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    16 octobre 1970 : proclamation de la Loi sur les mesures de guerre - Les libertés suspendues

    Le gouvernement fédéral a parié sur l'oubli quand il a décidé de rebaptiser l'aéroport de Dorval du nom de Pierre Elliott Trudeau

    7 avril 2010 09h50 |Guy Bouthillier - Montréal
    Nos libertés suspendues, des policiers partout qui fouillent nos maisons par milliers, nos concitoyens, hommes, femmes, jeunes, enfants, emprisonnés par centaines sans mandat, sans accusation, sans la moindre explication. Oui, tout ça s'est passé chez nous, au Québec, il n'y a pas si longtemps, à la faveur d'une décision de Pierre Elliott Trudeau, devant un parlement médusé, à 4h le matin, le 16 octobre 1970.

    Suspendre d'un trait de plume les libertés conquises au long des siècles, cela n'arrive généralement pas dans nos démocraties. Et si cela arrive, c'est que le gouvernement sait de façon claire et irréfutable qu'il n'a pas le choix et qu'il en a convaincu l'opinion de manière tout aussi claire et irréfutable. Et si les preuves ne sont pas là, si on constate que le gouvernement a joué avec la vérité — et, surtout, avec les mensonges —, il doit s'attendre à la condamnation de l'opinion, comme l'illustre le prix que l'opinion britannique a commencé à faire payer à Tony Blair dans l'histoire des armes de destruction massive.

    «Il y a une organisation qui a des milliers de fusils, de "machine guns", de bombes, et à peu près 2000 livres de dynamite, ce qui est suffisant pour faire sauter le coeur de Montréal», s'exclamait, en pleine nuit, Jean Marchand, ministre de Trudeau et son très fidèle compagnon d'armes. Or, de preuves, il n'y eut jamais, ni avant, ni pendant, ni depuis. Certains ne s'étaient pas laissés duper: Tommy Douglas, David Lewis, quelques autres. La plupart ont marché au doigt et à l'oeil parce que le chef le leur demandait. Mais au fond d'eux-mêmes, ils savaient.

    Avec le recul, et le remords, certains ont eu l'honnêteté de parler. Déjà, en 1988, on pouvait lire l'éloquent témoignage posthume de Donald Jamieson, ce Terre-Neuvien ministre de Trudeau à l'époque des mesures de guerre. Plus près de nous, à l'automne 2001, un autre ministre de Trudeau, Québécois celui-là, Eric Kierans, a ajouté son témoignage, encore plus éloquent peut-être. Et parce que ce livre, Remembering (Éditions Stoddart, 2001), est passé à peu près inaperçu au Québec, nous en présentons ici quelques passages que nous avons traduits en français, particulièrement éclairants à la lumière de la décision d'Ottawa en ce qui concerne l'aéroport de Dorval.

    Les gouvernements aiment bien que leurs gouvernés oublient: cela leur donne carte blanche pour l'avenir. Et c'est justement pour leur enlever cette possibilité que l'opinion — surtout celle de demain, avis aux plus jeunes — ne doit pas oublier. Jamais.

    «Une terrible erreur»

    Voici comment, dans les pages 178 à 184 de son ouvrage, Eric Kierans raconte les mesures de guerre: «Je n'ai pas démissionné du conseil des ministres de Pierre Elliott Trudeau à cause de la Crise d'octobre. Peut-être aurais-je dû, mais je ne l'ai pas fait. Depuis 30 ans, j'ai très peu parlé de cette période lamentable de l'histoire canadienne, et vous verrez que, pendant toute cette période, j'en ai fait très peu dont je puisse m'enorgueillir. L'heure est venue de raconter cette histoire, pour la première fois, de mon point de vue... »

    «Jeudi [15 octobre] s'est tenue la réunion régulière du conseil qui fut l'une des séances les plus étranges de ma vie. Comme d'habitude, Trudeau était calme, en plein contrôle. Très impressionnant. Toutefois, il avait très peu d'information à nous communiquer. John Diefenbaker, le chef de l'opposition officielle et, jusque-là, l'infatigable défenseur des droits, venait de demander en Chambre si le gouvernement était prêt à imposer la Loi sur les mesures de guerre, une loi draconienne qu'on avait utilisée, avec abus, pendant la grève générale à Winnipeg et contre les Canadiens d'origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

    «Il devenait évident qu'on allait la proclamer de nouveau. Mais la justification, même à l'intérieur de la salle du conseil des ministres, était confuse et mal définie, les preuves concrètes étant inexistantes.

    «Les membres du conseil se réunissent autour d'un tas de documents fournis par le Conseil privé. Mais nous ne les regardons pas. Nous regardons plutôt une cabine téléphonique dans laquelle Marc Lalonde, qui n'était pas membre du conseil mais secrétaire principal de M. Trudeau, parle au téléphone avec Jérôme Choquette. Chaque fois qu'il revient de la cabine, il nous dit que "les choses vont mal, très mal même". Lorsque les ministres posent des questions, c'est Lalonde qui répond, pas le premier ministre. Il nous dit que le Québec est sur le point d'exploser. Si nous n'agissions pas rapidement et fortement, il y aura, selon les meilleures informations venant des meilleurs experts, émeutes, assassinats politiques et chaos. Aucun doute: Lalonde dominait ce matin-là. [...]

    «Le FLQ existait déjà depuis six ans... Je ne le savais pas à l'époque, mais pendant ces années, environ 200 bombes avaient explosé au Québec à la suite d'actes du FLQ ou d'autres groupes criminels. Il y avait également eu des vols à main armée aux fins terroristes. Ces actes avaient entraîné six morts, dont aucun assassinat prémédité.

    «Par contraste, dans les 15 mois précédant le 30 avril 1970, 4300 bombes avaient explosé aux États-Unis, faisant 43 morts et 384 blessés. À New York, une bombe sautait un jour sur deux. Dans notre crise, nous avions, jusque-là, deux enlèvements. Personne à New York ne proposait la suppression de toute protection contre les arrestations illégales, mais nous nous apprêtions à faire justement cela. [...]

    «Je retournais à la salle du conseil [après la pause du dîner] quand Jean Marchand est venu me demander: "Comment vas-tu voter? Le premier ministre s'inquiète; il pense que tu as des doutes. Tu n'as pas parlé ce matin." J'ai répondu que je ne le savais pas et que je ne le saurais pas avant la réunion de l'après-midi.

    «Lorsque la réunion a repris, j'étais le premier sur la liste et j'ai dit: "J'ai l'intention d'appuyer la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre." Aussitôt, Trudeau a levé sa main, sorte de geste de triomphe, pour ensuite la passer sur sa figure. Ma réaction immédiate a été que je venais de faire une terrible erreur. Son soulagement démontrait que tout n'était pas dans le sac.

    «D'autres étaient réticents comme moi. Je pense que si j'avais dit ce que j'aurais dû dire, soit qu'il n'y avait aucune preuve convaincante d'insurrection appréhendée, qui était la justification juridique pour proclamer la loi, Gérard Pelletier, un ardent défenseur des droits, qui était clairement troublé, s'y serait opposé aussi. D'autres, comme Donald Macdonald et Don Jamieson, avaient sûrement des doutes. [...]

    «Je ne pense pas que Trudeau aurait pu forcer l'adoption des mesures de guerre. Je pense maintenant que nous avons été emportés par l'hystérie générale, à l'extérieur, et par l'impression de contrôle que donnait Pierre Trudeau, à l'intérieur... Trudeau semblait tellement convaincu que l'action proposée par Lalonde était la bonne que nous avons perdu notre capacité de juger et lui avons donné notre appui dans ce qui allait être une injustice massive — pas seulement l'occupation militaire de villes canadiennes mais l'arrestation et la détention, sans accusation, de plus de 400 citoyens canadiens (plus précisément citoyens canadiens-français), sans libération sous caution. L'habeas corpus, ce droit anglais arraché du roi d'Angleterre en 1215, ne s'appliquait plus. [...]

    «C'est Tommy Douglas, du NPD, qui s'est levé en Chambre, jour après jour, martelant le gouvernement pour avoir suspendu les libertés fondamentales. Si vous me demandiez aujourd'hui pourquoi je n'étais pas à ses côtés, je pourrais seulement dire que je n'en ai aucune idée. Il a manifesté un courage politique de très grande envergure.»












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