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La garde du Dr Rave

Isabelle Paré   11 octobre 2003 
«Au début, dans les raves, on avait recours aux ambulances cinq à six fois par soir. Maintenant, cela n’arrive qu’une ou deux fois par année. On connaît beaucoup mieux les effets des drogues et comment intervenir sur place», affirme le Dr Pierr
Photo : Jacques Nadeau
«Au début, dans les raves, on avait recours aux ambulances cinq à six fois par soir. Maintenant, cela n’arrive qu’une ou deux fois par année. On connaît beaucoup mieux les effets des drogues et comment intervenir sur place», affirme le Dr Pierr
Pas facile de prendre le pouls de votre patient sur fond de musique house quand le DJ fait grimper les décibels et que 2000 personnes survoltées suent sang et eau sur la piste de danse. C’est pourtant ce qui attend l’équipe de «docteurs Rave» qui veillera tout le week-end sur les coulisses des partys Black & Blue, où on attend près 20 000 ravers en mal de sensations fortes.

On le croise d'ordinaire dans les couloirs de l'Hôpital général juif ou dans les salles de cours de l'université McGill. Mais ce week-end, le Dr Pierre-Paul Tellier, directeur au département de médecine familiale de McGill, troquera son stéthoscope et son sarrau pour un simple t-shirt.

Pour la sixième année consécutive, il sera aux commandes de l'équipe médicale bénévole chargée de veiller discrètement sur la sécurité des participants aux nombreux partys raves, ou «dansothons», organisés par la Fondation Bad Boy Club Montréal (BBCM). Ce méga-événement sert depuis 13 ans à amasser des fonds pour aider les personnes atteintes du VIH-sida ainsi que des groupes gais et lesbiens de Montréal.

Le bal des raves a commencé dès jeudi soir, culminera demain par la réunion de 12 000 ravers au Stade olympique et se poursuivra jusqu'à mardi. Un marathon qui a de quoi tenir en haleine toute une armada de médecins et d'infirmières!

«Ce qu'on voit, ce sont surtout des gens qui utilisent une drogue pour la première fois, souvent de l'ecstasy. Ils sont surpris de l'effet et deviennent rapidement très anxieux et stressés. On doit les rassurer et les calmer», affirme le Dr Tellier, qui affirme que l'usage de drogues dans les raves a toutefois bien changé ces dernières années.

Les risques de déshydratation et d'hyperthermie liés à la consommation d'ecstasy ont souvent fait la nouvelle, mais selon ce médecin, les incidents de ce genre demeurent rarissimes. Cela étant, son équipe est fin prête à composer avec les «dommages collatéraux» des raves, notamment les cas de surdoses provoquées par le GHB, une drogue fort prisée dans certains milieux gais, qui a le triste pouvoir de plonger ses victimes dans un état comateux.

Cette drogue, autrefois utilisée comme anesthésiant dans les hôpitaux mais rapidement délaissée en raison de sa trop faible fiabilité, est réputée pour avoir un effet très variable sur les individus. «Certaines personnes sombrent dans le coma et ne répondent plus à aucun stimuli. Il faut les laisser émerger et les surveiller de près», souligne le Dr Tellier.

Son collègue, le Dr Yvan Grenier, d'ordinaire chef du département d'anesthésie à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, a lui aussi choisi, depuis six ans, de mettre son talent au profit des raves. «Il y en a qui sont entraîneurs de soccer le week-end; moi, je voulais trouver une façon de redonner de mon expertise à la communauté. J'y suis d'abord allé comme bénévole et j'ai vu qu'ils manquaient d'organisation. On a donc constitué une équipe, formé les bénévoles et créé des protocoles d'intervention», explique ce médecin, qui participe aussi, chaque printemps depuis 1984, à l'équipe médicale d'urgence créée pour la tenue du Grand Prix de Formule 1 de Montréal.

Alors qu'on doit au Dr Tellier les milliers de dépliants sur le sécurisexe et les drogues qui seront glissés dans la poche des jeunes émules de la techno, le Dr Grenier s'est chargé de faire l'inventaire des médicaments et des équipements nécessaires pour intervenir dans les cas urgents. À l'abri des décibels, une petite infirmerie sera ouverte chaque soir ce week-end pour permettre aux médecins de surveiller les éclopés dont l'état requiert d'être mis sous observation. «Mon travail ressemble beaucoup à celui que je fais à la salle de réveil à l'hôpital. Je surveille l'état de santé des gens et je suis prêt à intervenir si ça se dégrade», explique le Dr Grenier.

Son collègue se charge aussi d'informer les jeunes et les moins jeunes au sujet des interactions particulièrement néfastes observées entre certaines drogues et des médicaments. On sait que les antirétroviraux, comme le Ritonavir, de même que les antidépresseurs du type Prozac ainsi que certains somnifères forment un cocktail explosif avec l'ecstasy. «L'ecstasy joue sur le niveau de sérotonine, au même titre que tous ces médicaments. Cela peut provoquer des réactions importantes, notamment abaisser le seuil de convulsions et déclencher certaines psychoses chez les jeunes à risque», affirme ce vétéran des raves.

Chose certaine, la présence de ces médecins au front a fait des miracles pour rendre ces raves plus sécuritaires mais aussi pour délester les urgences. Autrefois fréquents, les transferts de ravers mal en point vers les urgences se font maintenant au compte-gouttes. «Au début, on avait recours aux ambulances cinq à six fois par soir. Maintenant, cela n'arrive qu'une ou deux fois par année. On connaît beaucoup mieux les effets des drogues et comment intervenir sur place», affirme le Dr Tellier.

Le président des événements Black & Blue, Robert Vézina, est pour sa part comblé par cette collaboration. À son avis, la présence de cette équipe a permis de réduire le nombre d'incidents malheureux et fait de ce festival l'un des événements du genre les plus sûrs en Amérique du Nord. «On a été des précurseurs en choisissant d'informer clairement les gens sur les risques des drogues avec nos dépliants. L'idée n'est pas de faire la morale et de dire aux gens quoi faire mais simplement de dire qu'on peut s'amuser sans consommer», explique-t-il.

Le Dr Grenier acquiesce. À son avis, les policiers sont là pour appliquer la loi. «On n'est pas là pour dire aux jeunes: "Droguez-vous", ni pour leur interdire de le faire. Notre but, c'est de réduire les méfaits, et on en profite pour passer des messages», dit-il.

Avec des partys de 12 heures qui se termineront bien après le lever du soleil, ces deux médecins et leur équipe se préparent donc à une fin de semaine marathon, rythmée au son de la house et de la dance. «J'aime l'action et je suis habitué à faire des nuits à l'hôpital, mais je dois avouer qu'à 44 ans, je trouve ça de plus en plus difficile! J'attends d'être en vacances», confie cet anesthésiste. «Moi, ça me prend deux ou trois semaines à m'en remettre!», relance le Dr Tellier.






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