable du gouvernement, des étudiants et du secteur privé en définissant une stratégie de gestion à long terme des droits de scolarité».
«Si le gouvernement ne réinvestit pas et qu'il maintient le gel, c'est la qualité qu'il sacrifie», martèle le président de la CREPUQ. Les sources de financement privé, quant à elles, ne sont pas nombreuses: le partenariat public-privé a été exploité presque au maximum, juge le recteur, et les fonds de dotation, auxquels les universités québécoises commencent à s'intéresser sérieusement, ne pourront jamais supplanter le financement public.
Restent les droits de scolarité... «Le débat va se faire en janvier, c'est évident», rappelle le recteur de l'UdeM. «Il y aura des gens pour venir dire: "C'est assez! C'est assez!"»
Ces porte-voix seront-ils les recteurs, dont certains ont individuellement réclamé ouvertement une hausse des droits de scolarité? «Le pire qui pourrait nous arriver, c'est d'arriver devant la commission de janvier en pièces détachées, j'en conviens», explique M. Lacroix. «L'idéal serait bien que l'ensemble des universités puissent présenter une position commune.»
Quant aux positions individuelles, le recteur affirme n'avoir aucun contrôle sur ses membres. «Ils ont droit à leur opinion.» De façon traditionnelle, les présidents de la CREPUQ ont également eu à se prononcer publiquement sur cette question: récemment, l'ex-principal de McGill, Bernard Shapiro, a défendu haut et fort son ardent désir de voir déplafonner les droits de scolarité, une idée qu'a reprise sa successeure, Heather Munroe-Blum.
Un ancien président de la CREPUQ a affirmé en nos pages, en 1996, la nécessité de revoir la question des droits de scolarité, dont le gel lui apparaissait «irresponsable». «Si le gouvernement met moins dans les universités, il ne peut pas continuer à geler les droits de scolarité», affirmait un certain Pierre Reid, alors recteur de l'Université de Sherbrooke et président de la CREPUQ...
Les recteurs se sont rencontrés il y a près de deux semaines afin de discuter du sous-financement des universités, dont découle la question délicate des droits de scolarité, un sujet d'évidente division chez les recteurs. Ils ont convenu d'une prise de position commune, mais celle-ci ne penche ni pour ni contre le gel des droits exigés pour l'entrée à l'université, fixés au Québec à près de 1700 $ par année depuis 1994.
«Nous avons défini une position, mais c'est une non-position dans le fond», a concédé au Devoir cette semaine Robert Lacroix, le président de la Conférence des recteurs et principaux d'université du Québec (CREPUQ), qui s'est confié à titre de président de l'organisme porte-parole des universités québécoises, et non de recteur de l'Université de Montréal, un chapeau qu'il porte également.
Incapable de faire plus, la CREPUQ a ainsi statué que «le partage entre les droits de scolarité et les subventions gouvernementales relève d'un choix gouvernemental et d'un choix de société», comme défile son président, ajoutant immédiatement qu'il «est très clair qu'on ne se prononce ni pour ni contre le gel des droits de scolarité».
Le gouvernement libéral a promis la tenue d'une commission parlementaire sur le «redressement du financement des universités», tel que le statue son programme trimballé pendant toute la campagne électorale; les universités y joueront le tout pour le tout, tentant d'y présenter une position commune sur l'un des enjeux essentiels de ce débat public: les droits de scolarité.
La dernière rencontre des recteurs de la CREPUQ a permis à tout le monde de livrer honnêtement sa position, un débat des plus intéressants, raconte le recteur Lacroix. Une question les a particulièrement tenaillés: «Avec un gouvernement qui martèle sans arrêt qu'il maintiendra le gel et qui promet en même temps un réinvestissement, qu'est-ce qu'on aurait à gagner d'arriver avec une position différente de tout le monde?»
La question n'est pas banale: en plus du ministre de l'Éducation, Pierre Reid, qui s'évertue par tous les moyens à convaincre les troupes qu'il dit vrai quand il promet le gel des droits de scolarité pour la durée de l'actuel mandat, l'opposition péquiste se colle à son engagement du passé et les étudiants manifestent déjà en prévision d'un débat sur le dégel.
Alors que les universités attendent toujours les règles budgétaires pour 2003-2004, la commission parlementaire de janvier prochain revêt une importance capitale: c'est là que les universités tenteront de convaincre le gouvernement de l'importance d'un réinvestissement, nécessaire pour sauvegarder la qualité de la formation qu'elles dispensent.
Elles brandiront sans doute à nouveau l'étude conjointe CREPUQ-MEQ dévoilée l'an dernier, qui évaluait à 375 millions de dollars récurrents par année — 261 millions en subventions de fonctionnement et 114 en fonds de dotation — le manque de nos universités, en comparaison avec leurs consoeurs canadiennes. «Si on continue de sous-financer nos universités, c'est le désastre qui nous attend dans dix ou quinze ans! Le gouvernement est d'accord avec nous, mais c'est le chèque qui n'arrive pas!», affirme le recteur.
Pendant qu'au Québec les droits de scolarité demeurent au même niveau qu'en 1994, les universités canadiennes s'en sont donné à coeur joie au cours des dernières années pour gonfler la facture, creusant davantage l'écart avec le Québec. «Ça crée une pression énorme sur certains secteurs, particulièrement en santé», explique Robert Lacroix, qui rappelle que des facultés de médecine à Toronto ou en Colombie-Britannique demandent désormais près de 15 000 $ par année en droits de scolarité.
«Qu'est-ce qu'on attend? Qu'on nous enlève nos accréditations, comme on a menacé de le faire avec la faculté de médecine vétérinaire, parce que le sous-financement empiète sur la qualité?», demande M. Lacroix.
Le gouvernement libéral promet actuellement 60 millions récurrents par année pour renflouer les coffres des universités. «On est loin du compte!», lance Robert Lacroix. «Il manquera toujours bien 315 millions, et seulement pour nous remettre au niveau des universités canadiennes.»
En plus d'être «inquiet» par ce mauvais alignement de chiffres, le président de la CREPUQ a récemment été ébranlé par un scénario de compressions budgétaires venu du ministère. «Disons que ça n'a pas été mon meilleur matin de rectorat», explique-t-il. La possibilité de réduire le financement des variations de clientèle et de diminuer le soutien aux frais de recherche indirects n'a pas encore fait l'objet d'une décision ferme du MEQ. «Nous sommes en attente», explique M. Lacroix, qui a rencontré le ministre Reid spécifiquement pour cette question. «J'ai tenté de convaincre le ministre: on ne peut pas faire de compressions dans les universités, un point c'est tout.»
Même si la CREPUQ n'a pas statué formellement sur les droits de scolarité, son président croit que le débat de janvier ne manquera pas de dévier sur cette question, ce que craignent justement les étudiants. Le programme du Parti libéral est clair à ce sujet: la commission doit entre autres analyser «l'apport souhaitable du gouvernement, des étudiants et du secteur privé en définissant une stratégie de gestion à long terme des droits de scolarité».
«Si le gouvernement ne réinvestit pas et qu'il maintient le gel, c'est la qualité qu'il sacrifie», martèle le président de la CREPUQ. Les sources de financement privé, quant à elles, ne sont pas nombreuses: le partenariat public-privé a été exploité presque au maximum, juge le recteur, et les fonds de dotation, auxquels les universités québécoises commencent à s'intéresser sérieusement, ne pourront jamais supplanter le financement public.
Restent les droits de scolarité... «Le débat va se faire en janvier, c'est évident», rappelle le recteur de l'UdeM. «Il y aura des gens pour venir dire: "C'est assez! C'est assez!"»
Ces porte-voix seront-ils les recteurs, dont certains ont individuellement réclamé ouvertement une hausse des droits de scolarité? «Le pire qui pourrait nous arriver, c'est d'arriver devant la commission de janvier en pièces détachées, j'en conviens», explique M. Lacroix. «L'idéal serait bien que l'ensemble des universités puissent présenter une position commune.»
Quant aux positions individuelles, le recteur affirme n'avoir aucun contrôle sur ses membres. «Ils ont droit à leur opinion.» De façon traditionnelle, les présidents de la CREPUQ ont également eu à se prononcer publiquement sur cette question: récemment, l'ex-principal de McGill, Bernard Shapiro, a défendu haut et fort son ardent désir de voir déplafonner les droits de scolarité, une idée qu'a reprise sa successeure, Heather Munroe-Blum.
Un ancien président de la CREPUQ a affirmé en nos pages, en 1996, la nécessité de revoir la question des droits de scolarité, dont le gel lui apparaissait «irresponsable». «Si le gouvernement met moins dans les universités, il ne peut pas continuer à geler les droits de scolarité», affirmait un certain Pierre Reid, alors recteur de l'Université de Sherbrooke et président de la CREPUQ...
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

