Daniel Pennac, le collectionneur de silences
Photo : Jacques Grenier
«Le livre n’est pas un produit comme un autre. [Le livre est différent] dans l’attitude qu’il induit, une attitude de retrait, de retranchement, de silence, de quant-à-soi. C’est tout le contraire de ce qu’on demande au consommateur», dit D
C'est le conteur par excellence, celui aux lèvres duquel on est suspendu jusqu'à ce que l'histoire s'achève. Si Daniel Pennac sait conquérir les lecteurs, c'est parce qu'il sait si bien traduire le plaisir d'écrire et de lire. Avec son dernier roman, Le Dictateur et le Hamac, il plane aux premières places des palmarès des meilleures ventes en librairie. Et ce pédagogue de profession, de passage à Montréal ces jours-ci, vit sa popularité en respectant la valeur fondamentale du lecteur et de l'écrivain: la liberté.
«J'écris ce que je veux», dit Daniel Pennac, précisant qu'en littérature, il ne prend jamais de commande. Cet homme d'un calme souverain, qui a enseigné à des enfants en difficulté pendant plus de 20 ans, ne confond d'ailleurs en rien pédagogie et écriture. La première, dit-il, est un métier, qui exige que l'on s'ouvre entièrement à l'autre, tandis que la seconde est davantage un mouvement intérieur de l'écrivain, qui vise un peu à le libérer de lui-même.
«C'est une manière d'en finir avec ce qui m'exaspère le plus en moi», confie celui dont les romans sont pourtant pleins d'humour, de finesse et de tendresse.
«Écrire, c'est une manière d'être, dit-il. J'écrivais avant d'être professeur. Au fond, j'ai toujours écrit.»
En fait, Daniel Pennac a concocté ses premières intrigues alors qu'enfant, il était dans le climat d'«incarcération» de la pension et que les heures dévolues à la lecture lui étaient comptées.
La nuit, au lit, il lisait Les Trois Mousquetaires de Dumas, à l'insu de tous, éclairé par la faible lueur d'une lampe de poche.
«Le lendemain, j'avais envie de continuer, mais je n'avais pas le droit. Si, à l'étude, on me surprenait avec le bouquin, le surveillant pouvait confisquer le livre, alors j'écrivais la suite de ce que j'avais lu», dit-il.
Ainsi, si d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis s'étaient donné rendez-vous dans une auberge dans le livre de Dumas, Pennac sautait dans la scène pour en inventer le déroulement.
«Le soir suivant, je retournais dans la chambre et je vérifiais comment cela s'était passé dans le livre. Cela a commencé comme une sorte de jeu avec Dumas. Ensuite, j'échangeais mes dissertations contre des devoirs de maths», se souvient-il. Un écrivain était né qui devait vivre longtemps. Dans son dernier roman, Pennac a précisément établi cette relation entre le romancier, qui décide de ce qui arrivera ou non dans l'intrigue, et l'histoire qui se déroule sous ses doigts.
Peut-être que ce sont ces souvenirs si vifs de lecture qui ont fait de Pennac l'un des écrivains qui semblent le mieux comprendre les mécanismes de la lecture. Plus tard, la lecture est demeurée une évasion pour lui. Alors que le jeune Pennac fait son service militaire, il lit tout Gogol, Bataille. Aujourd'hui, il dit de Proust et de Céline, qu'il admire tous deux, que le premier lui a donné le goût d'écrire tandis que le second «desséchait son encrier».
Dans son fameux essai, Comme un roman, Pennac est entré de plain-pied dans cet étrange phénomène qu'est la lecture. Il en dégage ce mystère qui échappe précisément à tous ces parents, pédagogues et autres formateurs qui s'escriment, en vain, à faire lire la jeunesse de force. Imaginant des rencontres avec des parents déçus des piètres performances de lecture de leur enfant, il écrit:
«Pas la moindre chance donnée au plus petit quart d'heure de retrouvailles avec soi-même.
Sus au rêve!
Haro sur l'ennui!
Le bel ennui...
Le long ennui...
Qui rend toute création possible...
- Nous faisons en sorte qu'il ne s'ennuie jamais.
(Pauvre de lui... )»
Or c'est précisément au plus creux de cette prison d'ennui que naît le désir de la lecture, ange parfois aussi rebelle que l'amour.
«La lecture, soutient-il en entrevue, est une école de liberté», liberté vis-à-vis des autres mais aussi liberté envers la consommation.
«C'est pour cela que le livre n'est pas un produit comme un autre. [Le livre est différent] dans l'attitude qu'il induit, une attitude de retrait, de retranchement, de silence, de quant-à-soi. C'est tout le contraire de ce qu'on demande au consommateur.»
Contrairement à la consommation à outrance, croit-il, le livre répond à un besoin profond, «indéfini», que l'école tente, peut-être en vain, de définir.
«Il y a de la tendresse dans le fait de passer un livre à quelqu'un, il y a de la complicité, du silence. Cela rend aussi compte de l'idée que je me fais de vous.»
Ce silence, c'est sans doute celui que Pennac recherche dans sa vie de tous les jours, qu'il partage pourtant avec beaucoup d'amis.
«J'ai toujours aimé le silence. Je l'aime avec passion, comme d'autres aiment la musique», écrit-il dans Le Dictateur et le Hamac. «[...] Quand tout se tait, je suis suspendu dans l'espace par cette note unique. Mais à l'époque dont je parle, ah! les beaux silences! j'en faisais collection.»
Dans sa collection, poursuit-il, il y a un silence plus «habité» que tous les autres. C'est le silence de son père, «immergé dans ses lectures: fauteuil, lunettes, vieux pull de laine, cône de lumière, fumée de pipe, promenade du médius et de l'annulaire sur sa tempe, jambes croisées, balancement léger du pied droit, la ponctuation d'une page qu'on tourne. Il n'était jamais aussi présent que lorsqu'il nous abandonnait dans ce silence-là».
Un silence du lecteur, tout proche, à portée de soi.
«J'écris ce que je veux», dit Daniel Pennac, précisant qu'en littérature, il ne prend jamais de commande. Cet homme d'un calme souverain, qui a enseigné à des enfants en difficulté pendant plus de 20 ans, ne confond d'ailleurs en rien pédagogie et écriture. La première, dit-il, est un métier, qui exige que l'on s'ouvre entièrement à l'autre, tandis que la seconde est davantage un mouvement intérieur de l'écrivain, qui vise un peu à le libérer de lui-même.
«C'est une manière d'en finir avec ce qui m'exaspère le plus en moi», confie celui dont les romans sont pourtant pleins d'humour, de finesse et de tendresse.
«Écrire, c'est une manière d'être, dit-il. J'écrivais avant d'être professeur. Au fond, j'ai toujours écrit.»
En fait, Daniel Pennac a concocté ses premières intrigues alors qu'enfant, il était dans le climat d'«incarcération» de la pension et que les heures dévolues à la lecture lui étaient comptées.
La nuit, au lit, il lisait Les Trois Mousquetaires de Dumas, à l'insu de tous, éclairé par la faible lueur d'une lampe de poche.
«Le lendemain, j'avais envie de continuer, mais je n'avais pas le droit. Si, à l'étude, on me surprenait avec le bouquin, le surveillant pouvait confisquer le livre, alors j'écrivais la suite de ce que j'avais lu», dit-il.
Ainsi, si d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis s'étaient donné rendez-vous dans une auberge dans le livre de Dumas, Pennac sautait dans la scène pour en inventer le déroulement.
«Le soir suivant, je retournais dans la chambre et je vérifiais comment cela s'était passé dans le livre. Cela a commencé comme une sorte de jeu avec Dumas. Ensuite, j'échangeais mes dissertations contre des devoirs de maths», se souvient-il. Un écrivain était né qui devait vivre longtemps. Dans son dernier roman, Pennac a précisément établi cette relation entre le romancier, qui décide de ce qui arrivera ou non dans l'intrigue, et l'histoire qui se déroule sous ses doigts.
Peut-être que ce sont ces souvenirs si vifs de lecture qui ont fait de Pennac l'un des écrivains qui semblent le mieux comprendre les mécanismes de la lecture. Plus tard, la lecture est demeurée une évasion pour lui. Alors que le jeune Pennac fait son service militaire, il lit tout Gogol, Bataille. Aujourd'hui, il dit de Proust et de Céline, qu'il admire tous deux, que le premier lui a donné le goût d'écrire tandis que le second «desséchait son encrier».
Dans son fameux essai, Comme un roman, Pennac est entré de plain-pied dans cet étrange phénomène qu'est la lecture. Il en dégage ce mystère qui échappe précisément à tous ces parents, pédagogues et autres formateurs qui s'escriment, en vain, à faire lire la jeunesse de force. Imaginant des rencontres avec des parents déçus des piètres performances de lecture de leur enfant, il écrit:
«Pas la moindre chance donnée au plus petit quart d'heure de retrouvailles avec soi-même.
Sus au rêve!
Haro sur l'ennui!
Le bel ennui...
Le long ennui...
Qui rend toute création possible...
- Nous faisons en sorte qu'il ne s'ennuie jamais.
(Pauvre de lui... )»
Or c'est précisément au plus creux de cette prison d'ennui que naît le désir de la lecture, ange parfois aussi rebelle que l'amour.
«La lecture, soutient-il en entrevue, est une école de liberté», liberté vis-à-vis des autres mais aussi liberté envers la consommation.
«C'est pour cela que le livre n'est pas un produit comme un autre. [Le livre est différent] dans l'attitude qu'il induit, une attitude de retrait, de retranchement, de silence, de quant-à-soi. C'est tout le contraire de ce qu'on demande au consommateur.»
Contrairement à la consommation à outrance, croit-il, le livre répond à un besoin profond, «indéfini», que l'école tente, peut-être en vain, de définir.
«Il y a de la tendresse dans le fait de passer un livre à quelqu'un, il y a de la complicité, du silence. Cela rend aussi compte de l'idée que je me fais de vous.»
Ce silence, c'est sans doute celui que Pennac recherche dans sa vie de tous les jours, qu'il partage pourtant avec beaucoup d'amis.
«J'ai toujours aimé le silence. Je l'aime avec passion, comme d'autres aiment la musique», écrit-il dans Le Dictateur et le Hamac. «[...] Quand tout se tait, je suis suspendu dans l'espace par cette note unique. Mais à l'époque dont je parle, ah! les beaux silences! j'en faisais collection.»
Dans sa collection, poursuit-il, il y a un silence plus «habité» que tous les autres. C'est le silence de son père, «immergé dans ses lectures: fauteuil, lunettes, vieux pull de laine, cône de lumière, fumée de pipe, promenade du médius et de l'annulaire sur sa tempe, jambes croisées, balancement léger du pied droit, la ponctuation d'une page qu'on tourne. Il n'était jamais aussi présent que lorsqu'il nous abandonnait dans ce silence-là».
Un silence du lecteur, tout proche, à portée de soi.
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