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Le pouvoir politique de nos choix alimentaires - L'envers de l'assiette

Notre santé est tributaire de la nourriture que l'on mange, de l'air que l'on respire et de l'eau que l'on boit

Laure Waridel - Équiterre  16 octobre 2003 
Qu'ont en commun le débordement des dépotoirs, la déforestation, les changements climatiques, les accords de libre-échange, l'exode rural, la perte de biodiversité, l'exploitation des travailleurs, les pesticides, les OGM, les cancers et le pouvoir grandissant des multinationales? Certains choix alimentaires.

Chaque repas nous lie à l'environnement et à des milliers de personnes qui cultivent, récoltent, transforment, emballent et vendent notre nourriture. Quant à notre santé, elle est tributaire de la nourriture que l'on mange, de l'air que l'on respire et de l'eau que l'on boit. La planète est donc dans notre assiette, et nous en faisons tous partie, qu'on le veuille ou non.

Contrairement à ce que prétendent certains cyniques, la destruction des écosystèmes et l'exploitation des travailleurs ne sont pas des fatalités. Chacun de nous peut contribuer à ce qu'il en soit autrement. Au moyen de nos choix politiques, certes, en allant voter et en s'impliquant dans diverses instances de la démocratie participative. Mais aussi quotidiennement, en prenant conscience des impacts de chacune de nos actions, petites et grandes. Ainsi, s'il est vrai que «l'argent mène le monde», comme on se l'entend si souvent dire, peut-être est-il temps de se rendre compte du pouvoir politique de nos choix de consommation, notamment alimentaires.

En ce sens, on peut penser à quatre concepts utiles à quiconque fait son épicerie: les 3N-J, pour «nu, non-loin, naturel et juste».

Nu

Le «nu» pose le problème de tous ces emballages et résidus de table qui, rapidement, deviennent des déchets. Pour ne donner que l'exemple des sacs de plastique, chaque semaine, les Québécois en rapportent plus de 36 millions de l'épicerie. Un déchet s'ajoutant à un autre, chaque citoyen génère à la maison, en moyenne, près d'une demi-tonne d'ordures par année. Cette quantité triple si nous y additionnons les rebuts du travail, des écoles, des restaurants et des usines. Nous, Québécois, comptons parmi les plus grands producteurs de déchets au monde.

La plus grande partie de notre sac d'ordures est pourtant constituée de ressources et non de déchets. Plus des trois quarts s'avèrent récupérables. Ainsi, les pelures et autres déchets de table peuvent être transformés en compost. Le recyclage permet de métamorphoser des bouteilles de plastique en tissu polaire pour en faire des vêtements. Des boîtes de céréales peuvent devenir du papier pour la construction de maisons. Et ainsi de suite. Malheureusement, seulement 14 % de ce qu'on jette à la maison est récupéré. Par le fait même, d'importantes ressources sont transformées en polluants.

Au delà du recyclage, il y a la réduction à la source. Choisir les produits les moins emballés possible, éviter la vaisselle jetable, apporter ses sacs à l'épicerie et composter ses déchets organiques sont tout autant de petites actions qui, multipliées par le nombre de citoyens que nous sommes, en viennent à faire une différence.

Non-loin

Plus que jamais, les étalages de nos épiceries regorgent de nourriture provenant du monde entier: agneau de la Nouvelle-Zélande, tomates de la Californie, sucre des Antilles, etc. En additionnant tous les kilomètres parcourus par nos aliments, nous avons vite fait le tour du monde en un repas. Le commerce international des aliments a d'ailleurs quadruplé en tonnage depuis le début des années 60. D'après une étude du Worldwatch Institute, le trajet moyen parcouru par un aliment, du champ à la table, est de 2500 kilomètres en Amérique du Nord.

Le transport des aliments représente une source importante de polluants, notamment de gaz à effet de serre. Selon les statistiques, près du tiers des camions qui sillonnent les autoroutes transportent des aliments. Saviez-vous d'ailleurs que l'importation d'une laitue de la Californie au Québec nécessite 36 fois plus d'énergie en combustibles fossiles qu'elle n'en apporte en calories une fois consommée? Privilégier l'achat de produits locaux contribue à réduire la pollution de l'air, tout en soutenant la vie rurale et la diversité agricole de notre pays.

Naturel

La mondialisation de notre assiette a des conséquences à la fois sociales et environnementales. La spécialisation et l'intensification des modes de production en sont les fers de lance. Dans les campagnes, on constate qu'il y a moins de fermes mais plus d'industries agricoles. Moins de paysans mais plus d'entrepreneurs. Moins de diversité animale et végétale mais plus d'uniformité. Moins d'animaux dehors mais plus de bâtiments sans fenêtres. Moins de biodiversité mais plus de machines, d'OGM, de pesticides, d'engrais chimiques et de lisier dans les cours d'eau.

Certaines découvertes associées aux pesticides et aux effets de la pollution en général sont troublantes. Aux États-Unis par exemple, le National Cancer Institute rapporte que les femmes atteintes d'un cancer du sein ont un taux de résidus de pesticides organochlorés de 50 % à 60 % plus élevé dans les tissus que les femmes en santé. Nombre d'études médicales constatent aussi un déclin alarmant du nombre de spermatozoïdes dans le sperme humain. Dans certains pays industrialisés, le nombre de spermatozoïdes par millilitre de sperme a globalement baissé de 50 % au cours des 50 dernières années.

Les raisons sont donc nombreuses pour nous donner envie d'éviter la présence de résidus de toutes sortes dans notre assiette et dans l'environnement. Choisir des aliments biologiques est un moyen de le faire. Certes, le bio n'est malheureusement pas à l'abri de contaminations artificielles provenant de l'agriculture industrielle environnante. Ceci étant, que préférez-vous manger, un bol de céréales de maïs pouvant contenir 0,1 % de résidus d'OGM ou des céréales conventionnelles qui pourraient en contenir 50 %?

L'agriculture biologique a aussi l'avantage de diminuer la pollution de l'air, de l'eau et de la terre dans les campagnes. De plus, elle garantit un plus grand respect des conditions de vie des animaux d'élevage. Du bio, il y a donc de quoi en vouloir davantage dans les champs autant qu'au bout de notre fourchette.

Juste

Les enfants sont les premières victimes des injustices alimentaires. Selon les estimations de la FAO, chaque année à travers la planète, ils sont six millions à mourir de faim avant d'avoir atteint l'âge de cinq ans. C'est comme si la tragédie du 11 septembre 2001 se répétait cinq fois par jour, mais seulement avec de petits enfants. On aura beau dire que l'argent ne nourrit pas, ceux qui le détiennent déterminent en grande partie ce qui est semé, récolté et distribué. Sur le grand marché mondial, les aliments sont devenus des marchandises comme les autres. On cultive d'abord pour vendre, ensuite pour nourrir.

D'ailleurs, plus du tiers de la production mondiale de grain sert à nourrir du bétail plutôt que des humains. Si toutes ces céréales étaient directement destinées à l'alimentation humaine, on pourrait nourrir près du double de la population actuelle. Quant aux conditions d'élevage, elles s'expriment aussi dans notre langage. On ne parle plus tant de poulets, de boeufs et de cochons, mais d'unités de production. Les animaux sont traités comme de la marchandise.

Profitant du grand clivage qui sépare le producteur du consommateur, les multinationales tirent grand profit de la mondialisation de notre assiette. À elle seule, ALTRIA (anciennement Philip Morris) tire 10 ¢ de chaque dollar dépensé en alimentation aux États-Unis. C'est plus que ce que reçoivent tous les agriculteurs américains mis ensemble. Deux multinationales, Cargill et Archer Daniels Midland, contrôlent entre 70 % et 80 % de tout le commerce international du grain.

Réduire sa consommation de viande, éviter les produits de multinationales, choisir de faire son épicerie dans de petits magasins indépendants ou au marché, privilégier l'achat d'aliments provenant d'une agriculture paysanne et transigés à travers les réseaux du commerce équitable sont tout autant de petites actions qui mettent un peu de justice dans notre panier d'épicerie.
 
 
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