Richard Desjardins au Devoir - Défenseur farouche, créateur pudique
Sylvain Cormier
20 septembre 2003
Photo : Jacques Grenier
«Quand papa revenait de son shift à l’Alcan, maman s’en allait à la chambre de bains et elle se mettait du rouge à lèvres. C’est ça, l’amour. Moi, ça me renverse», dit Richard Desjardins.
C'est moins l'auteur-compositeur-interprète d'un nouvel album espéré comme le Messie qui s'est présenté à la ronde d'entrevues que le président de l'Action boréale Abitibi-Témiscamingue. Pas de temps à perdre avec la promotion quand il y a bataille à mener.
On est là pour parler de l'album, me dis-je. Parlons de l'album. Kanasuta, premier recueil de nouvelles chansons proposé par Richard Desjardins depuis Boom Boom, en 1998, débarque en magasin mardi. Je connais pas mal de gens qui l'attendent comme on attendait un nouveau Dylan dans les années 60. Qu'a-t-il à nous dire? Est-ce aussi fort que Tu m'aimes-tu? Aussi noir que Charcoal? Aussi cinglant que Les Yankees? Aussi poignant que Le coeur est un oiseau? Aussi pissant que Les Bonsriens? Aussi mobilisant que cette chanson-titre dont on a découvert le texte en ces pages il y a un mois? «Montant de la terre / un parfum de fer. / Déterré / la hache de guerre.» (Kanasuta).
«C'est comme une veillée d'armes», résume l'intéressé du fin fond du deuxième étage du restaurant d'Outremont où on lui amène un à un les journalistes. Il n'en dira pas beaucoup plus. C'est tout juste s'il reconnaît que les deux chansons d'amour animalières de l'album mettent en scène des espèces que l'on chasse (Buck, country-rock au bord du rigodon) ou que l'on pêche (Le Saumon, superbe ballade piano-violon). «Tout ça, c'est pas réfléchi», tranche-t-il. «Je m'en rends compte après. Ce qui est sûr, c'est que ces chansons-là font partie d'un album pas mal forestier.» Point à la ligne. Et Fossumbrone, c'est en quelle langue? «En étrusque.» Pourquoi en étrusque? «J'sais pas. J'avais une musique. Je brûlais de la jouer. Ça ne dit rien d'important, ça met des phonèmes sur la mélodie.»
S'il confirme revisiter Rutebeuf dans la touchante Que sont devenus mes amis?, il reste coi rayon contenu. «Ç'a parti d'un riff de guitare. J'ai essayé ces mots-là dessus.» Et Nous aurons, cet hymne à moitié chanté par une chorale d'enfants? Imaginez des marmots du primaire entonnant: «Nous aurons tout ce qui nous manque / des feux d'argent aux portes des banques / des abattoirs de millionnaires / des réservoirs d'années-lumière». Il n'y a pas plus puissant influx d'espoir que ces mots-là dans ces bouches-là, lui dis-je. «C'est sûr», opine-t-il, baissant les yeux. Pudeur extrême. Pour tout commentaire, il offre les derniers mots de la chanson: «Et s'il n'y a pas de lune / nous en ferons une.» Puis il s'exclame, regard de nouveau ferré dans le mien: «Hostie! That's it!»
On ne fera pas d'analyse poétique aujourd'hui, semble-t-il signifier. Les gens comprendront ce qu'ils voudront. L'important, pour Desjardins, c'est que l'album paraît «en même temps que le XIIe Congrès forestier mondial». Ils seront en effet plus de 4000 spécialistes «du bois», venus de 160 pays, à Québec du 21 au 28 septembre. En plein boum médiatique de Kanasuta. «Des fois, la vie est ben faite», lâche-t-il, content de son coup. L'Action boréale Abitibi-Témiscamingue (l'ABAT), dont il est le président, s'alliera aux autres factions du mouvement pour organiser parallèlement un «anticongrès» à Montréal. C'est de ça qu'il veut parler. Du combat que mène l'ABAT. Pas de temps à gaspiller avec l'album, qui fera bien son chemin tout seul. Les entrevues pour Kanasuta lui offrent une tribune, il en profite à plein.
Quand j'évoque ses récentes tournées sur la Côte-Nord, en Gaspésie, au Nouveau-Brunswick et dans le Bas-du-Fleuve, il ne s'éparpille pas non plus en anecdotes. Il saisit plutôt l'occasion comme une perche de la grosseur d'une épinette. «Je suis allé sentir le pouls des gens, là où la forêt boréale n'est pas seulement des images vues d'avion dans un documentaire. Et j'ai constaté que l'inquiétude est intense. Peut-être encore plus en Gaspésie. Là, c'est clair. D'un bord, t'as le fleuve; l'autre bord, t'as la baie des Chaleurs. Et entre les deux, les arbres. C'est là que sont arrivées les premières ruptures de stock, il y a trois ans.»
Lancé là-dessus, le créateur pudique devient défenseur farouche. Ardent et prêt à tout comme un amoureux protégeant sa bien-aimée. «Au Canada, 60 % de la population vit dans une "company town". Le territoire est "locké" par la loi: tous les arbres sont concédés.» S'appuyant sur un texte de Louis-Gilles Francoeur paru dans Le Devoir, il dit: «Si tu vas chercher un sapin dans la forêt publique, c'est 500 $ d'amende. Cet arbre-là appartient à une compagnie!» Sur l'heure d'entrevue, les trois quarts porteront sur le dossier de la forêt.
On comprend pourquoi le réalisateur Yves Desrosiers (auquel on doit l'approche très terrienne des albums de Lhasa, Jesczce Raz et Frédric Gary Comeau) a pour ainsi dire fabriqué Kanasuta en l'absence de Desjardins. Pas question de se terrer en studio quand il faut se battre sur le terrain. «Je suis arrivé avec mes tounes, on s'est entendus sur une chose: la contrebasse. Normand Guilbeault: yes! Après ça, good luck mon cher Yves, tu m'appelleras quand ce sera le temps de chanter!» Il s'esclaffe. Fallait avoir confiance, lui dis-je. «Oui monsieur. Surtout que ce gars-là est dur à suivre. Il marche tout le temps dans la place. Les musiciens arrivent, y a rien de décidé. Viens-tu faire du violon aujourd'hui? OK, viens-t'en. Coup de pinceau ici, coup de pinceau là. Il s'est retrouvé avec des tonnes de "tracks". Des fois, il m'appelait pour refaire une guitare. C'est tout.» Je suis étonné. Il rit encore. «Quand même, c'est moi qui restais boss.»
La facture de Kanasuta est d'une rare richesse. Une richesse discrète. Tact absolu. Un violon mélancolique quand il en faut un, une trompette triste pour Que sont devenus mes amis?, la totale western pour Eh oui, c'est ça la vie, la contrebasse seule pour accompagner les monologues, Les Veuves et Le Gala. Le Gala, signé Michel X Côté, est une caricature féroce du gala hors d'ondes de l'ADISQ. «On l'a adouci, c'était encore plus raide: je l'ai mis sur le disque parce que ça me fait rire. Il faut bien rire un peu.»
La plus belle chanson de l'album, belle et prenante comme le meilleur Springsteen de Nebraska ou The Ghost Of Tom Joad, s'intitule Jenny. Le mot désigne à la fois un prénom de femme et un petit rouet. Desjardins et le coauteur Francis Grandmont y rendent hommage aux gens qui travaillent tout le temps et parviennent à s'aimer quand même. «Je n'ai-tu braillé du noir à tout' vouloir lâcher / comme si j'étais dans un concours de courage. / Nos seules vacances, c'était quand on allait s'coucher, / mais laisse-moi t'dire, ta peau, c'est mieux qu'une plage.» De cette chanson-là, Desjardins veut bien parler un peu, parce que ces gens-là sont précisément ceux qu'il a rencontrés partout au Québec. «C'est comme ça pour tellement de monde. Je l'ai écrite en pensant à mon père. Quand papa revenait de son shift à l'Alcan, maman s'en allait à la chambre de bains et elle se mettait du rouge à lèvres. C'est ça, l'amour. Moi, ça me renverse.» Kanasuta est dédié à son père.
On est là pour parler de l'album, me dis-je. Parlons de l'album. Kanasuta, premier recueil de nouvelles chansons proposé par Richard Desjardins depuis Boom Boom, en 1998, débarque en magasin mardi. Je connais pas mal de gens qui l'attendent comme on attendait un nouveau Dylan dans les années 60. Qu'a-t-il à nous dire? Est-ce aussi fort que Tu m'aimes-tu? Aussi noir que Charcoal? Aussi cinglant que Les Yankees? Aussi poignant que Le coeur est un oiseau? Aussi pissant que Les Bonsriens? Aussi mobilisant que cette chanson-titre dont on a découvert le texte en ces pages il y a un mois? «Montant de la terre / un parfum de fer. / Déterré / la hache de guerre.» (Kanasuta).
«C'est comme une veillée d'armes», résume l'intéressé du fin fond du deuxième étage du restaurant d'Outremont où on lui amène un à un les journalistes. Il n'en dira pas beaucoup plus. C'est tout juste s'il reconnaît que les deux chansons d'amour animalières de l'album mettent en scène des espèces que l'on chasse (Buck, country-rock au bord du rigodon) ou que l'on pêche (Le Saumon, superbe ballade piano-violon). «Tout ça, c'est pas réfléchi», tranche-t-il. «Je m'en rends compte après. Ce qui est sûr, c'est que ces chansons-là font partie d'un album pas mal forestier.» Point à la ligne. Et Fossumbrone, c'est en quelle langue? «En étrusque.» Pourquoi en étrusque? «J'sais pas. J'avais une musique. Je brûlais de la jouer. Ça ne dit rien d'important, ça met des phonèmes sur la mélodie.»
S'il confirme revisiter Rutebeuf dans la touchante Que sont devenus mes amis?, il reste coi rayon contenu. «Ç'a parti d'un riff de guitare. J'ai essayé ces mots-là dessus.» Et Nous aurons, cet hymne à moitié chanté par une chorale d'enfants? Imaginez des marmots du primaire entonnant: «Nous aurons tout ce qui nous manque / des feux d'argent aux portes des banques / des abattoirs de millionnaires / des réservoirs d'années-lumière». Il n'y a pas plus puissant influx d'espoir que ces mots-là dans ces bouches-là, lui dis-je. «C'est sûr», opine-t-il, baissant les yeux. Pudeur extrême. Pour tout commentaire, il offre les derniers mots de la chanson: «Et s'il n'y a pas de lune / nous en ferons une.» Puis il s'exclame, regard de nouveau ferré dans le mien: «Hostie! That's it!»
On ne fera pas d'analyse poétique aujourd'hui, semble-t-il signifier. Les gens comprendront ce qu'ils voudront. L'important, pour Desjardins, c'est que l'album paraît «en même temps que le XIIe Congrès forestier mondial». Ils seront en effet plus de 4000 spécialistes «du bois», venus de 160 pays, à Québec du 21 au 28 septembre. En plein boum médiatique de Kanasuta. «Des fois, la vie est ben faite», lâche-t-il, content de son coup. L'Action boréale Abitibi-Témiscamingue (l'ABAT), dont il est le président, s'alliera aux autres factions du mouvement pour organiser parallèlement un «anticongrès» à Montréal. C'est de ça qu'il veut parler. Du combat que mène l'ABAT. Pas de temps à gaspiller avec l'album, qui fera bien son chemin tout seul. Les entrevues pour Kanasuta lui offrent une tribune, il en profite à plein.
Quand j'évoque ses récentes tournées sur la Côte-Nord, en Gaspésie, au Nouveau-Brunswick et dans le Bas-du-Fleuve, il ne s'éparpille pas non plus en anecdotes. Il saisit plutôt l'occasion comme une perche de la grosseur d'une épinette. «Je suis allé sentir le pouls des gens, là où la forêt boréale n'est pas seulement des images vues d'avion dans un documentaire. Et j'ai constaté que l'inquiétude est intense. Peut-être encore plus en Gaspésie. Là, c'est clair. D'un bord, t'as le fleuve; l'autre bord, t'as la baie des Chaleurs. Et entre les deux, les arbres. C'est là que sont arrivées les premières ruptures de stock, il y a trois ans.»
Lancé là-dessus, le créateur pudique devient défenseur farouche. Ardent et prêt à tout comme un amoureux protégeant sa bien-aimée. «Au Canada, 60 % de la population vit dans une "company town". Le territoire est "locké" par la loi: tous les arbres sont concédés.» S'appuyant sur un texte de Louis-Gilles Francoeur paru dans Le Devoir, il dit: «Si tu vas chercher un sapin dans la forêt publique, c'est 500 $ d'amende. Cet arbre-là appartient à une compagnie!» Sur l'heure d'entrevue, les trois quarts porteront sur le dossier de la forêt.
On comprend pourquoi le réalisateur Yves Desrosiers (auquel on doit l'approche très terrienne des albums de Lhasa, Jesczce Raz et Frédric Gary Comeau) a pour ainsi dire fabriqué Kanasuta en l'absence de Desjardins. Pas question de se terrer en studio quand il faut se battre sur le terrain. «Je suis arrivé avec mes tounes, on s'est entendus sur une chose: la contrebasse. Normand Guilbeault: yes! Après ça, good luck mon cher Yves, tu m'appelleras quand ce sera le temps de chanter!» Il s'esclaffe. Fallait avoir confiance, lui dis-je. «Oui monsieur. Surtout que ce gars-là est dur à suivre. Il marche tout le temps dans la place. Les musiciens arrivent, y a rien de décidé. Viens-tu faire du violon aujourd'hui? OK, viens-t'en. Coup de pinceau ici, coup de pinceau là. Il s'est retrouvé avec des tonnes de "tracks". Des fois, il m'appelait pour refaire une guitare. C'est tout.» Je suis étonné. Il rit encore. «Quand même, c'est moi qui restais boss.»
La facture de Kanasuta est d'une rare richesse. Une richesse discrète. Tact absolu. Un violon mélancolique quand il en faut un, une trompette triste pour Que sont devenus mes amis?, la totale western pour Eh oui, c'est ça la vie, la contrebasse seule pour accompagner les monologues, Les Veuves et Le Gala. Le Gala, signé Michel X Côté, est une caricature féroce du gala hors d'ondes de l'ADISQ. «On l'a adouci, c'était encore plus raide: je l'ai mis sur le disque parce que ça me fait rire. Il faut bien rire un peu.»
La plus belle chanson de l'album, belle et prenante comme le meilleur Springsteen de Nebraska ou The Ghost Of Tom Joad, s'intitule Jenny. Le mot désigne à la fois un prénom de femme et un petit rouet. Desjardins et le coauteur Francis Grandmont y rendent hommage aux gens qui travaillent tout le temps et parviennent à s'aimer quand même. «Je n'ai-tu braillé du noir à tout' vouloir lâcher / comme si j'étais dans un concours de courage. / Nos seules vacances, c'était quand on allait s'coucher, / mais laisse-moi t'dire, ta peau, c'est mieux qu'une plage.» De cette chanson-là, Desjardins veut bien parler un peu, parce que ces gens-là sont précisément ceux qu'il a rencontrés partout au Québec. «C'est comme ça pour tellement de monde. Je l'ai écrite en pensant à mon père. Quand papa revenait de son shift à l'Alcan, maman s'en allait à la chambre de bains et elle se mettait du rouge à lèvres. C'est ça, l'amour. Moi, ça me renverse.» Kanasuta est dédié à son père.
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