Oslo dix ans après - Le rêve brisé
Une poignée de main entre Arafat et Rabin devait sceller la paix au Moyen-Orient
Paul Lévesque - Urgentologue et membre d'une mission d'observation qui a visité la Palestine du 6 au 18 octobre 2002
12 septembre 2003
Il y a dix ans exactement, le 13 septembre 1993, avait lieu, dans le jardin de la Maison-Blanche, la poignée de main historique entre Yasser Arafat, président de l'Organisation de libération de la Palestine, et Yitzhak Rabin, premier ministre israélien, sous l'oeil bienveillant du président américain Bill Clinton. Cet événement, porteur d'espoirs immenses, fut accueilli avec enthousiasme par les partisans de la paix en Israël, en Palestine et de par le monde.
La déclaration de principe signée à cette occasion précisait qu'il était temps pour les deux parties «de mettre fin à des décennies de conflit et de confrontation, de reconnaître mutuellement leurs droits politiques légitimes et de s'efforcer de vivre dans la coexistence pacifique, la dignité et la sécurité». Ainsi s'ouvrait ce qui allait devenir le processus d'Oslo, qui devait aboutir après cinq ans à la création d'un État palestinien et à la fin définitive du conflit israélo-palestinien.
Dix ans plus tard, c'est le fiasco total. Malgré toutes les tentatives de sauver le navire, qu'il s'agisse des négociations de Camp David (2000) et de Taba (2001) ou de la toute récente «feuille de route» désormais reléguée elle aussi aux oubliettes, il est évident que le processus de paix n'aura été qu'une illusion éphémère. L'escalade de la violence n'a jamais été aussi évidente qu'au cours des dernières semaines. Pour tous les observateurs, il est en train de s'instituer dans la région ce que l'écrivain israélien David Grossman appelle «death as a way of life».
Pourtant, cette spirale meurtrière ne connaîtra jamais d'issue si on se contente de s'indigner devant son absurdité, sans aller au delà des exhortations contre la haine et le racisme, ou, pire encore, si on se lance dans une prétendue guerre au terrorisme sans chercher à en comprendre les racines profondes. Pour en finir avec la mort comme mode de vie, il est essentiel d'aller au delà des propos officiels sur le «droit à la défense» invoqué par Israël et des clichés sur la «folie meurtrière» qui se serait emparée du monde arabe.
Colonisation, destruction
Le véritable cancer, c'est la colonisation israélienne des territoires occupés. En 1982, il y avait 21 000 colons établis en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Huit ans plus tard, ils étaient 76 000, presque quatre fois plus. En 2000, lorsque le processus d'Oslo fut à toutes fins utiles enterré, ils étaient 213 000, sans compter les 170 000 qui se sont installés à Jérusalem-Est. À Gaza, où s'entassent 1,2 million de personnes dans une zone de 160 km2 (la zone la plus densément peuplée de la planète), 6000 colons accaparent le tiers du territoire.
Bien sûr, aux termes du droit international et de la convention de Genève, qui définit les obligations d'une force occupante, la colonisation d'un territoire occupé est illégale, mais cette réalité juridique en cache une autre, infiniment plus dure et concrète. Chaque fois que s'établit ou s'agrandit une colonie, des terres sont expropriées, les accès d'eau sont détournés, des maisons sont démolies pour faire place à celles des colons ou à des routes fortifiées. Des dizaines de familles sont dispersées et vont grossir les rangs des réfugiés. La colonisation, c'est la destruction programmée, lente et progressive, de la société palestinienne.
Mais l'impact psychologique de cette réalité est décuplé du fait que si le passé est garant de l'avenir, il est impossible pour les Palestiniens, et quiconque veut bien ouvrir les yeux, de voir dans cette colonisation des territoires autre chose que le deuxième acte de cette épopée coloniale commencée à la fin du XIXe siècle avec la création du mouvement sioniste et dont le but final, jamais désavoué par les dirigeants israéliens, est d'intégrer à Israël toute la Palestine historique, de la Méditerranée jusqu'au Jourdain.
Le premier acte s'est terminé avec la Nakba (la Catastrophe), nom donné par les Palestiniens à la guerre de 1948 au cours de laquelle 750 000 d'entre eux ont été dispersés dans les camps de réfugiés du Moyen-Orient, où ils sont maintenant, après quatre générations, plus de 3,5 millions à s'entasser. L'une des toutes premières lois édictées par Israël fut d'interdire à jamais le retour de ces réfugiés, en dépit des résolutions de l'ONU. Ainsi, l'acte fondateur d'Israël, une opération de nettoyage ethnique avant la lettre, mit les terres palestiniennes à la disposition des immigrants juifs, et ceux-ci n'allaient pas tarder à affluer sous l'impulsion de la «Loi du retour», leur donnant d'office la citoyenneté israélienne. [...]
Sécurité ou «sécuriser»
Israël ne cesse d'invoquer l'argument sécuritaire pour justifier son occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, maintes fois condamnée par les Nations unies. Mais il est clair qu'il s'agit d'abord et avant tout de «sécuriser» la colonisation et l'expansion des colonies ainsi que l'annexion des terres palestiniennes au fur et à mesure de la dépossession et de la dispersion de leurs habitants pour, ultimement, mettre la communauté internationale devant le «fait accompli» de la judaïsation de toute la Palestine historique. Qu'une telle politique se poursuive avec l'appui de l'Amérique et dans l'indifférence abjecte de la communauté internationale, 50 ans après la fin de ce qu'il est convenu d'appeler l'«époque coloniale», voilà l'origine de la révolte palestinienne actuelle. [...]
Depuis 20 ans maintenant, les Palestiniens, de guerre lasse, ont reconnu l'existence et la légitimité d'Israël à l'intérieur des frontières de 1967. Oslo était pour eux un compromis immense et sans précédent dans l'histoire des luttes anticoloniales. Alors que ces dernières se sont toutes terminées soit par l'expulsion des colons (Algérie), soit par l'instauration de la règle de la majorité (Afrique du Sud), les Palestiniens renonçaient à 78 % du territoire considéré historiquement comme le leur. Du même coup, ils acceptaient de soumettre à la discussion le problème du retour des réfugiés, pour lequel ils s'étaient toujours montrés intraitables. Ils étaient en droit de s'attendre à une certaine réciprocité de la part de leurs vis-à-vis israéliens. Mais au lieu de cela, ils on vu s'accélérer le processus de colonisation alors que la question des frontières n'a jamais été abordée sérieusement.
En fait, du côté israélien, les seules questions vraiment sur la table concernaient l'organisation de la sécurité, de l'éducation et de la santé à l'intérieur des territoires. Ces questions représentaient pour eux des problèmes épineux dont ils souhaitaient se débarrasser. D'une part, les coûts financiers de leur présence militaire devenaient prohibitifs et ils souhaitaient réduire le rôle de leur armée à la seule surveillance des frontières. D'autre part, l'opinion mondiale était de plus en plus hostile à la répression sauvage qu'ils exerçaient contre les lanceurs de pierres de la première intifada et commençait à s'émouvoir des conditions de vie désastreuses au sein des populations auxquelles ils avaient (et ont toujours) l'obligation, en tant que puissance occupante et aux termes du droit international, d'assurer des conditions de vie aussi normales que possible.
Leur objectif fondamental était donc de transférer à l'Autorité palestinienne l'essentiel de ces responsabilités tout en gardant le contrôle exclusif sur les frontières dont le tracé demeurait toujours «provisoire», devant toujours faire l'objet de discussions «ultérieures».
Mais avec le temps, comme l'ont confirmé les «offres généreuses» de Barak à Camp David en juillet 2000, il est apparu que non seulement le territoire proposé aux Palestiniens était rétréci comme une peau de chagrin — en plus de conserver Jérusalem-Est, Israël annexait en réalité 40 % de la Cisjordanie — mais qu'il serait découpé en quatre enclaves isolées les unes des autres. L'État palestinien ne serait finalement qu'une créature fantoche, un simulacre d'État chargé d'assurer la sécurité de l'occupant et de gérer le désastre humanitaire créé par 33 ans d'occupation, tandis que la nation palestinienne serait confinée au sein de quatre ghettos aux frontières variables. Ces ghettos, bien sûr, allaient servir de «terre d'accueil» pour tous les dépossédés que la colonisation des territoires nouvellement annexés n'allait pas manquer de produire en grand nombre.
La guerre perdue
Une fois le chat sorti du sac, il ne restait plus qu'à mettre un terme au processus de paix et à entraîner l'adversaire dans une guerre perdue d'avance. Le 29 septembre 2000, avec la collusion évidente du gouvernement Barak, qui avait mis à sa disposition une escorte de 2000 militaires et plusieurs hélicoptères Apache, Ariel Sharon, celui-là même qui avait été forcé de démissionner pour son rôle dans les massacres de Sabra et Shatila en 1982, fit une sortie provocatrice sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem pour affirmer le «droit de propriété» d'Israël sur ce troisième lieu saint de l'Islam. S'ensuivit aussitôt la deuxième intifada, dans le désordre et l'improvisation.
La flambée de violence et les tirs de l'armée israélienne contre les foules de manifestants désarmés avaient déjà causé 145 morts chez les Palestiniens (contre 14 du côté israélien) lorsque, le 2 novembre, eut lieu, à Jérusalem, le premier attentat terroriste sérieux depuis 1996 et depuis que la vague suscitée deux ans auparavant par l'assassinat de 29 Palestiniens dans la mosquée de Hébron par l'extrémiste Baruch Goldstein, un colon émigré de New York, avait été brisée par les services de sécurité de l'Autorité palestinienne. La voie était ouverte pour Sharon, élu en février 2001 en faisant valoir que «les Palestiniens ne comprennent que le langage de la force».
Cet «homme de paix», selon l'expression orwellienne de George W. Bush, est depuis toujours un partisan de la guerre totale contre les Palestiniens. Jugeant que les accords d'Oslo étaient «le plus grand malheur jamais arrivé à Israël», son objectif était d'en faire disparaître jusqu'au souvenir et, dans un premier temps, de liquider l'Autorité palestinienne et Yasser Arafat, son ennemi historique, qu'il regrette publiquement de n'avoir pas tué lors de son expulsion du Liban en 1982.
Mais les attentats du 11 septembre 2001 et la nécessité pour Washington de ne pas trop fragiliser les régimes arabes de sa coalition antiterroriste l'ont obligé à ronger son frein jusqu'à la fin mars 2002. C'est alors qu'a été déployée l'opération Remparts: réoccupation et bouclage de la quasi-totalité de la Cisjordanie, séquestration d'Arafat dans les ruines de son bureau et destruction systématique des infrastructures de l'Autorité palestinienne, bref, tout ce qu'il fallait pour assurer la recrudescence des attentats suicide.
Ces attentats sont une bénédiction pour Sharon et compagnie. D'une part, ils leur servent de prétexte pour multiplier les exactions, annexer des terres par la construction d'un mur de sécurité et alourdir de jour en jour le régime d'apartheid qui pèse sur les territoires occupés en espérant forcer les Palestiniens à l'exode. D'autre part, ils sont un instrument efficace pour aider à convaincre une population israélienne assaillie par la peur et l'angoisse que la seule solution, c'est le «transfert» des Palestiniens vers la Jordanie, selon l'euphémisme utilisé en Israël pour désigner le nettoyage ethnique qui serait l'acte fondateur, cette fois, d'Eretz Israel.
L'appui sudiste
Pour prévenir toute interférence sérieuse de l'Amérique contre ce projet, les partisans de ce «Grand Israël» ont mobilisé les fondamentalistes chrétiens issus du Bible Belt sudiste, lequel comprend une population de 75 millions d'électeurs et constitue une assise électorale de première importance pour les républicains de George W. Bush. Sous prétexte que, d'après l'Apocalypse, le retour du Christ sur Terre doit être précédé par la reconquête de la Palestine par les juifs, ces intégristes voient dans la politique israélienne actuelle la mise en oeuvre d'une prophétie biblique. Ils déclarent sans ambages qu'«il n'y a pas un grain de sable entre la Méditerranée et le Jourdain qui n'appartienne à Israël» et que tous les Arabes doivent être expulsés de ce territoire. Dans ce but, ils multiplient les collectes de fonds et les pèlerinages en terre sainte, où leurs fidèles, sous l'oeil des caméras de télévision, sont invités à ovationner les étreintes émouvantes d'Ariel Sharon et de Jerry Falwell.
Les juifs ont beaucoup souffert au cours de l'histoire. Plusieurs fois et en plusieurs endroits, ils ont eux-mêmes été victimes de nettoyage ethnique et ont subi un génocide qui constitue l'une des pages les plus honteuses de l'histoire du XXe siècle. Commémorer Oslo, c'est s'interroger sur cette ironie des plus amères de l'histoire récente: Israël, conçu par ses fondateurs comme un havre où les juifs seraient enfin en sécurité et à l'abri des persécutions, est devenu l'endroit de la planète où ils sont plus que partout ailleurs agressés et assassinés du seul fait qu'ils sont juifs. Se pourrait-il que les pires ennemis d'Israël, comme concept et comme peuple, soient en fait les jusqu'au-boutistes israéliens regroupés autour de Nétanyahou, Barak et Sharon depuis l'assassinat de Rabin, en novembre 1995, ainsi que leurs lieutenants au sein de l'administration Bush?
La déclaration de principe signée à cette occasion précisait qu'il était temps pour les deux parties «de mettre fin à des décennies de conflit et de confrontation, de reconnaître mutuellement leurs droits politiques légitimes et de s'efforcer de vivre dans la coexistence pacifique, la dignité et la sécurité». Ainsi s'ouvrait ce qui allait devenir le processus d'Oslo, qui devait aboutir après cinq ans à la création d'un État palestinien et à la fin définitive du conflit israélo-palestinien.
Dix ans plus tard, c'est le fiasco total. Malgré toutes les tentatives de sauver le navire, qu'il s'agisse des négociations de Camp David (2000) et de Taba (2001) ou de la toute récente «feuille de route» désormais reléguée elle aussi aux oubliettes, il est évident que le processus de paix n'aura été qu'une illusion éphémère. L'escalade de la violence n'a jamais été aussi évidente qu'au cours des dernières semaines. Pour tous les observateurs, il est en train de s'instituer dans la région ce que l'écrivain israélien David Grossman appelle «death as a way of life».
Pourtant, cette spirale meurtrière ne connaîtra jamais d'issue si on se contente de s'indigner devant son absurdité, sans aller au delà des exhortations contre la haine et le racisme, ou, pire encore, si on se lance dans une prétendue guerre au terrorisme sans chercher à en comprendre les racines profondes. Pour en finir avec la mort comme mode de vie, il est essentiel d'aller au delà des propos officiels sur le «droit à la défense» invoqué par Israël et des clichés sur la «folie meurtrière» qui se serait emparée du monde arabe.
Colonisation, destruction
Le véritable cancer, c'est la colonisation israélienne des territoires occupés. En 1982, il y avait 21 000 colons établis en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Huit ans plus tard, ils étaient 76 000, presque quatre fois plus. En 2000, lorsque le processus d'Oslo fut à toutes fins utiles enterré, ils étaient 213 000, sans compter les 170 000 qui se sont installés à Jérusalem-Est. À Gaza, où s'entassent 1,2 million de personnes dans une zone de 160 km2 (la zone la plus densément peuplée de la planète), 6000 colons accaparent le tiers du territoire.
Bien sûr, aux termes du droit international et de la convention de Genève, qui définit les obligations d'une force occupante, la colonisation d'un territoire occupé est illégale, mais cette réalité juridique en cache une autre, infiniment plus dure et concrète. Chaque fois que s'établit ou s'agrandit une colonie, des terres sont expropriées, les accès d'eau sont détournés, des maisons sont démolies pour faire place à celles des colons ou à des routes fortifiées. Des dizaines de familles sont dispersées et vont grossir les rangs des réfugiés. La colonisation, c'est la destruction programmée, lente et progressive, de la société palestinienne.
Mais l'impact psychologique de cette réalité est décuplé du fait que si le passé est garant de l'avenir, il est impossible pour les Palestiniens, et quiconque veut bien ouvrir les yeux, de voir dans cette colonisation des territoires autre chose que le deuxième acte de cette épopée coloniale commencée à la fin du XIXe siècle avec la création du mouvement sioniste et dont le but final, jamais désavoué par les dirigeants israéliens, est d'intégrer à Israël toute la Palestine historique, de la Méditerranée jusqu'au Jourdain.
Le premier acte s'est terminé avec la Nakba (la Catastrophe), nom donné par les Palestiniens à la guerre de 1948 au cours de laquelle 750 000 d'entre eux ont été dispersés dans les camps de réfugiés du Moyen-Orient, où ils sont maintenant, après quatre générations, plus de 3,5 millions à s'entasser. L'une des toutes premières lois édictées par Israël fut d'interdire à jamais le retour de ces réfugiés, en dépit des résolutions de l'ONU. Ainsi, l'acte fondateur d'Israël, une opération de nettoyage ethnique avant la lettre, mit les terres palestiniennes à la disposition des immigrants juifs, et ceux-ci n'allaient pas tarder à affluer sous l'impulsion de la «Loi du retour», leur donnant d'office la citoyenneté israélienne. [...]
Sécurité ou «sécuriser»
Israël ne cesse d'invoquer l'argument sécuritaire pour justifier son occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, maintes fois condamnée par les Nations unies. Mais il est clair qu'il s'agit d'abord et avant tout de «sécuriser» la colonisation et l'expansion des colonies ainsi que l'annexion des terres palestiniennes au fur et à mesure de la dépossession et de la dispersion de leurs habitants pour, ultimement, mettre la communauté internationale devant le «fait accompli» de la judaïsation de toute la Palestine historique. Qu'une telle politique se poursuive avec l'appui de l'Amérique et dans l'indifférence abjecte de la communauté internationale, 50 ans après la fin de ce qu'il est convenu d'appeler l'«époque coloniale», voilà l'origine de la révolte palestinienne actuelle. [...]
Depuis 20 ans maintenant, les Palestiniens, de guerre lasse, ont reconnu l'existence et la légitimité d'Israël à l'intérieur des frontières de 1967. Oslo était pour eux un compromis immense et sans précédent dans l'histoire des luttes anticoloniales. Alors que ces dernières se sont toutes terminées soit par l'expulsion des colons (Algérie), soit par l'instauration de la règle de la majorité (Afrique du Sud), les Palestiniens renonçaient à 78 % du territoire considéré historiquement comme le leur. Du même coup, ils acceptaient de soumettre à la discussion le problème du retour des réfugiés, pour lequel ils s'étaient toujours montrés intraitables. Ils étaient en droit de s'attendre à une certaine réciprocité de la part de leurs vis-à-vis israéliens. Mais au lieu de cela, ils on vu s'accélérer le processus de colonisation alors que la question des frontières n'a jamais été abordée sérieusement.
En fait, du côté israélien, les seules questions vraiment sur la table concernaient l'organisation de la sécurité, de l'éducation et de la santé à l'intérieur des territoires. Ces questions représentaient pour eux des problèmes épineux dont ils souhaitaient se débarrasser. D'une part, les coûts financiers de leur présence militaire devenaient prohibitifs et ils souhaitaient réduire le rôle de leur armée à la seule surveillance des frontières. D'autre part, l'opinion mondiale était de plus en plus hostile à la répression sauvage qu'ils exerçaient contre les lanceurs de pierres de la première intifada et commençait à s'émouvoir des conditions de vie désastreuses au sein des populations auxquelles ils avaient (et ont toujours) l'obligation, en tant que puissance occupante et aux termes du droit international, d'assurer des conditions de vie aussi normales que possible.
Leur objectif fondamental était donc de transférer à l'Autorité palestinienne l'essentiel de ces responsabilités tout en gardant le contrôle exclusif sur les frontières dont le tracé demeurait toujours «provisoire», devant toujours faire l'objet de discussions «ultérieures».
Mais avec le temps, comme l'ont confirmé les «offres généreuses» de Barak à Camp David en juillet 2000, il est apparu que non seulement le territoire proposé aux Palestiniens était rétréci comme une peau de chagrin — en plus de conserver Jérusalem-Est, Israël annexait en réalité 40 % de la Cisjordanie — mais qu'il serait découpé en quatre enclaves isolées les unes des autres. L'État palestinien ne serait finalement qu'une créature fantoche, un simulacre d'État chargé d'assurer la sécurité de l'occupant et de gérer le désastre humanitaire créé par 33 ans d'occupation, tandis que la nation palestinienne serait confinée au sein de quatre ghettos aux frontières variables. Ces ghettos, bien sûr, allaient servir de «terre d'accueil» pour tous les dépossédés que la colonisation des territoires nouvellement annexés n'allait pas manquer de produire en grand nombre.
La guerre perdue
Une fois le chat sorti du sac, il ne restait plus qu'à mettre un terme au processus de paix et à entraîner l'adversaire dans une guerre perdue d'avance. Le 29 septembre 2000, avec la collusion évidente du gouvernement Barak, qui avait mis à sa disposition une escorte de 2000 militaires et plusieurs hélicoptères Apache, Ariel Sharon, celui-là même qui avait été forcé de démissionner pour son rôle dans les massacres de Sabra et Shatila en 1982, fit une sortie provocatrice sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem pour affirmer le «droit de propriété» d'Israël sur ce troisième lieu saint de l'Islam. S'ensuivit aussitôt la deuxième intifada, dans le désordre et l'improvisation.
La flambée de violence et les tirs de l'armée israélienne contre les foules de manifestants désarmés avaient déjà causé 145 morts chez les Palestiniens (contre 14 du côté israélien) lorsque, le 2 novembre, eut lieu, à Jérusalem, le premier attentat terroriste sérieux depuis 1996 et depuis que la vague suscitée deux ans auparavant par l'assassinat de 29 Palestiniens dans la mosquée de Hébron par l'extrémiste Baruch Goldstein, un colon émigré de New York, avait été brisée par les services de sécurité de l'Autorité palestinienne. La voie était ouverte pour Sharon, élu en février 2001 en faisant valoir que «les Palestiniens ne comprennent que le langage de la force».
Cet «homme de paix», selon l'expression orwellienne de George W. Bush, est depuis toujours un partisan de la guerre totale contre les Palestiniens. Jugeant que les accords d'Oslo étaient «le plus grand malheur jamais arrivé à Israël», son objectif était d'en faire disparaître jusqu'au souvenir et, dans un premier temps, de liquider l'Autorité palestinienne et Yasser Arafat, son ennemi historique, qu'il regrette publiquement de n'avoir pas tué lors de son expulsion du Liban en 1982.
Mais les attentats du 11 septembre 2001 et la nécessité pour Washington de ne pas trop fragiliser les régimes arabes de sa coalition antiterroriste l'ont obligé à ronger son frein jusqu'à la fin mars 2002. C'est alors qu'a été déployée l'opération Remparts: réoccupation et bouclage de la quasi-totalité de la Cisjordanie, séquestration d'Arafat dans les ruines de son bureau et destruction systématique des infrastructures de l'Autorité palestinienne, bref, tout ce qu'il fallait pour assurer la recrudescence des attentats suicide.
Ces attentats sont une bénédiction pour Sharon et compagnie. D'une part, ils leur servent de prétexte pour multiplier les exactions, annexer des terres par la construction d'un mur de sécurité et alourdir de jour en jour le régime d'apartheid qui pèse sur les territoires occupés en espérant forcer les Palestiniens à l'exode. D'autre part, ils sont un instrument efficace pour aider à convaincre une population israélienne assaillie par la peur et l'angoisse que la seule solution, c'est le «transfert» des Palestiniens vers la Jordanie, selon l'euphémisme utilisé en Israël pour désigner le nettoyage ethnique qui serait l'acte fondateur, cette fois, d'Eretz Israel.
L'appui sudiste
Pour prévenir toute interférence sérieuse de l'Amérique contre ce projet, les partisans de ce «Grand Israël» ont mobilisé les fondamentalistes chrétiens issus du Bible Belt sudiste, lequel comprend une population de 75 millions d'électeurs et constitue une assise électorale de première importance pour les républicains de George W. Bush. Sous prétexte que, d'après l'Apocalypse, le retour du Christ sur Terre doit être précédé par la reconquête de la Palestine par les juifs, ces intégristes voient dans la politique israélienne actuelle la mise en oeuvre d'une prophétie biblique. Ils déclarent sans ambages qu'«il n'y a pas un grain de sable entre la Méditerranée et le Jourdain qui n'appartienne à Israël» et que tous les Arabes doivent être expulsés de ce territoire. Dans ce but, ils multiplient les collectes de fonds et les pèlerinages en terre sainte, où leurs fidèles, sous l'oeil des caméras de télévision, sont invités à ovationner les étreintes émouvantes d'Ariel Sharon et de Jerry Falwell.
Les juifs ont beaucoup souffert au cours de l'histoire. Plusieurs fois et en plusieurs endroits, ils ont eux-mêmes été victimes de nettoyage ethnique et ont subi un génocide qui constitue l'une des pages les plus honteuses de l'histoire du XXe siècle. Commémorer Oslo, c'est s'interroger sur cette ironie des plus amères de l'histoire récente: Israël, conçu par ses fondateurs comme un havre où les juifs seraient enfin en sécurité et à l'abri des persécutions, est devenu l'endroit de la planète où ils sont plus que partout ailleurs agressés et assassinés du seul fait qu'ils sont juifs. Se pourrait-il que les pires ennemis d'Israël, comme concept et comme peuple, soient en fait les jusqu'au-boutistes israéliens regroupés autour de Nétanyahou, Barak et Sharon depuis l'assassinat de Rabin, en novembre 1995, ainsi que leurs lieutenants au sein de l'administration Bush?
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