Derrière le rideau
Bernard Descôteaux
15 septembre 2003
La télévision a produit quelques émissions de fiction politique. Miroirs déformant de la réalité, elles ont rarement su traduire le réel de la politique. Le documentaire À hauteur d'homme présenté hier soir à Radio-Canada nous révèle le quotidien des politiciens, le vrai. Grâce à la caméra de Jean-Claude Labrecque, on comprendra mieux ce que la politique a d'exigeant pour ceux qui la pratiquent.
Ce documentaire nous fait revivre en accéléré la dernière campagne électorale. Bernard Landry vit ses derniers jours à la tête du gouvernement. Le moment est d'une grande intensité. À la clé se trouve la possibilité de tenir un nouveau référendum sur la souveraineté. Pour que le film ait du souffle, il fallait quelqu'un pour donner la réplique à l'ancien premier ministre. Cela aurait pu être Mario Dumont ou Jean Charest, mais, Jean-Claude Labrecque a choisi les journalistes comme protagonistes.
Ce choix peut se comprendre, puisque le réalisateur n'avait qu'une caméra. Ce faisant, il occulte tout le débat d'idées, ce qui est un peu malheureux. Ceux qui verront ce film dans quelques années ne sauront pas que cette campagne a eu pour thème notamment la semaine de quatre jours pour les parents de jeunes enfants. Ce débat, comme la plupart des autres, est mis de côté, tout comme la relation du politicien avec le citoyen. Rares sont les moments du film où l'on voit M. Landry aller vers l'électeur.
À hauteur d'homme vient illustrer la tendance contemporaine à transformer la politique en spectacle. On pourra le déplorer, mais c'est ainsi. Sur cette scène, il n'y a de place que pour les chefs de parti, ce qui est encore plus vrai en période électorale. Tout repose alors sur les épaules d'une seule personne et sur sa capacité à garder la maîtrise du jeu. Pour Bernard Landry, tout s'est joué au débat des chefs lorsqu'il s'est laissé désarçonner par Jean Charest qui sort de son chapeau une déclaration de Jacques Parizeau sur l'argent et le vote ethnique. Il n'a pas prévu le coup, ni su le parer. Il n'est pas le premier à qui cela arrive. Ce film montre à quel point l'imprévu est un élément clé en politique. Comme dans le jazz, le politicien doit savoir improviser et sortir de sa partition. Le métier est dur. Les sautes d'humeur du chef péquiste que l'on voit derrière le rideau nous rappellent que les leaders politiques ne sont pas des surhommes.
En période électorale, la dimension spectacle est exacerbée par la présence constante des caméras. La frustration qu'exprime Bernard Landry à l'endroit des journalistes tient à la médiatisation obligée de son message dans une presse qu'il perçoit comme négative, vicieuse même à son endroit. Il vit difficilement les points de presse quotidiens auxquels il doit se soumettre. Non seulement il craint que l'on déforme son propos, mais aussi que l'on porte un jugement qui sera transmis au public sans pouvoir faire appel.
Le travail des journalistes n'est plus d'être une courroie de transmission. Il leur revient de mettre en perspective les déclarations et les politiques des politiciens. Il leur appartient de relever les contradictions et de chercher des réponses, lesquelles ne viennent pas toujours. S'il est un art que les politiciens maîtrisent, c'est bien celui de l'esquive.
Dans ce film, la distance qu'observent les journalistes envers les politiciens est évidente et elle est saine. Ces dernières années, certains ont toutefois eu tendance à oublier qu'ils étaient des artisans au profit d'un rôle d'acteur, voire de vedette. Celui qui quitte ainsi l'estrade pour entrer sur la scène se doit de bien connaître son texte, car autrement il introduira un élément de déséquilibre dans le jeu politique.
Les frustrations ressenties par Bernard Landry à l'occasion de cette campagne électorale sont partagées par beaucoup d'hommes et de femmes publics. Le film de Labrecque pose le problème. Encore faut-il pouvoir l'aborder franchement. Il n'est pas anormal que le premier réflexe des journalistes ait été de se défendre. Il faut dépasser cette première réaction corporatiste. Des dérapages existent dans la profession journalistique comme dans toute autre, à cette différence qu'elle n'est soumise à aucun véritable contrôle. Les politiciens passent, les journalistes restent. Cela exige de pratiquer ce métier avec la plus grande rigueur possible et de ne pas craindre de se soumettre à un auto-examen. Le quatrième pouvoir se doit d'être aussi transparent que les trois autres.
bdescoteaux@ledevoir.ca
Ce documentaire nous fait revivre en accéléré la dernière campagne électorale. Bernard Landry vit ses derniers jours à la tête du gouvernement. Le moment est d'une grande intensité. À la clé se trouve la possibilité de tenir un nouveau référendum sur la souveraineté. Pour que le film ait du souffle, il fallait quelqu'un pour donner la réplique à l'ancien premier ministre. Cela aurait pu être Mario Dumont ou Jean Charest, mais, Jean-Claude Labrecque a choisi les journalistes comme protagonistes.
Ce choix peut se comprendre, puisque le réalisateur n'avait qu'une caméra. Ce faisant, il occulte tout le débat d'idées, ce qui est un peu malheureux. Ceux qui verront ce film dans quelques années ne sauront pas que cette campagne a eu pour thème notamment la semaine de quatre jours pour les parents de jeunes enfants. Ce débat, comme la plupart des autres, est mis de côté, tout comme la relation du politicien avec le citoyen. Rares sont les moments du film où l'on voit M. Landry aller vers l'électeur.
À hauteur d'homme vient illustrer la tendance contemporaine à transformer la politique en spectacle. On pourra le déplorer, mais c'est ainsi. Sur cette scène, il n'y a de place que pour les chefs de parti, ce qui est encore plus vrai en période électorale. Tout repose alors sur les épaules d'une seule personne et sur sa capacité à garder la maîtrise du jeu. Pour Bernard Landry, tout s'est joué au débat des chefs lorsqu'il s'est laissé désarçonner par Jean Charest qui sort de son chapeau une déclaration de Jacques Parizeau sur l'argent et le vote ethnique. Il n'a pas prévu le coup, ni su le parer. Il n'est pas le premier à qui cela arrive. Ce film montre à quel point l'imprévu est un élément clé en politique. Comme dans le jazz, le politicien doit savoir improviser et sortir de sa partition. Le métier est dur. Les sautes d'humeur du chef péquiste que l'on voit derrière le rideau nous rappellent que les leaders politiques ne sont pas des surhommes.
En période électorale, la dimension spectacle est exacerbée par la présence constante des caméras. La frustration qu'exprime Bernard Landry à l'endroit des journalistes tient à la médiatisation obligée de son message dans une presse qu'il perçoit comme négative, vicieuse même à son endroit. Il vit difficilement les points de presse quotidiens auxquels il doit se soumettre. Non seulement il craint que l'on déforme son propos, mais aussi que l'on porte un jugement qui sera transmis au public sans pouvoir faire appel.
Le travail des journalistes n'est plus d'être une courroie de transmission. Il leur revient de mettre en perspective les déclarations et les politiques des politiciens. Il leur appartient de relever les contradictions et de chercher des réponses, lesquelles ne viennent pas toujours. S'il est un art que les politiciens maîtrisent, c'est bien celui de l'esquive.
Dans ce film, la distance qu'observent les journalistes envers les politiciens est évidente et elle est saine. Ces dernières années, certains ont toutefois eu tendance à oublier qu'ils étaient des artisans au profit d'un rôle d'acteur, voire de vedette. Celui qui quitte ainsi l'estrade pour entrer sur la scène se doit de bien connaître son texte, car autrement il introduira un élément de déséquilibre dans le jeu politique.
Les frustrations ressenties par Bernard Landry à l'occasion de cette campagne électorale sont partagées par beaucoup d'hommes et de femmes publics. Le film de Labrecque pose le problème. Encore faut-il pouvoir l'aborder franchement. Il n'est pas anormal que le premier réflexe des journalistes ait été de se défendre. Il faut dépasser cette première réaction corporatiste. Des dérapages existent dans la profession journalistique comme dans toute autre, à cette différence qu'elle n'est soumise à aucun véritable contrôle. Les politiciens passent, les journalistes restent. Cela exige de pratiquer ce métier avec la plus grande rigueur possible et de ne pas craindre de se soumettre à un auto-examen. Le quatrième pouvoir se doit d'être aussi transparent que les trois autres.
bdescoteaux@ledevoir.ca
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