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Réplique à Claude Bariteau - Briser «le nous de silence» dans l'oeuf

Rémy Gagnon - Université de Sherbrooke  29 septembre 2003 
Peut-on, consciemment, s'opposer à la vertu, si la vertu veut dire plus de sens collectif pour les Québécois et les Québécoises, plus d'émancipation? Dans ses textes parus dans Le Devoir les 17 et 18 septembre derniers, Claude Bariteau affleure cette vérité et plusieurs autres sur lesquelles je me dispenserai d'intervenir pour le moment. Mais le malheur, c'est que cette vérité se trouve noyée dans une phraséologie patentée qui aurait pu se résumer dans une idée toute simple et qui renvoie à la place des intellectuels dans la société québécoise et dans la lutte pour «sortir le Canada du Québec» ou, plus précisément, aux «silences» d'un groupe pourtant responsable d'ordonner les sens afin de conférer du sens au collectif.

Comment ne pas s'étonner devant la candeur de la révélation qui anime l'auteur, devant une expérience de la France aussi fondatrice, devant, aussi, les «révélations» («applaudies») que M. Bariteau dit avoir suscitées chez les Français. J'admets que le Français moyen est, en général, enclin au débat et la prise de parole (et sans doute aussi à la crédulité, comme nous). Mais comment ne pas apercevoir, ce faisant, que cette lexis est bien souvent amphigourique et d'une banalité à faire bailler le coq à l'aurore. Non, tout n'est pas porteur de sens! Et je tiens à rappeler que l'imaginaire politique qui sollicite la fin du silence et devient une manière de vivre est quelque chose qui se construit et qui s'est construit en France.

Tout le monde sait que la France intellectuelle, que l'entrée des intellectuels dans la vie politique et, par le fait même, dans la sphère publique, est un tour de force relativement récent et qui trouve son origine dans l'Affaire Dreyfus. C'est là, à ce moment qui, dans sa chronologie longue, dure de 1894 à 1906, que la république de la parole, que la conscience et l'esprit français retrouvent une large part de leur héritage. Cet épisode n'illustre-t-il pas — contrairement à la séparation que M. Bariteau cherche maladroitement, par une sorte de théorie du complot, à établir — que le sujet est aussi un acteur politique et que, par le fait même, l'acteur devient sujet?

Vous me direz, peut-être, que le Refus global aurait pu avoir le même effet (durable) au Québec, mais que son contenu de sens s'est effondré dans «un nous de silence». Je vous dirai que le désengagement de la sphère politique, que vous cherchez à nommer ou à identifier et à dénoncer sous la métaphore du silence et par un appel du pied, a toujours été et qu'il sera, à moins d'un renversement total de l'imaginaire politique monopolisé par le capitalisme. Pour peu que l'on soit perspicace, tout indique, et c'est le cas en France comme au Québec, que les revendications sociales qui mobilisent, quelquefois, l'espace publique ne contestent la structure qui, par ailleurs, les nourrit et leur permet d'exister qu'au nom d'intérêts corporatistes. Le mal n'est jamais où l'on veut qu'il soit!

Francophilie mesurée

Quoi qu'il en soit, l'idéalisation de la France reste bel et bien légitime. De même pour la francophilie. Cependant, cela n'interdit pas de faire preuve de mesure et d'intelligibilité. Comment comprendre l'argumentaire ou plutôt l'architecture sociale que M. Bariteau plaque sur la société française autrement que comme un épanchement romantique? D'où vient cette idée de retransposer le schéma antique de la séparation des sphères privée et publique sur la société française du XXIe siècle, mais en prenant soin d'inverser leur contenu?

Rapporter «le détail» selon lequel, en France, «le privé est emmuré comme si on avait voulu le protéger du public pour en faire un lieu originel» relève, pour le moins, de l'anachronisme, mais surtout laisse croire, et cela au risque de miner la thèse même de M. Bariteau, que le lieu «originel» du politique se retrouve finalement dans la sphère privée. Ce point de «détail» montre combien l'interprétation de M. Bariteau se rattache à une lecture tronquée de la politique moderne et de son évolution. Il me semble qu'ici, M. Bariteau confond, à tout le moins, l'appétit colossal des Français pour la franche discussion et la colonisation active et effective de la sphère publique par la parole et sa transmutation en force politique. Que l'on parle en France, en privé, ne signifie pas, ou du moins ne garantit pas, que cette parole, un fois élevée dans la sphère publique sera porteuse de sens pour le collectif.

Certes, y a t-il une vertu implicite dans la parole, celle de l'émancipation. Mais peut-on aller jusqu'à réduire la parole des intellectuels d'ici à un silence, et dire, dans une formule qui frise le contresens, que pour nous «l'essentiel est tu et poussé hors de l'espace public», alors même que celui qui a écrit ces mots a le privilège de la parole pour dénoncer cette «parole étouffée» par le quotidien qu'il souhaite «tuer»? Il est vrai que dans le noir toutes les couleurs s'accordent, mais ce silence, ce noir, s'il avait été, ne vous aurait jamais permis d'en dire autant, ni d'en penser autant. Que le débat continue!
 
 
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