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Libre opinion: Les mythes au sujet des lieux d'injection de drogues illicites

Nicolas Carrier - Doctorant en sociologie  11 octobre 2003 
Vancouver a procédé à l'ouverture officielle du premier lieu d'injection de drogues illicites au Canada. Les cris de la célébration et de l'indignation se font entendre. Si un profond fossé sépare les discours des détracteurs de ceux des défenseurs, la toxicomanie fournit le pont par lequel ils se rencontrent. On fait ainsi valoir que les lieux d'injection de drogues illicites (LIDI) permettront de limiter les problèmes liés à la toxicomanie ou, au contraire, qu'ils en garantiront la croissance. Mais la notion de toxicomanie est tout à fait étrangère à la logique de réduction des méfaits qui rend opérationnelles des stratégies comme les LIDI.

Un lieu d'injection de drogues illicites est un espace où, sous supervision médicale, on peut s'injecter des substances comme l'héroïne et la cocaïne sans être embarrassé par les policiers (mais peut-être par des intervenants). On ne peut pas y sniffer la drogue. Il est d'ailleurs possible qu'il soit interdit de fumer du tabac. Aucun contrôle sur les produits n'est possible puisque ceux-ci proviennent du marché noir.

Si les personnes pourront agir sans égard au régime prohibitionniste à l'intérieur des LIDI, elles pourront toujours être arrêtées par les policiers en s'y rendant puisqu'elles seront en possession des produits interdits. Bien sûr, les organisations policières pourront faire valoir leur tolérance, mais toute la sociologie des organisations démontre la liberté des exécutants: dans la rue, les policiers choisissent ce qui doit et ne doit pas devenir un crime.

Pourquoi mettre en place des LIDI?

Plusieurs arguments viennent justifier la mise en place de LIDI, mais seulement deux sont véritablement centraux. Ces deux motifs consistent à réduire les problèmes de santé pouvant découler de la pratique de l'injection chez les consommateurs et à réduire les nuisances associées à l'usage de drogues illicites par voie intraveineuse dans les lieux publics et semi-publics.

Le premier motif suggère essentiellement que la surveillance de la pratique d'injection en garantira le caractère hygiénique, en défaut duquel peuvent par exemple se développer abcès et endocardites. Cette surveillance garantira également qu'aucun partage de matériel n'aura lieu, prévenant ainsi la transmission de virus (hépatites, sida). Quant au second motif, il repose sur l'idée voulant que les consommateurs s'injecteront des drogues à l'abri du regard de leurs concitoyens et que le matériel utilisé pour l'injection sera récupéré de façon sécuritaire. Cela réduirait donc, fait-on valoir, le nombre de seringues usagées laissées à la traîne.

Mais l'évidence que revêt pour certains la nécessité de la mise en place de LIDI s'écroule lorsqu'on examine ce qu'impliquent et peuvent impliquer ces deux motifs.

Bien sûr, la surveillance des épisodes de consommation prenant place dans les LIDI pourra prévenir certains problèmes de santé. On peut toutefois se demander comment on préviendra les surdoses puisque la pureté et la qualité des produits demeurent inconnues. Ce qu'implique ce premier motif est que les personnes accepteront de se shooter en présence d'intervenants, dont le mandat est un contrôle sanitaire. Oublie-t-on que l'on s'injecte des drogues par et pour le plaisir? Comment tripper à s'injecter seul devant son miroir sous un regard contrôleur? Que les psychopathologues et les sociopathologues s'insurgent! Mais on ne consomme pas toujours les drogues interdites, même cette mythique héroïne, dans la plus noire misère sociale et psychologique; c'est d'ailleurs plutôt l'exception.

Et lorsqu'on donne la parole aux consommateurs qui vivent cette misère, on découvre que se shooter en présence d'intervenants pourrait être acceptable, non pour des motifs relatif à leur santé mais afin de pouvoir consommer à l'abri du harcèlement des policiers et de la violence de la rue et des piqueries. Cela devrait nous conduire à remettre en question le cadre juridique (et à dépasser cette fausse limite qu'instaure le débat sur le cannabis). Mais la gestion pragmatique de la santé des populations domine les questions politiques, dans lesquelles le droit de punir ne figure plus.

Le second motif au coeur de la justification des LIDI suppose quant à lui que les consommateurs qui accepteront de se shooter en présence d'intervenants sont ceux-là mêmes qui dérangent par leur façon d'occuper l'espace public, qui utilisent les toilettes de commerces pour s'injecter et qui laissent à la traîne leurs seringues usagées. On peut en douter: certains consommateurs domiciliés ne préfèrent pas moins s'injecter dans l'espace public. Verra-t-on s'imposer culturellement la distinction bon et mauvais junkie, le «bon» consommateur acceptant la pornographie de la supervision médicale, le «mauvais» subissant toujours la «violence légitime» de l'État?

La grande disparition

Les LIDI sont des stratégies de contrôle non pas de la consommation de drogues illicites mais de la seule pratique de l'injection. N'importe qui peut aller y consommer; dira-t-on à un mineur ou à une femme enceinte déterminés à s'injecter qu'ils n'ont pas accès au lieu? Les habitudes d'usage sont ainsi complètement inconséquentes. Que l'on s'injecte 15 fois par jour ou deux fois par année n'est pas un élément pertinent dans la logique préventive qui anime les LIDI. La toxicomanie a disparu et, avec elle, s'éteint la personne, dont on ne voit plus que le corps.

On dira que les intervenants sont réellement «humanistes» et qu'ils «travaillent» toujours avec des personnes qu'ils jugent être toxicomanes. Bien sûr. La toxicomanie est loin de disparaître du jargon des sociopathologues et des psychopathologues, qui sont d'ailleurs fort occupés à en déterminer les «prédicteurs» dès l'enfance, quand ce n'est pas dans le bagage génétique de l'embryon. Mais toxicomanes et toxicomanies disparaissent de l'espace politique. L'usage problématique n'est plus appréhendé dans le registre du sens et de la signification.

Pour le politique, l'usage (quel que soit sa «nature») ne témoigne plus. C'est ce que montre très bien la «victoire» de Vancouver: l'usage n'est plus représenté par le politique comme transgression morale ou légale, comme symptômes d'inégalités ou de troubles psychologiques, mais comme un risque pour la santé qu'il s'agit de gérer. Et qui (quoi) s'opposera à la santé?

Mon propos n'est pas d'affirmer que, par exemple, la toxicomanie «est» symptôme d'inégalités. Il est plutôt de suggérer que les personnes qui se battent pour que les consommateurs ne soient plus «jugés» et «marginalisés», et ce, en réclamant des stratégies de contrôle comme les LIDI plutôt que de contester le régime prohibitionniste, risquent de si bien réussir qu'elles pourraient devenir les premières à réclamer que toxicomanie et toxicomanes fassent l'objet d'un jugement.
 
 
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