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Les héritiers du pape

Guy Taillefer   30 septembre 2003 
Depuis son élection en 1978, le pape Jean-Paul II a nommé la quasi-totalité des 135 cardinaux qui seront chargés de lui choisir un successeur. Un fait sans précédent dans l'histoire vaticane. En annonçant avant-hier, place Saint-Pierre, la nomination de 31 nouveaux «princes de l'Église», dont l'archevêque de Québec Marc Ouellet, le pape creuse un peu plus encore sa profonde influence sur l'élite cardinalice et cherche à boulonner l'héritage conservateur, pour ne pas dire l'intransigeance morale, de son pontificat. Dit autrement, le pape tente de garantir que, depuis l'au-delà, les courants progressistes au sein de l'Église continueront d'être contenus.

La nomination de Mgr Ouellet traduit clairement ce projet de continuité traditionaliste. Tout comme celle de l'archevêque de Philadelphie, Justin Rigali. Pour ne nommer que ceux-là. Dans une entrevue récente au quotidien Le Soleil, le premier s'est retrouvé dans le plus grand embarras après avoir critiqué les enseignants pour leur approche «marxiste» de l'éducation. Le second a été critiqué pour avoir manifesté très peu de compassion à l'égard des victimes dans le scandale sur les sévices sexuels perpétrés par des prêtres américains. L'un et l'autre sont étroitement alignés sur les positions défendues par Jean-Paul II, marquées sur les questions morales par une opposition radicale à l'avortement, à la contraception, au divorce et à l'euthanasie.

Il y a une semaine encore, pas même la rumeur de ces nominations ne courait au Vatican. L'aggravation de l'état de santé du pape est venue à l'évidence accélérer un processus qui était plutôt envisagé pour les premiers mois de l'année prochaine. Elle vient aussi accélérer le débat sur une «course» à la succession papale que des spécialistes des affaires religieuses comme Henri Tincq, du quotidien Le Monde, voient se jouer entre papabili de l'Italie — dont le monopole vieux de quatre siècles sur la papauté a été brisé en 1978 — et de l'Amérique latine — où les candidats pressentis combinent un conservatisme doctrinal avec une ouverture aux défavorisés, sinon même aux théologiens de la libération. L'Amérique latine compte la majorité des catholiques dans le monde (40 %). Plusieurs croient, à raison, que son tour est venu de prendre le pouvoir au Vatican, estimant par ailleurs qu'il serait utile qu'on lui délègue un pape pour résister à la poussée des Églises évangélistes.

Dernière considération: la nomination de ces cardinaux confirme, pour reprendre le mot de M. Tincq, la «mondialisation» de l'Église catholique que Jean-Paul II, sur toile de fond conservatrice, a du reste constamment encouragée. Telle est cette mondialisation que jamais une succession ne s'est annoncée aussi ouverte à la diversité des 59 pays qui sont aujourd'hui représentés au sein du Sacré Collège électoral. Aussi, cette diversité finira-t-elle peut-être par ouvrir des brèches dans l'orthodoxie que souhaite tant préserver Jean-Paul II.
 
 
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  • Claude Girard - Inscrit
    12 octobre 2003 16 h 55
    Jean-Paul II: homme aux multiples paradoxes
    Jean-Paul II laisse un héritage dont la véritable portée se mesurera dans les années à venir. Sa conception de l'Église et de l'unité des chrétiens tout autant que celle du monde et de sa libération alimenteront pour encore longtemps historiens et théologiens, Sa forte personnalité, ses convictions profondes et son sens de la communication en ont vite fait un personnage central à la croisée des deux siècles. Associé à la chute de l'Union soviétique et à la fin des régimes communistes dans les pays de l'Est tout autant qu'à la mise au pas des évêques et des prêtres engagés dans l'action inspirée par la théologie de libération en Amérique latine, ses prises de position politique soulèvent de nombreuses interrogations. Certains n'hésitent pas à parler de deux poids deux mesures selon que la lutte porte sur l'élimination du communisme ou selon que la lutte porte sur l'élimination des conditions qui génèrent et entretiennent la pauvreté en Amérique latine et dans le monde.

    Ses interventions en Pologne ont été autant d'appuis au regroupement des classes ouvrières et à l'action des chrétiens pour se défaire du régime communiste. Ses nombreux voyages dans sa terre natale et ses appuis sans équivoques à Lech Walesa et Solidarnosc en témoignent amplement. Nous y voyons un Jean-Paul II engagé et mobilisateur, aucunement préoccupé des frontières entre l'action ecclésiale et l'action politique. Le ton et les références ne sont pas à l'effet de travailler d'abord et avant tout à la conversion des coeurs et au respect de l'ordre établi mais bel et bien de faire valoir l'importance des libertés fondamentales et l'obligation de lutter pour les faire respecter. Il n'a pas manqué d'initiatives pour soutenir ce mouvement et tous ceux qui s'y engageaient. Nous connaissons les résultats de cette action menée avec courage et détermination. Elle a débordé les frontières de la Pologne pour s'étendre à tous les pays sous l'emprise de l'Union Soviétique. La chute du mur de Berlin en est un symbole historique.

    Cette lutte anti-communiste de Jean-Paul II a vite rejoint les préoccupations anti-communistes des administrations étasuniennes des années 1980 en Amérique latine, particulièrement celle de Reagan. Sa visite au Nicaragua nous rappelle cette réprobation faite à sa descente d'avion au père Ernesto Cardenal, alors ministre de la Culture dans le gouvernement sandiniste. Ce dernier, ancien moine et poète bien connu pour ses traductions en langage contemporain des psaumes, s'est engagé avec trois autres prêtres dans le gouvernement sandiniste. Le projet est de s'attaquer aux conditions qui engendrent la pauvreté dans la société nicaraguayenne et de contrer les actions terroristes des « contras », bras armé de Washington et de l'opposition nicaraguayenne. Plutôt que de condamner avec force et sans ambiguïté l'action terroriste des « contras), Jean-Paul II s'évertue à faire ressortir les dangers de systèmes politiques qui privent le peuple de sa liberté et le soumettent à des programmes athées ou à un matérialisme pragmatique qui lui enlève sa richesse transcendantale. Il assimile ainsi le gouvernement sandiniste, intégré par 4 prêtres et plusieurs croyants, à un gouvernement porteur du germe de l'autoritarisme et de l'athéisme. D'ailleurs les quatre prêtres seront relevés de leurs fonctions. C'est ainsi que Jean-Paul II ouvre le dialogue avec ce jeune gouvernement désireux de plus grande justice sociale.

    Au Salvador, nous connaissons tous l'histoire de cet évêque, plutôt conservateur et proche de l'Opus Dei, Mgr Oscar Romero qui, devant le cadavre criblé de balles du prêtre Rutilio Grande, ouvre les yeux sur le caractère répressif des pouvoirs en place. Cet assassinat n'était pas un acte gratuit mais bel et bien un acte prémédité contre une figure qui dérangeait dans ce petit pays dominé par l'oligarchie et contrôlé par les Etats-Unis. Mgr Romero retrouve donc une liberté de parole qui lui permet de dénoncer les crimes commis et les injustices entretenues par le régime et les classes dominantes. Il sera assassiné à son tour le 24 mars 1979, alors qu'il célèbre la messe dans la cathédrale de San Salvador. Cet assassinat survint peu de temps après s'être présenté à Rome avec un rapport étoffé sur les assassinats et les conditions de vie dans le pays. Dix années plus tard, le 16 novembre 1989, ce sera au tour du recteur de l'université des jésuites (UCA) ainsi que six de ses collègues et deux employés laïcs d'être assassinés par une vingtaine de militaires commandités par le gouvernement salvadorien et Washington. En d'autres circonstances et dans d'autres lieux ces morts seraient vite devenus des martyrs et des saints. À Rome, le saint-père a plutôt exprimé beaucoup de peine et « assuré de sa prière ces âmes dont il souhaite que leur sacrifice n'ait pas été en vain, mais qu'il soit le germe de l'amour fraternel et de paix pour ce pays martyrisé d'El Salvador. » Nous sommes loin de la condamnation des assassins et du régime de terreur qui les soutient.

    Qui ne se souvient de sa visite à Santiago du Chili, alors sous le régime dictatorial du général Pinochet. Le monde s'attendait à une condamnation sans équivoque des tortures, des assassinats et de la privation des libertés fondamentales. Jean-Paul II s'est plutôt fait réconciliateur. Il s'est présenté en compagnie de Pinochet lui faisant l'honneur de sa bénédiction et de la sainte communion. Si ce n'eût été du courage d'une jeune femme pour dénoncer devant le Saint Père et le monde entier, lors de la messe papale, les assassinats, les tortures, les emprisonnements arbitraires et les manquements aux droits humains, ces sujets n'auraient pas percé le petit écran de millions de foyers dans le monde. Là aussi des chrétiens et des prêtres ont été assassinés pour leur foi en l'Évangile des pauvres. Ne mentionnons que ce missionnaire français, le père Dubois, tué d'une balle à la tête en provenance d'un militaire alors qu'il lisait sa bible dans sa petite résidence située dans un bidonville de Santiago.

    Cette attitude de Jean-Paul II, plutôt contrastante d'avec celle observée en Pologne, reposerait-elle sur une entente tacite intervenue entre le Vatican et Washington ? Le père Pedro Miguel Lamet, jésuite et historien, rapporte dans son livre biographique « Jean-Paul II, le Pape aux deux visages » (Éditions Golias, 1998, p. 371)) une rencontre entre Jean-Paul II et l'homme de la CIA, Vernan Walter. Ce dernier raconte que « lors de cette rencontre, en date du 30 novembre 1981, ils parcoururent la géopolitique du monde et parlèrent de la théologie de la libération qui se répandait en Amérique centrale. Tous les deux se sont mis d'accord pour que les Etats-Unis et le Saint-siège s'emploient à exercer leur pouvoir afin d'empêcher son développement. »

    Si une telle alliance s'avérait fondée elle expliquerait tout autant les silences du Vatican sur les régimes répressifs des militaires en Amérique latine que ses condamnations répétées de la théologie de la libération et de ceux qui s'en inspiraient.

    Au moment où cet homme vit dans la souffrance ses dernier jours et que les cardinaux s'interrogent sur celui qui lui succèdera, l'évocation de ces prises de position contradictoires doit rappeler à tous que la liberté dont jouit le véritable prophète vient de Dieu et qu'elle fait bien mauvais ménage avec les compromis liés au pouvoir des puissants. Il en va de la crédibilité même de l'Église, dans sa mission évangélisatrice et prophétique. Il est important que les pauvres de la terre et toute personne de bonne volonté puissent compter sur une parole et un engagement de l'Église qui ne soient pas dictés par les puissants de ce monde.

    Oscar Fortin
    Québec
    os.fortin@videotron.ca
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