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«Pour exister, il faut être vu à la télévision»

Paul Cauchon   11 octobre 2003 
À ceux qui croient que le genre s’essouffle, mentionnons qu’une nouvelle chaîne spécialisée, Reality Central, consacrée à la télé-réalité 24 heures sur 24, entrera en ondes aux États-Unis en janvier.
À ceux qui croient que le genre s’essouffle, mentionnons qu’une nouvelle chaîne spécialisée, Reality Central, consacrée à la télé-réalité 24 heures sur 24, entrera en ondes aux États-Unis en janvier.
La vague est là, énorme, incontestable. Depuis le début de l'automne, ce sont les émissions de télé-réalité qui dominent l'auditoire télévisuel: Occupation double (TVA), Loft Story (TQS), Demandes spéciales et Les Auditions de Star Académie II (TVA). Ces émissions attirent — pour le moment — de un à 1,8 million de téléspectateurs chacune, à égalité ou devant les téléromans les plus populaires.

Les Québécois ont été entre deux et trois millions l'hiver dernier à suivre la saga du premier Star Académie. À ceux qui croient que le genre s'essouffle, mentionnons qu'une nouvelle chaîne spécialisée, Reality Central, consacrée à la télé-réalité 24 heures sur 24, entrera en ondes aux États-Unis en janvier prochain.

Cette chaîne produira ses propres émissions mais proposera aussi des documentaires sur les émissions-vedettes, des talk-shows avec des participants aux diverses émissions de même que des reprises (déjà!) des émissions les plus populaires. C'est étourdissant: voilà maintenant que la télé-réalité se filmera elle-même; voilà maintenant qu'on produira des émissions de télé-réalité sur les émissions de télé-réalité. Et la confusion est totale: on ne sait même plus ce que le terme de télé-réalité (ou reality show) signifie au juste.

Mardi soir prochain, l'émission Enjeux de Radio-Canada proposera une édition complète, fort intéressante, sur le genre. Le producteur de MixMania, André Lauzon, y déclare d'ailleurs que dans son sens le plus strict, la télé-réalité consisterait à «voir des gens ordinaires faire des choses extraordinaires».

Une définition simple mais bien sûr trop courte puisque le genre éclate dans toutes les directions. En fait, c'est un genre hybride: il emprunte des éléments au cinéma-vérité, il en choisit d'autres dans les jeux questionnaires et les concours, ajoutant quelquefois les paillettes du showbiz, et on y trouve souvent des principes de compétition et d'exclusion; aussi, sous de fausses allures documentaires, il traite les gens comme des personnages de sitcom.

La télé-réalité d'aujourd'hui pourrait avoir deux grands-parents. Il y a une dizaine d'années, Fort Boyard présentait des compétitions très musclées avec des gens ordinaires jumelés à des vedettes. Autre filiation: il y a plus de 12 ans, la chaîne câblée américaine MTV mettait en ondes Real Word, où on pouvait regarder vivre de vrais jeunes dans un appartement, ce qui préfigure Loft Story.

La filiation avec le cinéma-vérité, elle, est beaucoup plus contestée. En effet, dans le cinéma-vérité, né à la fin des années 50, on apprenait alors à filmer sans porter de jugement et ensuite à réorganiser la matière plutôt que de partir à la chasse aux images avec l'idée de démontrer quelque chose de prédéterminé.

L'émission d'Enjeux explique plutôt que la démarche de la télé-réalité est contraire au cinéma-vérité: en France, les producteurs de Loft Story cherchent d'avance à définir des rôles. Ils choisissent les participants selon ce qu'ils ont en tête comme développements potentiels de l'émission.

Mais pourquoi la télé-réalité est-elle aussi populaire? C'est la question à 10 000 $. Selon plusieurs spécialistes, ce serait le premier phénomène télévisuel (avec le vidéoclip) totalement adapté à la nouvelle génération de téléspectateurs. Ainsi, aux États-Unis, les jeunes qui ont grandi avec MTV et son Real World seraient plus disposés à consommer toute émission où on a l'illusion de voir vivre «en vrai» des gens épiés par les caméras.

Dans un numéro récent d'Elle Québec, un spécialiste américain, Robert J. Thompson, explique que cette génération a acquis l'habitude depuis le plus jeune âge d'être filmée par ses parents. «Pour eux, la reconnaissance passe par la caméra et par l'écran: pour exister, il faut être vu à la télévision», dit-il.

Nous pourrions ajouter qu'au Québec, il s'agit aussi d'une génération qui a grandi dans un contexte où les principaux modèles sont ceux du showbiz et du vedettariat (Céline Dion en étant l'ultime représentante) alors que les modèles de la génération précédente tentaient plutôt de construire l'identité nationale.

Par ailleurs, les émissions de télé-réalité se multiplient alors que, depuis dix ou quinze ans, les confessions publiques et les «déballages de vécu» n'ont eu de cesse de vampiriser les ondes télévisuelles. Le téléspectateur s'installe dans un suspense, guettant le moment où il se passera quelque chose et où il aura l'impression d'avoir accès à l'intimité véritable des participants (ce qui est inexact puisque, de toute façon, les réalisateurs choisissent de ne retenir au montage que les moments qui pourront correspondre à une certaine trame dramatique).

Bien malin qui saurait prédire le succès du genre. Les responsables de la nouvelle chaîne Reality Central croient que la télé-réalité n'en est encore qu'à «l'enfance». En France, où on commence à mieux l'étudier, l'écoute est surtout élevée chez les 11-24 ans et les femmes de 15 à 34 ans. Cet automne, selon un article récent de La Libre Belgique, Loft Story commence à décliner en Europe, mais les concours de type Star Académie et PopStar demeure «la formule la plus porteuse», entre autres parce qu'il y a plus d'action, de véritables performances musicales et des vedettes.

Cette présence des célébrités est justement une des futures tendances du genre (en Angleterre, une émission filme la vie dans un salon de coiffure où des personnalités viennent faire un tour). Les experts prédisent également la multiplication des émissions qui mettront l'accent sur le développement personnel et le partage (la chaîne française M6 entreprend bientôt la diffusion d'une émission où deux familles échangent leur mère respective pendant 15 jours!).

Lors d'un récent passage à Montréal, Pierre Faucon, directeur chez Endemol France (qui produit Loft Story), a expliqué que les producteurs travaillent à de nouvelles émissions où des gens ordinaires seront mêlés avec des comédiens dans une fiction tournée comme s'il s'agissait d'un documentaire. Vous vous y retrouverez?






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Vos réactions

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  • Claude Veilleux
    Inscrit
    dimanche 12 octobre 2003 16h25
    Télévision
    « La télévision est de plus en plus l'instrument de l'abrutissement de la population en général. On ne saura jamais quelles nouvelles profondeurs y seront explorées et exploitées. Dommage que le temps perdu devant le petit écran n'est pas passé à lire, à écrire et à s'éduquer. »

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